Alexandre Dumas

Vindicatif

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M. Alexandre Dumas fils, furieux de ce que Jules Mirès a pris la plume pour critiquer sa pièce la Question d’argent, a juré de faire chaque matin un mot sur le millionnaire. A propos, le Figaro cite la scie suivante, faite par Alexandre Dumas père, contre François Buloz :

Qui ne connaît la façon (sans façon) dont l’auteur de tous les Mousquetaires a balancé, pendant six mois et plus, le directeur (et cofondateur) de la Revue des Deux Mondes ? Chaque fois qu’il écrivait à quelqu’un, Alexandre Dumas calculait,  avec une impitoyable précision , quelle distance séparait ce quelqu’un de M. Buloz, qui habite rue Saint-Benoit. Cela fait, si son correspondant demeurait, par exemple, rue de Poitiers,  Dumas père rédigeait l’adresse en ces termes :

A M. X, rue de Poitiers — à quatre rues de cet imbécile de Buloz.

La lettre de Dumas devait-elle se rendre dans les départements, soit à Orléans ? Même calcul d’arpentage avec la solution sur l’enveloppe : 

A M. Y, à Orléans — à 32 lieues de cet imbécile de Buloz.

La lettre de Dumas allait-elle à l’étranger ? N’importe ! L’inexorable Dumas s’obstinait à prendre les mêmes mesures, et allait jusqu’à les traduire en langue étrangère :

— A sir John … à …, en Angleterre — à 115 milles de cet imbécile de Buloz.

Les facteurs de la poste ont eu entre les mains plus de deux mille lettres de Dumas, avec ses suscriptions à la louange de M. Buloz. Aussi, remarquez-le bien, jamais un facteur de la poste ne répondra par un simple signe de tête au salut très humble du pauvre M. Buloz !

« L’Argus et le Vert-vert réunis. »Lyon, 29/03/1857.

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Recommandation

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Un souvenir sur Dumas père qui ne savait pas refuser un service.

Un jour, il donna une lettre de recommandation à quelqu’un qui partait pour Bruxelles. Il l’adressa à un de ses amis, M. B. L…, avec un mot à peu près conçu en ces termes :

Mon cher ami,
Je vous présente, en vous le recommandant, le porteur, qui est de mes grands amis. Veuillez l’accueillir, je vous prie, et faire pour lui ce que vous feriez pour moi-même,
etc., etc. 

M. B…, hospitalier comme un prince, accueillit comme un frère l’ami d’Alexandre Dumas, il le logea, le reçut à sa table, le mena à son cercle, le présenta à ses amis, lui prêta ses chevaux et ses voitures. Au bout de quinze jours, l’ami de Dumas disparut… emmenant le plus beau cheval de l’écurie de son hôte. On ne l’a jamais revu.

Six mois plus tard, M. B… passant par Paris, alla voir Alexandre Dumas.

Mon cher, lui dit-il, je vous remercie. Vous me recommandez de jolis messieurs. Votre ami est un filou. Il m’a volé un cheval.

Dumas leva les mains au ciel d’un air indigné : 

— Comment !… à vous aussi !

« Les Annales politiques et littéraires. »  Paris, 1883.

Loquacité

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conversation

Les chiffres n’ont point de sexe, et leur franchise va souvent jusqu’à l’impertinence.

Nous demandons, en conséquence, pardon à nos lectrices de leur apprendre qu’un statisticien anglais, après avoir calculé qu’un homme, en terme moyen, fait trois heures de conversation par jour, au taux de cent mots par minute, ou vingt-neuf pages in-8 par heure, ce qui fait que chaque individu parle la valeur de six cent pages environ par semaine, soit cinquante-deux forts volumes par an; ce statisticien, disons-nous, arrive à conclure que, pour les femmes, il faut multiplier par dix ! Ce qui donne, comme valeur exacte des mots sortis de la bouche d’une femme en l’espace d’un an, cinq cent vingt volumes !

