Alexandre Dumas

Collatis consiliis informal

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dumas

Un médecin rendait visite à Alexandre Dumas. 

— Comment allez-vous ? demanda le docteur en entrant. Moi, j’ai un mal de tête affreux.
— Moi aussi.
— Vous savez qu’il faut très peu manger.
— C’est que justement j’ai de l’appétit…
— Ah ! ça, c’est différent. Mangez alors, il ne faut pas contrarier la nature… Mon Dieu ! que j’ai mal à la tête !
— Et moi donc ! Il faudrait peut-être prendre de l’exercice.
— Je cours toute la journée.
— Evitez les contrariétés.
— Elles viennent toutes seules.
— Si vous voyagiez un peu ?
— Bon ! Et mes malades ?
— Ah ! vous êtes désespérant ! Enfin, docteur, si vous preniez simplement un bain de pieds, en attendant mieux ?
— C’est une idée, un bain de pieds, parfait ! Je me sauve. Je souffre trop. Au revoir. 

Le médecin allait partir quand Dumas le retint par la manche.  

 Dites-moi, est-ce que vous ne me laissez pas cinq francs pour ma consultation ?
— Estimez-vous heureux, répartit le médecin, que je ne vous fasse pas poursuivre pour exercice illégal de la médecine ! 

Curnonsky et Bienstock.

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Question sur la bicyclette

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bicyclette

Doit-on dire monter à bicyclette ou monter en bicyclette ? Telle est la question insidieuse qu’a posée aux quarante Immortels un reporter ingénieux.

La question vous paraît futile ? Rappelez-vous que, si la presse est le quatrième pouvoir, le bicycle est en passe de devenir le cinquième. Dès le temps de Richelieu, l’Académie a coutume de ménager les pouvoirs établis, et l’histoire ne dit pas qu’elle ait jamais eu à s’en repentir. Vingt membres de la Compagnie ont donc voulu, par leurs réponses, satisfaire à la fois les deux passions dominantes de notre fin de siècle : le reportage et le cyclisme. Je me ferais un crime de ne pas vous faire connaître les plus remarquables consultations de ces oracles de la langue. 

La réponse de M. V. Cherbuliez est, comme on pouvait s’y attendre, spirituelle et courte : 

« Les bicyclistes me semblent plus disposés à considérer leur machine comme un cheval que comme une voiture. Ainsi disent-ils volontiers : monter à bicyclette et je n’y vois pour ma part aucun inconvénient.
Veuillez agréer, etc.
« V. CHERBULIEZ. » 

M. de Freycinet craint, là comme ailleurs, de se compromettre et esquive la difficulté : 

« La question que vous me posez est beaucoup trop grave pour que je me hazarde (sic) à y répondre. Je vous engage à vous adresser à la commission du Dictionnaire. Sentiments dévoués.
« C. DE FREYCINET. » 

On remarquera que M. de Freycinet écrit hazarder par un Z, et qu’il ferait bien lui aussi, de s’adresser à la commission du Dictionnaire. Je sais bien que Voltaire ne savait pas l’ortographe. Seulement c’était Voltaire. 

L’âme inquiète de Pierre Loti est troublée par la cruelle énigme : 

« Vous jetez le trouble dans mes idées grammaticales, monsieur. Avant votre question, j’aurais dit sans hésiter en bicyclette. A présent, je ne sais vraiment plus. Agréez, etc.
« PIERRE LOTI. » 

M. Ernest Lavisse refuse de jeter le poids de son autorité dans l’un des plateaux de la balance. Il semble trouver qu’on abuse de ses instants : 

« Monsieur,
« Laissez faire l’usage : le verbe
Monter s’y accommodera, car il est très accommodant. Sauriez-vous dire par exemple, ce qu’il signifie au juste dans cette phrase : Monter un bateau ou monter une scie à l’Académie à propos de bicyclette ?
« Sans rancune, d’ailleurs.
« E. LAVISSE. »

La réponse de M. Sully-Prudhomme a l’ampleur philosophique et la consciencieuse précision intellectuelle qui sont les traits saillants du poète de Justice. Sa lettre est trop longue pour que j’en puisse citer autre chose que la conclusion : 

