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L’histoire de trois œufs

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M. Picard, ministre de la Marine, s’applique, paraît-il, à simplifier les formules administratives de son département, si compliquées, et dont la chinoiserie dépasse ce qu’on peut imaginer. Il a fort à faire; en voici une preuve au hasard: La fonderie de Ruelle possède un relieur. Or, dernièrement, cet ouvrier ayant besoin d’œufs pour dorer le dos de livres qu’on lui avait confiés, s’adressa au chef ouvrier de son atelier, afin d’établir une demande d’achat de trois oeufs.

Cette demande dut alors aller successivement au chef surveillant technique, au dessinateur principal, au capitaine et au chef d’escadron. L’officier supérieur ayant approuvé, l’écrivain établit une demande d’achat en double expédition, munie des signatures des personnages cités ci-dessus. Ces papiers furent cornmuniqués ensuite au magasin général pour savoir s’il possédait cette marchandise. Sur réponse: « néant » les feuilles de demande furent transmises au rapport, où elles reçurent le visa du sous-directeur et du colonel-directeur. De là, elles passèrent au contrôle administratif et arrivèrent enfin au bureau de l’agent des détails administratifs, qui les communiqua à celui des commandes. Selon les règlements, on établit les demandes d’achat à tous les coquetiers de la localité, avec prière de faire connaître leurs prix sous pli cacheté. Ces réponses examinées, le commerçant ayant fait l’offre la plus avantageuse, fut déclaré adjudicataire. Une deuxième demande d’achat lui fut alors adressée avec ordre de livrer dans un délai fixé.

Ayant établi une facture, le commerçant apporta les trois œufs, qui furent déposés à la salle de dépôt, après que la facture eût été visée par le garde-consigne et l’agent administratif. A la salle de dépôt, on établit un procès-verbal de recette et on envoya au service demandeur une note d’examen de recette. Un agent fut détaché pour examen et signer la feuille avec avis d’acceptation.

Puis la Commission de recette, composée d’un capitaine, d’un adjoint principal chef d’atelier, d’un agent administratif et du garde-magasin, fonctionna à son tour; les œufs furent présentés aux membres de cette Commission et le procès verbal signé. C’est alors qu’une sous-Commission, dite d’entrée en magasin, fit prendre les œufs et les envoya à cet établissement, où ils furent placés dans un casier et inscrits sur les registres de comptabilité avec prix mentionné. Le service demandeur, avisé, vint les prendre au moyen d’un billet de comptabilité signé par le chef de service. Le relieur put enfin les employer; mais leur prix comme matières consommables, fut porté sur la feuille de travail de reliure des livres, avec le carton, la ficelle, la colle, etc.

Et, pour terminer, les services administratifs durent établir les feuilles de paument et les mandats pour que le commerçant pût se faire payer aux caisses publiques du Trésor, le montant de sa livraison: 0 fr.30.

« Les Temps nouveaux. Supplément littéraire. » Paris, 1911 (image d’illustration).

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