Alfred de Musset

Avions et gondoles

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Des avions en caoutchouc 

avionLa dernière nouveauté, en construction d’aéroplanes, est assurément une invention moscovite : celle des avions en caoutchouc. 

Des ingénieurs russes viennent en effet de mettre au point un nouveau composé chimique, à base de caoutchouc, qui, préparé de diverses façons, permet de fournir tout le matériel nécessaire pour un avion — sauf le moteur et les organes de transmission, bien entendu. 

Les nouveaux appareils construits avec ce matériel ne pèsent que 80 kilos, moteur non compris. Avec un moteur de 20 CV, ils permettent, d’atteindre une vitesse de 120 km à l’heure. Ces avions, qui ne coûteront, paraît-il, pas plus de 1.000 roubles, seraient destinés à constituer un mode de locomotion populaire à la portée de tous. 

Souhaitons que le matériel de ces appareils amortisse désormais en cas de chutes trop précipitées et, par contre, facilite en Bourse la hausse des valeurs de caoutchouc ! 

« Cyrano. » Paris, 31 janvier 1936.

Les indispensables gondoles 

gondoleDepuis une dizaine d’années, le nombre des gondoles vénitiennes avait décru sensiblement. Les petits vaporetti et les canots à pétrole, de plus en plus, répandus à Venise, leur avaient porté un coup terrible. Les gondoliers se faisaient de moins en moins fréquents et la « reine de l’Adriatique » risquait de perdre bientôt ces pittoresques mariniers. 

La municipalité de Venise, soucieuse de garder à la ville son caractère romantique, vient de remédier à un tel état de choses. 

Elle a interdit l’emploi de canots à pétrole et de petits vapeurs, non,seulement dans les canaux étroits de la ville mais même dans le Canal Grande, la vaste, avenue liquide que ces embarcations avaient fini par accaparer ces derniers temps. Grâce à cette décision énergique.on va voir renaître les gondoles de jadis et la profession traditionnelle des habiles gondoliers vénitiens, chers à Alfred de Musset et à Stendhal.

« Cyrano. » Paris, 31 janvier 1936.

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Encore elle

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daubignySans doute il est trop tard pour parler encor d’elle ! s’écriait Alfred de Musset au début de ces stances admirables qu’il écrivait quinze jours après la mort de la Malibran. On pourrait en dire autant de la Joconde, depuis plus de deux mois qu’elle est retrouvée. Voici cependant un dernier écho qui n’est pas sans saveur : 

Le chef-d’oeuvre de Léonard de Vinci n’a pas, comme bien on pense, traversé les quatre siècles qui nous séparent du moment où il fut acheté par François Ier, sans subir les outrages du temps et sans passer par les mains des réparateurs de tableaux. La plus récente de ces restaurations remonte au moins à une soixantaine d’années. Sait-on qui en fut l’auteur ? Le grand paysagiste Charles-François Daubigny. 

Le peintre Guillemet nous a raconté cette histoire :

 A une visite que je faisais au Louvre en compagnie de Daubigny, celui-ci, comme nous passions dans le Salon Carré, me montra la Joconde : « Elle m’en a donné du coton, celle-là, me dit-il, avec son nez !… » Je m’étonnai de ce langage. Alors, il m’expliqua qu’avant d’être connu, il avait travaillé à 5 francs par jour chez un réparateur de tableaux à qui avait été confiée Mona Lisa quelque peu endommagée par l’humidité d’un hiver pluvieux : « Pendant un mois, ajouta Daubigny, je lui piquai le nez ». On se servait en effet, pour cette opération délicate, de pinceaux à deux poils et l’on procédait par une infinité de petites touches que l’on posait droit sur la toile afin d’empêcher que l’on vît les retouches.

« La Renaissance. » 14 février 1914.

Mes amis…

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alfred-de-musset

Lisons cette jolie page d’Arsène Houssaye qui est très peu connue et qui met en scène l’auteur de Rolla.

Un matin, je me rencontrai chez Alfred de Musset, déjà bien malade, avec l’odieux Viel-Castel. Le poète nous dit que son plus grand regret avant de mourir était de ne pas revoir ses amis, Raphaël, Giorgione et Léonard de Vinci. Il nous était bien difficile de lui amener ces amis-là.

Vous devriez bien, lui dis-je, venir les voir aux flambeaux, car Nieuwerkerke vous invitera, si vous le voulez, à une de ces fêtes éblouissantes qu’il donne, la nuit, aux souverains de passage à Paris.
— Ce serait mon rêve, dit de Musset en s’animant, mais je voudrais être seul.
— Rien que cela ! C’est à peu près comme si je demandais au directeur de l’Opéra de me donner une représentation à moi tout seul.
— Pourquoi non ! reprit de Musset.

Le lendemain, Nieuwerkerke envoya une très gracieuse invitation à Alfred de Musset pour visiter le Louvre aux flambeaux. Ce ne fut pas tout il vint le prendre chez lui. Quand le poète fut arrivé au Louvre :

Mon cher de Musset, lui dit-il, si vous voulez être seul à côté des maîtres que vous aimez, j’irai vous attendre dans mon cabinet avec Houssaye.
— Eh bien, oui, dit Alfred de Musset en serrant les mains de Nieuwerkerke.

Que se passa-t-il dans cette dernière effusion du poète vers les grands maîtres ? Je n’ai jamais pensé sans être ému à cet éloquent adieu aux chefs-d’œuvre du musée du Louvre par un homme qui allait ne plus rien voir. Alfred de Musset dit une dernière parole à la Joconde et à la Fornarina après quoi, pâle et les yeux humides, il s’en vint remercier Nieuwerkerke de son exquise bonté.

C’était la première fois qu’on traitait ainsi un poète en souverain. 

« La Revue hebdomadaire. » Paris, 1905.
Illustration : aquarelle d’Eugène Lami.