On voit que cela dépasse de beaucoup la fécondité de ce romancier japonais qui a mis quarante ans à publier 1008 volumes, et celle d’Alexandre Dumas qui a produit plus de 300 volumes.

Maurice Lachâtre.   » Nouvelle encyclopédie nationale. »  Paris, 1870.
Peinture de Giovanni Boldini.

Saute-bouchon

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mousquetaires

Alexandre Dumas nous montre (Vingt ans après) les mousquetaires réunis dans un dîner dont le début n’est pas exempt d’une certaine gêne. Pour la dissiper et faire régner la gaîté conviviale ils font apporter une bouteille de Champagne.

Beaucoup d’écrivains commettent la même erreur. La dénomination de « vins de Champagne » n’était pas encore en usage au dix-septième siècle et, même au commencement du dix-huitième siècle, le vin de Champagne n’était connu que sous les noms de saute-bouchon, flacon-pétillant, flacon-mousseux, vin-sautant.

Dans la première partie du dix-neuvième. siècle, les traités de savoir-vivre recommandaient de ne pas dire « du champagne », mais « du vin de Champagne ».

« Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique. »  Paris, 1923. 

L’anecdote des petits pois

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Je ne comptais pas la rabâcher, mais on m’a fait observer qu’elle est tout à fait inconnue de la jeunesse actuelle.

Au cours d’un dîner, Eugène Labiche interrompt Alexandre Dumas pour placer une observation. Mme Aubernon gentiment l’instruit de la règle de l’unité dans la conversation : chacun son tour. Elle oublie ensuite de demander à Labiche de développer son objection.

Le dîner se poursuit, après le dessert, on prend le café (on le prenait à table, afin de jouir plus longtemps des grands causeurs ). Mme Aubernon se rappelle soudain, s’excuse gracieusement, donne la parole à son voisin. Mais lui, avec une bonhomie narquoise :

Je voulais tout simplement, chère Madame, redemander des petits pois : ils sont excellents. 

Et il y eut un accès de fou rire, auquel s’associa la maîtresse de céans.

« La société française depuis cent ans. Quelques salons du Second Empire. Madame Aubernon et ses amis. »  Victor Du Bled. Paris, 1923.

Qu’as-tu fait de ton maître, esclave ?

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hugo-squelette.

Roger de Beauvoir, pour se conformer au goût de son époque, avait dans son cabinet un magnifique squelette monté sur un piédestal.

 Un jour, dit Alexandre Dumas, nous déjeunions chez lui… Hugo vint, examina avec grande curiosité le squelette. 
Ecrivez-moi donc, mon cher Hugo, des vers sur mon squelette.

Hugo prit la plume et sur l’os de l’omoplate écrivit ces vers :

Squelette, réponds-moi : Qu’as-tu fait de ton âme ?
Flambeau, qu’as-tu fait de ta flamme ?
Cage déserte, qu’as-tu fait
De ton bel oiseau qui chantait ?
Volcan, qu’as-tu fait de ta lave ?
Qu’as-tu fait de ton maître, esclave ?

Dr Garrulus. « Les gaietés de la médecine. » Paris, 1896.
Illustration : bidouillage maison. 

De ces écrivains qui écrivent

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ecrivain

Ces jours ci, dans une vente d’autographes à la Haye, on a mis aux enchères un fragment manuscrit des mémoires de lord Melbourne, un des premiers ministres de la reine Victoria. Comment ces cahiers avaient-ils échoué là ? Ils contenaient de curieux souvenirs sur le réformateur Thom, qui, en 1838, se présentait comme un second Messie et fut tué à Canterbury par les soldats qu’il avait voulu convertir en leur disant qu’il venait régénérer le monde.

