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Les beautés de l’Administration

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administrationQuand on veut demander l’extrait de son casier judiciaire, on doit le faire sur un bulletin (bulletin n° 3) qui est mis libéralement, chaque jour, à la disposition du public. 

Si libéralement que, chaque soir, il n’y a que la bonne moitié de ces feuilles qui ont été employées. Mais afin qu’elles soient bien perdues, on les date toutes, chaque matin, de telle sorte qu’elles ne peuvent pas servir le lendemain. 

C’est un des gaspillages les plus coquets que l’on ait jamais signalés.

« Touche-à-tout. » Paris, 1904.
Illustration : europe1.fr/

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Les petites farces  de l’Assistance Publique 

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bonneLa femme enceinte a droit à une indemnité journalière de 1 fr. 75 (qui n’a pas été augmentée du fait de la vie chère) et ce pendant les quatre semaines qui précèdent et suivent l’accouchement (Loi du 17 juin 1913). Mais dans cette indemnité on ne tarife qu’à 0 fr. 75 les 11 jours d’hôpital que nécessite la période d’accouchement, ce qui ramène, tout compte fait, l’indemnité à 80 francs environ. 

Pour donner un enfant à son pays ce n’est vraiment pas trop payer. C’est de la maternité au rabais. 

Il y a mieux. Il advint qu’une fille-mère, pour ne pas être renvoyée de la maison où elle travaillait, obtint sous un tout autre motif un congé de six mois, pendant lequel elle vécut à la grâce d’un Dieu dont l’inhospitalité fait parfois concurrence à celle de l’Assistance Publique. 

Délivrée, la jeune maman demande à l’A.P. son indemnité priant l’Administration de ne pas faire d’enquête chez son patron auprès de qui elle avait si difficilement ménagé son retour. L’A.P. accède à son désir, mais, en revanche, lui adresse le « poulet » suivant : 

« Prière d’apporter un certificat de la maison qui vous occupe, prouvant que votre période de repos n’a pas été payée par cette maison« . 

Le bureaucrate humoriste, qui a fait cette petite farce à la pauvre fille doit, en ce moment, se frotter les mains. Nous, nous trouvons cette véridique anecdote infiniment triste. 

Et voilà comment l’Assistance Publique encourage la repopulation en France !

« La Pomme cuite. » Paris, 1919.
Peinture de Léon Delachaux.

Plus vite que la lumière !

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facteurDepuis si longtemps que l’on se plaint des retards postaux, l’Administration a sans doute cherché le moyen d’y remédier. L’a-t-elle trouvé ? Oui, elle a trouvé le moyen. Tout au moins le bureau de poste n° 35 l’a trouvé. Ce bureau de poste envoie les lettres et même les imprimés en avance

Comment s’y prend-il ? Oh ! rien n’est plus simple. Vous savez qu’en France on arrange tout au moyen d’un cachet. Et les cachets, vous le savez aussi, ne manquent pas dans les bureaux de poste. Alors, il suffit d’appliquer sur les lettres ou les journaux un cachet qui porte la date du surlendemain. La lettre ou le journal ne seront distribués que deux jours plus tard, selon la règle, mais porteront une date satisfaisante. 

Exemple : je dépose un journal au bureau de poste n° 35, le 29 septembre. L’employé ne sera pas si naïf que d’y appliquer le timbre à date du 29 septembre. Il y applique le timbre à date du 1er octobre, jour où la feuille arrivera à destination. Ainsi tout le monde est content : l’employé, le facteur, qui n’a pas besoin de se presser, et le destinataire qui ne sent pas le retard. 

Malheureusement, l’autre matin, le facteur, animé d’un zèle louable, a distribué sans tarder une lettre qui était datée de deux jours plus tard. Et le destinataire, à sa grande stupéfaction, a vu la date du 1er octobre sur une enveloppe qu’il ouvrait le 29 septembre…

« L’Attaque. » Paris, 1919.

Le recensement de Jésus

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creche-noelTous les cinq ans, l’administration française éprouvant le besoin de compter ses têtes de Turcs, nous adresse à propos de recensement,. les/mêmes instructions et les mêmes  questions avec le même déluge de paperasses…

Ce recensement quinquennal, est une cérémonie que la science démographique juge nécessaire pour déterminer la densité des peuples, l’abondance ou le déficit de la natalité, le nombre dès étrangers, le pourcentage des sexes, et quelques autres statistiques ejusdem farinæ, dont le destin habituel est de moisir à la disposition des souris, dans la poussière des archives nationales… Mais l’institution n’est pas nouvelle, puisque la Bible nous raconte déjà comment Moïse, et  plus tard, le roi David, firent procéder au recensement du peuple israélite, dont le nombre d’hommes en état de porter les armes fut évalué la première fois à 603.550, et la seconde à 1.300.000. 

