Alexandre Dumas

Les livres de Tristan

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Un sien ami lui avait demandé un volume de son Dumas, que Tristan possède en douze volumes. Bernard prêta le premier volume; l’ami partit. Quelque temps après, l’ami reparaissait et prenait la parole en ces termes :

J’ai fini le premier volume, prête-moi le second. 

Tristan Bernard, d’une barbe souriante, acquiesça et passa le deuxième volume à son ami, qui partit.

Quelque temps après, cet homme reparut et Tristan Bernard, sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche, lui tendit le troisième volume des oeuvres complètes d’Alexandre Dumas père. L’ami revint jusqu’à ce qu’il eût six volumes. Alors, absorbé sans doute par sa lecture, il ne reparut plus.

Tristan Bernard, d’une main impatiente, se tira la barbe huit jours durant. Le neuvième jour, il prit en même temps qu’une décision, les six volumes de Dumas qui lui restaient, en fit un paquet et les envoya à son ami avec ces quelques mots écrits sur sa carte :

Je t’envoie les six volumes que tu n’as pas encore, parce que je n’aime pas les collections dépareillées.

« Revue belge. » J. Goemare, Bruxelles, 1926.
Illustration : Tristan Bernard with Eleonora Duse, Matilde Serao, and others, 1897. Photo by Giuseppe Primoli.

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Alexandre Dumas en tablier blanc

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Il y aura toujours des historiettes sur Alexandre Dumas. Vous plaît-il que je vous en raconte une ?

En 1860 ou en 1859, l’auteur de tant de prodigieux récits habitait le village de la Varenne-Saint-Maur, avec une poignée de secrétaires.

Alexandre Dumas partageait son temps, comme d’habitude, entre la littérature et la cuisine : lorsqu’il ne faisait pas sauter un roman, il faisait sauter des petits oignons.

On avait pour voisin de campagne un honnête et charmant garçon, bien connu dans les ateliers de peinture, dans les coulisses des petits théâtres, et surtout dans les cafés où l’absinthe est bonne ; si tant est qu’il existe de bonne absinthe. Appelons-le Humbert.

Il y a quinze ans, Humbert était un caricaturiste de premier ordre ; il y a dix ans, c’était un vaudevilliste éperdu. Le Palais-Royal lui doit une de ses farces géantes en collaboration avec M. de La Rounat. L’originalité, à cette époque, allait le chercher jusque dans sa vie privée :

Dès l’an passé, Humbert eut ce travers
D’aller au bal en bottes à revers.

racontent les Odes funambulesques. A présent, Humbert est un des blessés de la vie ; ses éclats de rire ne retentissent plus ; quelque chose a dû se briser au dedans de lui. Lorsqu’il vint à la Varenne-Saint-Maur, c’était pour trouver la solitude et le silence. Il trouva Alexandre Dumas.

C’était bien tomber. Ni l’un ni l’autre ne se connaissaient ; ils devinrent amis ardents.

Humbert arrivait tous les jours régulièrement chez Alexandre Dumas ; il s’asseyait à une table, devant un verre rempli jusqu’aux bords des larmes empoisonnées de la Muse verte ; il restait là pendant de longues heures, silencieux, buvant fumant. Quelquefois, les secrétaires prenaient leur volée. Alors Dumas et Humbert demeuraient en tête à tête.

Dumas, qui n’aime pas écrire quand il ne se sent pas suffisamment entouré, jetait bientôt la plume.

Humbert ! s’écriait-il.
Maître ?
Laissez-moi vous adresser une demande.
Laquelle ?
Combien avez-vous pris de verres d’absinthe aujourd’hui ?
J’en suis à mon deuxième verre, répondait Humbert.
Vous devez avoir une faim atroce.
Non.
Bah !
Je n’aurai faim qu’après le sixième.
Eh bien ! Humbert, savez-vous une chose ? continuait Alexandre Dumas.
Non, disait machinalement Humbert, accoutumé à ce despotisme de dialogue.
Il est une heure, n’est-ce pas ?
Une heure et demie.
A un verre d’absinthe par heure, il sera cinq heures et demie quand vous aurez faim.
Précisément.
C’est donc quatre heures que vous avez devant vous, et quatre heures que j’ai devant moi.
Eh bien ? disait complaisamment Humbert.
Eh bien ! vous ne voyez pas où je veux en venir ?
Pas encore.
A ceci : je vais vous faire à dîner.

Et Alexandre Dumas le faisait comme il le disait : il ceignait un tablier, il allait à la basse-cour et il tordait le cou aux volailles ; il allait dans le potager et il épluchait des légumes ; il allumait le feu, il entamait le beurre, il cherchait la farine, il cueillait le persil, il disposait les casseroles, il jetait le sel à poignées, il agitait, il goûtait ; il recouvrait le tout avec le four de campagne.