Ces notes étaient écrites sur un singulier papier, veiné de marbrures, dont la contexture enveloppait comme d’un réseau les armes de sa maison, imprimées en or. Chaque feuille présentait les mêmes dessins. C’était une luxueuse fantaisie de grand seigneur.

Les simples écrivains, qui ne peuvent point se permettre un tel papier pour faire leur  « copie », ont souvent, eux aussi, leurs manies, en ce qui concerne l’encre, les plumes, les feuillets dont ils se servent. Il en est qui ne peuvent écrire que sur du papier de couleur, et il faut voir la gravité plaisante avec laquelle ils recommandent à leur papetier (devenu leur confident) la teinte et la configuration des feuilles qu’ils vont remplir.

Les uns, l’habitude venant, ne travaillent à leur aise qu’en voyant sous leurs doigts un papier gigantesque. C’est le cas d’un de nos plus illustres auteurs dramatiques. Le plus délicat, le plus subtil de nos romanciers, au contraire, se sert de feuilles à peine grandes comme des feuilles de carnet de poche.

Au reste, ces manies, ces habitudes de travail, on peut les relever dans tous les temps.

Le manuscrit des Pensées de Pascal porte aux marges une foule de petits dessins, enchevêtrements de lignes brouillées, figures quasi cabalistiques. Les commentateurs ont fait sur ces signes mystérieux des suppositions à perte de vue. Le philosophe Cousin en a parlé avec respect. Or, on sait que le livre de Pascal a été écrit par pièces et par morceaux, sans aucune suite, et que, d’une pensée à l’autre, il y a tout un monde d’idées.

Les signes en question étaient donc tout bonnement, à n’en pas douter, des agaceries inconscientes de la plume, semblables à celles que trace un enfant sur un coin de son cahier, lorsqu’il est arrêté par une difficulté de son devoir. Ils avaient fini par devenir au bout de la plume du grand penseur une habitude invétérée.

La Fontaine, le bon fabuliste, composait ses vers couché tout de son long sur l’herbe d’un pré, le long d’un ruisseau, et n’écrivait (matériellement) qu’avec répugnance.

C’est un souvenir classique que Buffon se mettait en toilette de cérémonie pour travailler : il lui fallait un jabot et des manchettes de dentelle pour qu’il pût parler des moeurs des animaux.

Leibnitz, lui, trouvait les meilleurs arguments de sa dialectique en donnant à manger à des araignées : il ne se mettait à sa table que lorsqu’il avait fait, au préalable, une hécatombe de mouches.

Théophile Gautier était fort exigeant en ce qui regardait ses plumes. Tant qu’il n’en trouvait pas une glissant à son gré, il demeurait agacé. Aussi, avant de se mettre sérieusement au travail, essayait-il la plume en traçant mille dessins. Il lui arrivait même, dans cet le occupation toute matérielle, de jeter sur le papier des vers bizarres, sans y penser. On a recueilli ceux-ci, par exemple :

Un bon coupeur de plume est égal aux dieux même !

Essayons celle-ci, différemment taillée,

Mais elle est vainement avec art travaillée.

M. Alexandre Dumas fils a écrit, un jour, une page charmante sur ce sujet :

« L’écrivain, dit-il, a ses exigences, ses habitudes, ses manies. Il lui faut, pour écrire avec conscience et liberté, avoir arrondi autour de sa table tous les angles de sa vie. Il faut que la chambre où il se met à l’oeuvre soit chauffée d’un travail précédent. »

De fait, ces petites habitudes s’expliquent; elles aident au travail de l’esprit, par l’absence de toute nouveauté matérielle qui puisse suspendre la main et arrêter un instant la pensée.

Il y aurait un curieux chapitre d’étude littéraire à écrire avec l’histoire de toutes ces manies. Parfois, elles ne laissent pas d’éclairer un peu plus le caractère même de l’écrivain.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.
Illustration : Orléans, fêtes de Jeanne d’Arc. « L’écrivain et la bouquetière. » Agence Rol, 1912.