Si Jésus est né fortuitement à Bethléem au lieu de voir le jour à Nazareth, son « domicile légal », c’est à cause d’un recensement général de tous les sujets de l’empire romain, ordonné par César Auguste en l’an 749. Hérode, tétrarque de Galilée, suivant les instructions du souverain, avait  prescrit à tous les Juifs de venir se faire inscrire à leur lieu de naissance. Pour se conformer à l’édit, Joseph qui était originaire de Bethléem, se rendit alors avec Marie dans cette ville située à quatre journées de Nazareth. Ils la trouvèrent déjà encombrée de voyageurs venus pour le recensement, et ne pouvant obtenir de place à l’auberge ils durent chercher un asile dans une grotte où des paysans logeaient leurs animaux. Ce fût là que, pendant la nuit, Jésus vint au monde sur la dure  comme un enfant de  miséreux. Il fut ainsi une des premières victimes de la paperasserie administrative.

En France, ce fut seulement sous Louis XVIII que l’ordonnance du 16 janvier 1822 décida qu’un recensement de la population aurait lieu tous les cinq ans. Celui de 1836 fut particulièrement mouvementé : il se proposait de réviser les propriétés et les biens, en vue d’une nouvelle répartition des impôts, et de nombreux contribuables refusèrent de s’y soumettre. Il y eut de violentes émeutes, notamment à Toulouse qui ne céda que sous la menace des canons.

Le recensement chez nous aboutit toujours, hélas, à des réflexions amères. Tous les pays, sauf le nôtre, voient augmenter le nombre de leurs habitants. La Russie en a 112 millions, l’Allemagne 63, l’Angleterre 49, l’Italie 42, la Pologne 41. Sur les 481 millions que compte l’Europe, la.pauvre France ne peut pas arriver à en posséder 40 millions, quoiqu’il naisse dans le monde 50.000 enfants chaque jour et que la population du globe atteigne aujourd’hui presque 2 milliards d’individus… et il y a encore de la place. 

Espérons que cette fois nous allons avoir une bonne surprise…

« Ric et Rac. » 1931.
Illustration : Les jouets de Charlie Guerrier.

Le projet abandonné 

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administrationL’administration avait entrepris de dresser un projet de taxation de la viande. Elle confia la préparation de ce travail à un fonctionnaire d’une compétence éprouvée. Celui-ci voulut y apporter la plus scrupuleuse application. 

Bien campé sur son rond de cuir, armé d’une bonne plume, il alla chercher un bœuf chez l’éleveur, le conduisit aux abattoirs de la Villette, paya le prix d’achat, de transport, d’octroi, d’abattage. Toujours sur le papier, il amena la bête dans la boutique du détaillant, la découpa en autant de morceaux que peut en faire un boucher parisien. Il y en avait exactement 120. Il calcula le prix de revient de chaque pièce en l’augmentant des frais généraux du commerçant, largement estimés. Enfin, il indiqua un tarif de vente qui laissât au boucher un bénéfice raisonnable. 

Fier de son ouvrage, il le soumit à la commission. Une délégation de bouchers fut  convoquée. On lui donna connaissance du projet. Les commerçants accompagnèrent la lecture de ricanements, de haussements d’épaules, d’interjections méprisantes ou indignées. Quand elle fut achevée, un boucher dit au  fonctionnaire d’un ton de gravité non affectée : 

— Dans l’énumération des frais généraux, vous ne faites pas figurer la ne faites pas figurer la bouteille que je bois avec le vendeur après le marché.

Un autre :

 Et ma bonne ? Vous ne la comptez pas dans les frais de personnel ?  

L’auteur de cet état dut convenir qu’en effet son travail n’était pas complet. 

Et l’administration abandonna son projet. 

« Excelsior. » Paris, 1917.

Manuel du parfait fonctionnaire

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asterix

Sous la forme plaisante de conseils « d’un vieil employé à son fils », la République française nous donne quelques-unes des formules que le parfait rond-de-cuir, auquel nous sommes tous appelés à nous heurter, emploie pour assurer son repos, dit l’auteur de l’article, M. Albert Ladvocat, ou pour plus simplement parler, se défaire du public.

Quand un solliciteur (après une douloureuse station sur une banquette mal rembourée) se décide à frapper à ton carreau, tu commences à lui crier rageusement et à tout hasard : Adressez-vous à l’autre guichet, SVP !

S’il insiste pourtant, au lieu de répondre à ce qu’il te dit, tu lui demandes avant tout : Avez-vous des papiers ?

Il n’a pas de papiers, ou s’il en a, ce ne sont pas, bien entendu, ceux qu’il faudrait. Tandis qu’il fouille lamentablement dans ses poches, tu refermes ta petite grille en disant : C’est bon vous repasserez. S’il repasse en effet, pour couper court aux explications diffuses qu’il te donne, tu laisses tomber de tes lèvres ces simples mots : Nous aviserons : faites une demande écrite.

Tu ajoutes gravement que cette demande n’a pas besoin d’être affranchie, ce que le visiteur considère comme une faveur insigne. Il se confond en remerciements.

