administration

Manuel du parfait fonctionnaire

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Sous la forme plaisante de conseils « d’un vieil employé à son fils », la République française nous donne quelques-unes des formules que le parfait rond-de-cuir, auquel nous sommes tous appelés à nous heurter, emploie pour assurer son repos, dit l’auteur de l’article, M. Albert Ladvocat, ou pour plus simplement parler, se défaire du public.

Quand un solliciteur (après une douloureuse station sur une banquette mal rembourée) se décide à frapper à ton carreau, tu commences à lui crier rageusement et à tout hasard : Adressez-vous à l’autre guichet, SVP !

S’il insiste pourtant, au lieu de répondre à ce qu’il te dit, tu lui demandes avant tout : Avez-vous des papiers ?

Il n’a pas de papiers, ou s’il en a, ce ne sont pas, bien entendu, ceux qu’il faudrait. Tandis qu’il fouille lamentablement dans ses poches, tu refermes ta petite grille en disant : C’est bon vous repasserez. S’il repasse en effet, pour couper court aux explications diffuses qu’il te donne, tu laisses tomber de tes lèvres ces simples mots : Nous aviserons : faites une demande écrite.

Tu ajoutes gravement que cette demande n’a pas besoin d’être affranchie, ce que le visiteur considère comme une faveur insigne. Il se confond en remerciements.

A la demande on oppose deux objections : La demande doit être faite sur papier timbré : puis, plus tard : Il faudrait faire légaliser les signatures.

La demande est mise dans un carton. Au bout d’un mois ou deux le solliciteur vient savoir « où en est son affaire ». On ne s’en est pas occupé, mais il faut bien répondre quelque chose.

Je te recommande cette phrase : Votre dossier est incomplet.

On demande bien entendu les pièces une à une : extrait de naissance, actes de décès, certificat de bonne vie et moeurs, etc., etc. Si l’importun résiste à toutes ces épreuves, on lui oppose autant de petites barrières. En voici un échantillon : Votre demande est transmise : l’affaire est dans les bureaux : le dossier ne nous est pas revenu; je dois en référer à mes chefs; écrivez une lettre de rappel, etc. 

Enfin après un an, deux ans, quelque fois plus, il faut se résoudre à trouver une solution : à ce moment-là, le solliciteur n’est plus très dangereux. Il a usé son énergie : il n’a plus la force de menacer, de se mettre en colère. En un mot, il est à point.

On l’accueille avec un sourire engageant : J’ai le regret de vous dire que nous ne pouvons donner suite à votre demande : elle n’est pas de notre ressort

Le malheureux se laisse choir accablé sur la banquette et demande d’une voix lamentable : Mais alors à qui faut-il que je m’adresse ?

Tu hausses les épaules et tu réponds simplement en fermant ton guichet : Adressez-vous à qui de droit. 

Et s’il parle de retirer son dossier, tu exiges d’abord un certificat d’identité, puis… Mais c’est assez, n’est-ce pas ?

« Le Progrès de Mascara. » 1895
Illustration : « Les Douze Travaux d’Astérix. » Goscinny / Uderzo.

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Avant l’heure, c’est pas l’heure !

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édouard-joseph-dantan

L’Eclair rapporte un petit événement qu’a mis en émoi le personnel du Salon des Champs-Elysées. Les affiches annoncent que cette exposition est ouverte aux visiteurs de huit heures du matin à six heures du soir et qu’il en coûte un franc pour entrer.

Ayant donné son franc, un amateur passait devant les innombrables oeuvres d’art qui emplissent le palais de cette industrie. Tout à coup, à ses oreilles, retentit le cri : « On ferme !« 

« On ferme ! Déjà ! Quelle heure est-il donc ? » se demanda-t-il. Il consulta sa montre, elle marquait 5 h.40. « Si elle est sincère, pensa-t-il, j’ai encore vingt bonnes minutes à regarder pour user de ce droit, qu’à la porte, on achète en entrant. » Sa montre ne l’abusait pas. Il était en parfait accord avec l’horloge de l’endroit, arbitre désintéressé

La voix des gardiens continuait à glapir : « On ferme ! » Par une savante stratégie, le public, refoulé vers les portes de sortie, s’écoulait, silencieux, sans révolte, quoiqu’à regret de voir si tôt s’achever le temps de son plaisir.

Notre homme, ne bougeait point. Les gardiens arrivent à lui et, pour qu’il battit en retraite, à l’instar des autres moutons du troupeau de Panurge : « On ferme, monsieur. » lui dit un fonctionnaire, convaincu que ces brèves paroles seraient irrésistibles. Il n’en fut rien. Le visiteur restait à sa place.

On le crut affligé du côté de l’ouïe. On lui cria dans l’oreille qu’il eut à s’en aller, que l’on fermait. Il répondit avec une robuste douceur qu’il n’était pas sourd, et qu’il n’était pas aveugle, non plus. Il voyait très clairement qu’il s’en fallait de vingt minutes que l’extrême délai fût atteint et qu’il n’était pas le moins du monde d’humeur à sortir avant que le temps révolu fût arrivé.

« Je suis entré ici pour n’en sortir qu’à six heures, et n’en sortirai qu’à six heures, dit-il. J’ai payé. On s’est engagé, en recevant mon argent, à me laisser tranquille jusqu’à six heures. J’y ai compté. Il y a encore des oeuvres que je veux regarder, car peut-être ne reviendrai-je plus au Salon de si tôt. Et notamment, je voudrais m’approcher de ce groupe de Gérôme qui est à dix pas de moi. L’admirer et, d’un pas paisible, regagner la sortie, cela me mènera à l’heure préfixe. J’exige qu’on me laisse aller, c’est dans les termes de mon contrat.« 

Un agent s’interposa, venant renforcer les gardiens. Le visiteur, qui était là par la volonté de M. Bonnat (du Comité de Peinture), n’en voulut pas sortir à l’aspect d’une baïonnette. Il tint bon. Et l’administration dut céder.

