adversaire

Le roi des journaux

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william-hearstNous avons eu, raconte le Cri de Paris, deux rois en même temps à Paris, le tsar des Bulgares et le roi des journaux, William Hearst.

M. Hearst a 45 ans, et lui-même convient qu’il a le masque napoléonien. Mais il est beaucoup plus grand que Bonaparte. Il est le propriétaire, l’inspirateur et le directeur de seize grands journaux quotidiens, sans compter un nombre considérable de magazines. Les principales de ses gazettes sont, à New York, l’Evening Journal et The American dont le correspondant mondain à Paris est le marquis de Castellane.

M. Hearst n’est pas seulement un administrateur de journaux. C’est un polémiste et un homme politique. Adversaire résolu de M. Roosevelt, il fut son concurrent aux élections présidentielles.

Un jour, M. Hearst reçut la visite d’un gentleman correct qui lui dit :

Je viens de la part de M. Roosevelt. J’ai le devoir de vous déclarer qu’il vous considère comme le plus mauvais citoyen des Etats-Unis.

M. Hearst ne sourcilla pas. Mais le lendemain, M. Roosevelt reçut la visite d’un autre gentleman qui lui dit non moins correctement :

— M. Hearst me charge de vous faire savoir que vous êtes le plus grand farceur de la terre.

Cet échange de compliments ne contribua pas à réconcilier les deux adversaires.

« Nos lectures chez soi. » Paris, 1910.

Kipling l’Indien

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r-kipling-john-collierDans l’hommage, si juste, rendu universellement à Rudyard Kipling revient, sous toutes les plumes, comme un leitmotiv, ces expressions : le chantre de l’Empire, le grand Anglais, l’incarnation de l’âme et de l’esprit britanniques. 

Je me demande si cela correspond, rigoureusement, à la réalité. J’ai l’impression que de telles formules ont été exactes, à un certain moment de l’évolution du noble écrivain, qu’elles ont exprimé une coïncidence, mais que, depuis, il y a eu comme qui dirait un aiguillage, et c’est dans une autre direction que s’est engagé le père de Kim. Pour tout dire en un mot, je pense qu’il existe un autre Kipling, et que celui-là est le plus profond, le plus vrai des deux. 

Je l’appelle Kipling l’Indien. 

Il ne faut pas, en effet, oublier ses origines. Elles ont joué dans sa formation un rôle très important. Et songez que, jusqu’à six ans, ce petit sauvage n’avait pas prononcé un mot d’anglais. Remarquez d’autre part que s’il a rendu hommage souvent à la tenue, au courage anglais (surtout de l’officier, du colonial), c’est beaucoup plus à la manière d’un adversaire loyal que d’un authentique concitoyen. Et c’est tout le contraire quand il s’agit de choses d’Asie. Ici, le contact est direct, les cœurs sont vus du dedansrudyard-kiplingJe pense notamment à certains contes dont M. Arnold Van Gennep a souligné le caractère folklorique. Mais est-ce seulement du folklore ? Je vois là bien plutôt une connaissance directe, intuitive, de certaines réalités dont l’Orient a l’immémoriale habitude, connaissance plus ou moins sourde au début, mais que le chagrin et toutes les expériences de la vie avaient à la fois clarifiée et approfondie. 

Ainsi c’est sur une sorte de malentendu que la gloire de Kipling est basée. Les Anglais croyaient pouvoir honorer en lui leur type le plus représentatif, alors que, depuis nombre d’années, réfugié dans son Orient intérieur, il n’était plus, peut-être, que le plus affranchi des citoyens de l’Univers.

Francis de Miomandre. « Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques. » Paris, 1936.