« Que faire ? Je pense qu’il convient d’élargir la règle de l’analogie, d’assimiler la bicyclette à ce qu’elle remplace, et de dire : monter à bicyclette, comme on dit : monter à cheval, car cet admirable instrument rend le même genre de services qu’une monture animée, que le cheval; et son maître est une sorte de cavalier.
L’attitude du cycliste diffère peu de celle d’un jockey courbé sur sa bête, il est même un centaure, car il ne fait, par la pédale et la roue, qu’accélérer le mouvement qu’il doit à son propre effort.
« Veuillez agréer, monsieur et cher confrère, l’expression de mes sentiments dévoués.
« SULLY-PRUDHOMME. » 

Pour abréger, donnons les résultats de ce plébiscite d’Immortels. Sur vingt opinants, douze sont d’avis qu’il faut dire : A bicyclette. Ce sont MM. G. Doucet, Jules Claretie, Sully-Prudhomme, François Coppée, M. Du Camp, Victor Cherbuliez, Alexandre Dumas, Meilhac, E. Olivier, Mézières, Léon Say et V. Sardou. Cinq académiciens pensent qu’il faut rester sur l’expectative et laisser à l’usage le temps d’imposer son verdict. Enfin, deux indépendants adoptent résolument la forme « en bicyclette ». Ce sont MM. Ed. Hervé et Gaston Boissier. 

Et c’est ainsi que nous sommes éclairés et pouvons consacrer nos efforts à scruter d’autres mystères de notre langue. Elle n’en manque pas, comme chacun le sait. 

« La Semaine littéraire« . Genève, 1893.

De la déception du pompier

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les-trois-mousquetaires

On célébrait la deux millième représentation de la Jeunesse des mousquetaires d’Alexandre Dumas père, que donnait, à l’époque, le théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Il fut un temps où ce titre de mousquetaires exerçait sur le public l’influence d’un véritable talisman. Comme le dit M. Blaze de Bury dans le curieux livre qu’il a consacré à Dumas, après avoir dévoré le roman, on courait au drame. Dumas fils a conté à ce sujet une anecdote bien caractéristique dont deux ou trois amis furent les témoins à la première des répétitions générales. La répétition avait lieu sans costumes ni décors un simple rideau de fond et des portants de chaque côté. Derrière un de ces portants, pendant les six premiers tableaux, les amis de Dumas apercevaient le casque d’un pompier qui écoutait la pièce, très attentif. Au milieu du septième tableau, le casque disparut. 

 Est-ce que tu vois le casque du pompier, toi ? dit Dumas à son fils.
Non, il n’est plus là.

Après l’acte, Dumas se mit en quête du pompier qui ne le connaissait pas, et, le rejoignant :

 Pourquoi, lui demanda-t-il, avez-vous cessé d’écouter le tableau ?
Parce qu’il ne m’amusait pas autant que les autres.

alexandre-dumas

La réplique suffit à Dumas. Il s’en va dans le cabinet du directeur Béraud. Il ôte sa redingote, sa cravate, son gilet, ses bretelles, ouvre le col de sa chemise comme il faisait quand il se mettait à travailler, et demande la copie du septième tableau. On la lui donne. Il la déchire et la jette au feu. 

 Qu’est-ce que vous faites là ? lui dit Béraud.
 L’acte n’a pas amusé le pompier, je le détruis. Je vois bien ce qui me manque.

Et, séance tenante, il le récrivit.

« La Revue hebdomadaire. » Paris, 1906.

Duel groupé

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On sait à la suite de quelles circonstances Alexandre Dumas père quitta Naples. L’illustre écrivain avait émis, dans le journal qu’il publiait en cette ville, une opinion passablement cavalière à l’endroit de la nationalité italienne… 

Le journal paraissait à huit heures du matin… A dix heures, Alexandre Dumas avait reçu trente provocations… A midi, trente autres… A une heure, il réunit les cent vingt témoins de ses soixante adversaires : 

— Messieurs, leur dit-il, je pars ce soir. Je n’ai donc pas le temps de me battre en particulier avec chacune des personnes que vous représentez. Cependant, comme je tiens essentiellement à leur donner satisfaction, voici ce que j’ai décidé : ayant le choix des armes, je prends le pistolet. Mes adversaires formeront un groupe, nous ferons feu à un signal, ils tireront tous ensemble sur moi, et je tirerai dans le tas. 