Et juste à l’heure indiquée, lorsque Humbert achevait son sixième verre d’absinthe, Dumas arrivait, ponctuel et triomphal, lui disant :

Le dîner est servi !

Pendant six mois, Dumas a passé trois ou quatre jours par semaine à faire la cuisine à Humbert.

Bizarre distraction !

Charles Monselet.  « L’Almanach gourmand. »  Paris, 1867.

Dumas père et fils

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Alexandre Dumas père dînait à Marseille chez le docteur Gistal, une des célébrités médicales du pays.

 Mon cher ami, lui dit l’amphitryon en passant au salon pour prendre le café, on dit que vous improvisez comme un ange. Honorez donc, s’il vous plait, mon album d’un quatrain de votre façon.
Volontiers, répondit le poète.

Et, tirant un crayon, il écrit sous les yeux de son hôte, qui le suit du regard :

Depuis que le docteur Gistal
Soigne des familles entières,
On a démoli l’hôpital… 

 Flatteur ! dit le docteur en l’interrompant.

Mais Dumas fils ajouta :

Et l’on a fait deux cimetières.

« La Chronique médicale. » Paris, 1897.

Balzac versus Dumas

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Ceux qui ont vécu dans l’intimité de M. H. de Balzac affirment que l’illustre romancier n’a songé à écrire pour le théâtre que par le fait d’une boutade, à la suite d’une querelle avec M. Alexandre Dumas. Cela se passait en 1840.

Il en est un peu des gens de lettres d’aujourd’hui comme de ceux du dix-huitième siècle; en d’autres termes, ils se détestent cordialement, ils s’abhorrent d’une façon cardinale, comme disait Mercier. L’auteur du Père Goriot ne pouvait pas sentir l’auteur d’Antony, et vice versa.

Un jour, M. de Balzac débattait avec M. Louis Perrée, directeur du Siècle, le prix d’un roman-feuilleton. Il s’agissait d’Albert Savarus. L’écrivain entendait qu’on le payât sur le pied d’un franc la ligne.

Mon cher grand homme, lui répliquait le marchand de papier, pour en finir, tenez, nous vous paierons cinquante centimes; c’est le prix que nous donnons à Alexandre Dumas.

Ici le romancier se redressa brusquement comme un homme qui aurait mis, par mégarde, le pied sur la tête d’un serpent.

Alexandre Dumas, monsieur, s’écria-t-il. Du moment que vous me comparez à ce nègre-là, nous ne pouvons plus rien avoir de commun.

En parlant ainsi, il prenait son chapeau, ses gants, sa canne, et sortait, à la manière d’un ouragan, sans saluer personne.

A quelques jours de là, il se trouvait au foyer de la Porte-Saint-Martin, au milieu d’un groupe de journalistes. Survient l’auteur de la Tour de Nesle. On parla de la littérature contemporaine. M. Alexandre Dumas, qui est l’un des hommes les plus habiles à manier l’ironie, se mit à persiffler celui qu’on appelait alors le plus fécond  de nos romanciers. Dès lors le dialogue devint vif.

Monsieur Dumas, quand je serai usé, je ferai des drames. 

M. de Balzac, commencez donc de suite.

Si je commence demain, vous serez oublié demain soir.

On mit le holà. Il ne fut pas donné suite à cette rixe. Seulement M. de Balzac se riva sur l’heure au travail. Il composa coup sur coup les Ressources de Quinola, comédie qui fut jouée à l’Odéon; Vautrin, qui n’eut qu’une représentation à la Porte-Saint-Martin; un gros mélodrame assez insignifiant, donné à la Gaîté, et Mercadet le Faiseur, cette étude de mœurs parisiennes qui, quoique remaniée a obtenu un grand succès au théâtre du Gymnase.

« Le Journal monstre : courrier et bulletin des familles. » Léo Lespès, Paris, 1857.

Manies d’écrivains célèbres

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M. Mermeix, de la « France », a causé avec M. G. Claudin et lui a conté quelques anecdotes curieuses sur trois ou quatre écrivains célèbres:

Théophile Gautier croyait à la jettatura. Il craignait le mauvais oeil. Or vous savez qu’Offenbach était jettatore. On prétendait qu’il portait malheur. Gautier avait cette superstition. Jamais il ne voulut écrire le nom d’Offenbach. Quand ce nom devait même figurer dans sa copie, il faisait venir de l’imprimerie un compositeur et lui faisait découper dans un journal les lettres du nom d’Offenbach. Ces lettres, il les collait sur son papier. Le nom fatal était dans la copie, mais Gautier, ne l’ayant pas écrit, avait échappé à la jettatura ; il avait conjuré le « malin ».