Le visiteur obstiné ne partit qu’à six heures juste, laissant les gardiens outrés qu’un simple citoyen eût osé user de son droit, et ne pas se prêter à la petite manoeuvre qui permet à messieurs les préposés de gagner une demi-heure sur leur temps de service réglementaire.

« La Joie de la maison. » Paris, 1892.
Peinture : Edouard Joseph Dantan.

Sainte Administration

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Voici, tel que nous le copions dans un journal local, un procès-verbal de l’Administration maritime de la Xe Escadre. Nous nous en voudrions d’y changer un seul mot :

Aujourd’hui 12 janvier 1917, M. le médecin-chef du service sanitaire ayant signalé que l’inspection du matériel de son service avait fait ressortir un déficit dans le chiffre des bonnets de coton,
Le commandant nomme, pour procéder au recensement de cet article, une commission composée de MM. :  
R. Capitaine de frégate, commandant en second 
D. Médecin principal 
F. Commissaire de 1″ classe.
Cette Commission a constaté ce qui suit :
Bonnets de coton existant en écritures………………. 4
………………………………………………………réels. 3
…………………………………………………….Déficit. 1
Valeur du bonnet de coton manquant. 0.51
Le second maître T… détenteur, appelé à fournir des explications, a déclaré que ce bonnet emporté à l’hôpital de N… vers la fin mars, par un malade évacué sur cet hôpital, n’avait jamais fait retour à bord. Une correspondance échangée à ce sujet avec l’hôpital est restée sans résultat.
La commission propose en attendant la décision à prendre par le ministre au sujet de la responsabilité du détenteur, de porter en sortie, dans les écritures, l’objet trouvé en déficit. 

Les membres de la Commission
(suivent les signatures)

Maintenant que M. Leygues est ministre, espérons que ce bonnet de coton reviendra de lui-même au service sanitaire.

« Le Carnet de la semaine. » Paris, 1917.
Dessin : Ray Ordner.

En pleine action

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administration

Jacques Villon.

Agents azur

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police

Enfin ! L’administration (Dieu ! que ce mot est long !) se décide à faire quelque chose pour les Parisiens. M. Lépine, homme bien intentionné devant l’Eternel, a résolu de nous donner des agents de police tout neufs, où plutôt tout de neuf habillés. Il sait quelle influence le costume exerce sur ceux qui le portent aussi bien que sur ceux à qui il se montre.

Si l’on s’en fie aux descriptions qui nous viennent, le nouvel uniforme sera d’une sérénité angélique. La tunique, moins longue qu’aujourd’hui, sera en drap bleu, de nuance très claire, et fermée par des boutons en nickel, disposés sur la poitrine en forme de coeur (on ne dit pas si ce coeur sera percé d’une flèche). Le képi aussi sera bleu, et bleu le pantalon avec des bandes dites passepoil en drap garance.

Ce sera délicieux. Si les agents voués à l’azur ne parviennent pas à protéger nos poches, ils se rattraperont en charmant nos regards. Et quand les passants coudoieront dans la foule les agents d’un côté, les voleurs de l’autre, ils n’y verront que du bleu.

« Le Journal amusant. »  Paris, 1894. 
Illustration : Le Petit Parisien, 1900.

Les aventures d’un singe

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singe

Une revue allemande raconte l’amusante histoire d’un singe rapporté du Sud-Ouest Africain par un voyageur.

Le petit animal pesait environ un kilogramme. De Gênes à la frontière suisse, une taxe d’oiseau à 1 fr. 50 lui fut imposée. L’administration de la ligne du Gothard le considéra comme un chien, et son propriétaire dut débourser 8 fr. 40 cent. Sur la ligne orientale helvétique, le singe devint un simple colis de 20 kilogrammes et paya 80 centimes. Dans le Grand-Duché de Bade et dans le Wurtemberg, l’animal passa sans difficulté. Mais de Stuttgart jusqu’au lieu de sa destination, le singe redevint chien et cela coûta 1 fr. 60 à son propriétaire, qui rit encore des avatars du quadrumane.

Simples fantaisies administratives !

« La Lanterne : journal politique quotidien. »  Paris, 1902.

La passion des mots croisés

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Qui donc eût cru que la passion des mots croisés pouvait présenter des dangers sérieux pour les volumes des bibliothèques ?

Ils sont tellement évidents (en Angleterre du moins) que l’administration de la bibliothèque du British Museum a dû prendre la décision d’interdire l’usage de ses encyclopédies aux chercheurs de mots croisés.

Les bibliothèques étaient, en effet, envahies par les concurrents qui venaient consulter les dictionnaires. Certains, dans leur hâte, déchiraient les pages du volume : c’est ce qui est arrivé à la bibliothèque de Liverpool.

Aussi, des mesures sévères ont-elles été prises pour éviter le retour de pareils excès. Désormais, toute personne qui demande un dictionnaire doit certifier par écrit qu’elle ne s’en servira pas pour chercher la solution d’un mot croisé.

En France, du moins, cette étrange passion n’a pas sévi avec une aussi dangereuse intensité.

 » La Revue limousine. »  Limoges, 1927.