L’affaire n’eut pas de suites ! 

Vindicatif

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M. Alexandre Dumas fils, furieux de ce que Jules Mirès a pris la plume pour critiquer sa pièce la Question d’argent, a juré de faire chaque matin un mot sur le millionnaire. A propos, le Figaro cite la scie suivante, faite par Alexandre Dumas père, contre François Buloz :

Qui ne connaît la façon (sans façon) dont l’auteur de tous les Mousquetaires a balancé, pendant six mois et plus, le directeur (et cofondateur) de la Revue des Deux Mondes ? Chaque fois qu’il écrivait à quelqu’un, Alexandre Dumas calculait,  avec une impitoyable précision , quelle distance séparait ce quelqu’un de M. Buloz, qui habite rue Saint-Benoit. Cela fait, si son correspondant demeurait, par exemple, rue de Poitiers,  Dumas père rédigeait l’adresse en ces termes :

A M. X, rue de Poitiers — à quatre rues de cet imbécile de Buloz.

La lettre de Dumas devait-elle se rendre dans les départements, soit à Orléans ? Même calcul d’arpentage avec la solution sur l’enveloppe : 

A M. Y, à Orléans — à 32 lieues de cet imbécile de Buloz.

La lettre de Dumas allait-elle à l’étranger ? N’importe ! L’inexorable Dumas s’obstinait à prendre les mêmes mesures, et allait jusqu’à les traduire en langue étrangère :

— A sir John … à …, en Angleterre — à 115 milles de cet imbécile de Buloz.

Les facteurs de la poste ont eu entre les mains plus de deux mille lettres de Dumas, avec ses suscriptions à la louange de M. Buloz. Aussi, remarquez-le bien, jamais un facteur de la poste ne répondra par un simple signe de tête au salut très humble du pauvre M. Buloz !

« L’Argus et le Vert-vert réunis. »Lyon, 29/03/1857.

Recommandation

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Un souvenir sur Dumas père qui ne savait pas refuser un service.

Un jour, il donna une lettre de recommandation à quelqu’un qui partait pour Bruxelles. Il l’adressa à un de ses amis, M. B. L…, avec un mot à peu près conçu en ces termes :

Mon cher ami,
Je vous présente, en vous le recommandant, le porteur, qui est de mes grands amis. Veuillez l’accueillir, je vous prie, et faire pour lui ce que vous feriez pour moi-même,
etc., etc. 

M. B…, hospitalier comme un prince, accueillit comme un frère l’ami d’Alexandre Dumas, il le logea, le reçut à sa table, le mena à son cercle, le présenta à ses amis, lui prêta ses chevaux et ses voitures. Au bout de quinze jours, l’ami de Dumas disparut… emmenant le plus beau cheval de l’écurie de son hôte. On ne l’a jamais revu.

Six mois plus tard, M. B… passant par Paris, alla voir Alexandre Dumas.

Mon cher, lui dit-il, je vous remercie. Vous me recommandez de jolis messieurs. Votre ami est un filou. Il m’a volé un cheval.

Dumas leva les mains au ciel d’un air indigné : 

— Comment !… à vous aussi !

« Les Annales politiques et littéraires. »  Paris, 1883.

Loquacité

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conversation

Les chiffres n’ont point de sexe, et leur franchise va souvent jusqu’à l’impertinence.

Nous demandons, en conséquence, pardon à nos lectrices de leur apprendre qu’un statisticien anglais, après avoir calculé qu’un homme, en terme moyen, fait trois heures de conversation par jour, au taux de cent mots par minute, ou vingt-neuf pages in-8 par heure, ce qui fait que chaque individu parle la valeur de six cent pages environ par semaine, soit cinquante-deux forts volumes par an; ce statisticien, disons-nous, arrive à conclure que, pour les femmes, il faut multiplier par dix ! Ce qui donne, comme valeur exacte des mots sortis de la bouche d’une femme en l’espace d’un an, cinq cent vingt volumes !

On voit que cela dépasse de beaucoup la fécondité de ce romancier japonais qui a mis quarante ans à publier 1008 volumes, et celle d’Alexandre Dumas qui a produit plus de 300 volumes.

Maurice Lachâtre.   » Nouvelle encyclopédie nationale. »  Paris, 1870.
Peinture de Giovanni Boldini.