Paul de Saint-Victor n’avait pas peur d’Offenbach. Mais il redoutait les encriers qui n’étaient pas le sien. Cet encrier était en bois noir. Il l’avait rapporté de Fribourg. Il pensait qu’il ne trouverait pas une idée au fond d’un autre encrier. Quand il partait en voyage, il emballait le précieux accessoire de son génie.

La manie de M. Barbey d’Aurevilly d’écrire avec des encres de différentes couleurs et de livrer à la composition des feuillets illustrés comme les vieux manuscrits du moyen âge est bien connue. On voit bien que M. Barbey d’Aurevilly n’est pas un écrivain du journalisme. S’il fallait à un journaliste changer de plume et d’encre à chaque membre de phrase, comme le fait l’illustre écrivain, les journaux quotidiens en arriveraient vite à paraître tous les deux jours.

M. Victorien Sardou écrit sur du papier qui lui coûte deux sous la feuille et qu’un papetier de la rue Croix des Petits-Champs fait fabriquer exprès pour lui. C’est un papier très épais et un peu rugueux.

Le grand Dumas, comme Sardou, avait la superstition de son papier. C’était un grand papier bleu quadrillé de quarante centimètres de hauteur. Il en avait toujours dans ses poches, pour être toujours en mesure de travailler n’importe où il se trouvait et à n’importe quelle heure, quand venait l’inspiration.

in « La Revue des journaux et des livres. »  Paris,1885.

Le trouble-fête

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Andrew Schwab

Alexandre Dumas aimait beaucoup les animaux. Du temps qu’il demeurait à Antony, sa maison était devenue une véritable ménagerie. Il avait commencé par avoir un chien et un chat. Les serins et le perroquet ne se firent pas attendre. Puis ce fut le tour des souris blanches, des tortues et des écureuils.

Bientôt le bruit courut dans le pays qu’il collectionnait des bêtes. Aussitôt chacun s’empressa de se débarrasser en sa faveur des animaux incommodant. Il lui plut des singes, des petits loups, des condors. Enfin, un ami qui revenait d’Afrique, lui rapporta un lionceau en bas âge. Ce fut le comble.

Parmi les hôtes à poil et à plume qui entouraient l’auteur des Trois Mousquetaires se trouvait un chien nommé Black. Beau, fort, intelligent, il jouissait entre autres privilèges, de la permission d’entrer dans la salle à manger à l’heure des repas. En fréquentant assidûment son maître, Black reconnut qu’il avait affaire à un caractère d’élite, à un cœur généreux, toujours prêt à soulager les infortunes d’autrui. Il le vit tenir table ouverte à tout venant, et dans sa cervelle de chien il prit bonne note de tout cela.

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Un beau jour, Dumas le vit arriver à l’heure du dîner avec un affreux barbet crotté qui le suivait d’un air craintif. Black l’avait rencontré, mourant de faim et tirant la langue, et il lui avait offert le dîner de l’amitié. Le grand romancier s’amusa beaucoup de cette aventure et traita royalement l’hôte de son chien.

La générosité de Black s’en augmenta. Le lendemain, il reparut non plus avec un barbet, mais avec deux épagneuls. Nouveau festin.

Le surlendemain. Black, qui ne doutait plus de rien, ramenait une véritable meute, et quelle meute ! Tous les chiens errants de la localité.

Le chien du romancier n’est pas le seul à qui pareille chose soit arrivée. Il n’est pas rare de voir des chiens inviter d’autres chiens à partager soit la pâtée honnête du foyer, soit le rôti de contrebande dérobé dans l’office. Mais tous les maîtres ne sont pas des Alexandre Dumas.

Cette histoire de chiens devenant amphitryons, nous en rappelle une autre dont nous avons été témoin.

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Un amateur d’animaux possédait un jeune chien et une pie, qui vivaient ensemble. On avait disposé pour eux une petite pièce qui tenait du nid et de la niche. La pie y trouvait des brins de paille, et le chien un tapis. C’était une installation luxueuse. Afin de les familiariser l’un avec l’autre, on leur servait le même ordinaire: du pain trempé dans du lait. Le quadrupède et l’oiseau mangeaient dans la même gamelle et ce ménage insolite avait fini, après quelques coups de patte et quelques coups de bec, par vivre en fort bonne intelligence.

Mais le chien eut la malencontreuse idée de ramener un jour un camarade de son espèce. A la vue de cet intrus, la pie entra dans une violente colère. Son plumage se hérissa, sa queue se redressa fiévreusement. Elle alla se percher sur le bord de la jatte commune, et là, s’escrimant du bec, elle parvint à empêcher l’invité de s’approcher. Aboiements, menaces, rien n’y fit. Elle ne céda pas d’un pouce. De guerre lasse, la victoire lui demeura.

L’invité dut se retirer en maudissant le trouble- fête. Il partit non sans regret, la queue basse, l’air confus, jurant, mais un peu tard, que l’on ne l’y prendrait plus.

Musée universel.  Paris, 1873.