A la demande on oppose deux objections : La demande doit être faite sur papier timbré : puis, plus tard : Il faudrait faire légaliser les signatures.

La demande est mise dans un carton. Au bout d’un mois ou deux le solliciteur vient savoir « où en est son affaire ». On ne s’en est pas occupé, mais il faut bien répondre quelque chose.

Je te recommande cette phrase : Votre dossier est incomplet.

On demande bien entendu les pièces une à une : extrait de naissance, actes de décès, certificat de bonne vie et moeurs, etc., etc. Si l’importun résiste à toutes ces épreuves, on lui oppose autant de petites barrières. En voici un échantillon : Votre demande est transmise : l’affaire est dans les bureaux : le dossier ne nous est pas revenu; je dois en référer à mes chefs; écrivez une lettre de rappel, etc. 

Enfin après un an, deux ans, quelque fois plus, il faut se résoudre à trouver une solution : à ce moment-là, le solliciteur n’est plus très dangereux. Il a usé son énergie : il n’a plus la force de menacer, de se mettre en colère. En un mot, il est à point.

On l’accueille avec un sourire engageant : J’ai le regret de vous dire que nous ne pouvons donner suite à votre demande : elle n’est pas de notre ressort

Le malheureux se laisse choir accablé sur la banquette et demande d’une voix lamentable : Mais alors à qui faut-il que je m’adresse ?

Tu hausses les épaules et tu réponds simplement en fermant ton guichet : Adressez-vous à qui de droit. 

Et s’il parle de retirer son dossier, tu exiges d’abord un certificat d’identité, puis… Mais c’est assez, n’est-ce pas ?

« Le Progrès de Mascara. » 1895
Illustration : « Les Douze Travaux d’Astérix. » Goscinny / Uderzo.

Avant l’heure, c’est pas l’heure !

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édouard-joseph-dantan

L’Eclair rapporte un petit événement qu’a mis en émoi le personnel du Salon des Champs-Elysées. Les affiches annoncent que cette exposition est ouverte aux visiteurs de huit heures du matin à six heures du soir et qu’il en coûte un franc pour entrer.

Ayant donné son franc, un amateur passait devant les innombrables oeuvres d’art qui emplissent le palais de cette industrie. Tout à coup, à ses oreilles, retentit le cri : « On ferme !« 

« On ferme ! Déjà ! Quelle heure est-il donc ? » se demanda-t-il. Il consulta sa montre, elle marquait 5 h.40. « Si elle est sincère, pensa-t-il, j’ai encore vingt bonnes minutes à regarder pour user de ce droit, qu’à la porte, on achète en entrant. » Sa montre ne l’abusait pas. Il était en parfait accord avec l’horloge de l’endroit, arbitre désintéressé

La voix des gardiens continuait à glapir : « On ferme ! » Par une savante stratégie, le public, refoulé vers les portes de sortie, s’écoulait, silencieux, sans révolte, quoiqu’à regret de voir si tôt s’achever le temps de son plaisir.

Notre homme, ne bougeait point. Les gardiens arrivent à lui et, pour qu’il battit en retraite, à l’instar des autres moutons du troupeau de Panurge : « On ferme, monsieur. » lui dit un fonctionnaire, convaincu que ces brèves paroles seraient irrésistibles. Il n’en fut rien. Le visiteur restait à sa place.

On le crut affligé du côté de l’ouïe. On lui cria dans l’oreille qu’il eut à s’en aller, que l’on fermait. Il répondit avec une robuste douceur qu’il n’était pas sourd, et qu’il n’était pas aveugle, non plus. Il voyait très clairement qu’il s’en fallait de vingt minutes que l’extrême délai fût atteint et qu’il n’était pas le moins du monde d’humeur à sortir avant que le temps révolu fût arrivé.

« Je suis entré ici pour n’en sortir qu’à six heures, et n’en sortirai qu’à six heures, dit-il. J’ai payé. On s’est engagé, en recevant mon argent, à me laisser tranquille jusqu’à six heures. J’y ai compté. Il y a encore des oeuvres que je veux regarder, car peut-être ne reviendrai-je plus au Salon de si tôt. Et notamment, je voudrais m’approcher de ce groupe de Gérôme qui est à dix pas de moi. L’admirer et, d’un pas paisible, regagner la sortie, cela me mènera à l’heure préfixe. J’exige qu’on me laisse aller, c’est dans les termes de mon contrat.« 

Un agent s’interposa, venant renforcer les gardiens. Le visiteur, qui était là par la volonté de M. Bonnat (du Comité de Peinture), n’en voulut pas sortir à l’aspect d’une baïonnette. Il tint bon. Et l’administration dut céder.

Le visiteur obstiné ne partit qu’à six heures juste, laissant les gardiens outrés qu’un simple citoyen eût osé user de son droit, et ne pas se prêter à la petite manoeuvre qui permet à messieurs les préposés de gagner une demi-heure sur leur temps de service réglementaire.

« La Joie de la maison. » Paris, 1892.
Peinture : Edouard Joseph Dantan.