Alphonse Karr

Génie

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Le type de l’inventeur malheureux, du génie exploité, est bien Frédéric Sauvage. Il naquit en 1785. Il était doué d’une intelligence supérieure et spéciale, si l’on peut s’exprimer ainsi, pour inventer.

Toute sa vie il inventa, tantôt créant de toutes pièces des procédés nouveaux, tantôt modifiant et perfectionnant ceux qui existaient déjà. C’est ainsi qu’on lui doit un moulin horizontal donnant un mouvement continu, quelle que soit la direction du vent. Plus tard il inventa le physionomètre, sorte de daguerréotype qui prend l’empreinte des objets à leur contact. Pendant qu’il perfectionnait cette dernière œuvre au prix de sacrifices énormes, des spéculateurs s’en emparèrent, et l’exposèrent sous le nom de physionotype après y avoir fait des modifications insignifiantes pour justifier ce nouveau nom. Le réducteur, le souffleur hydraulique, par lequel on élève l’eau par le poids d’une colonne d’eau, sont aussi les produits de son génie.

Mais l’invention qui immortalise son nom, celle à qui il doit toute sa gloire comme tous ses chagrins, est celle de l’hélice.

Depuis longtemps Sauvage avait été frappé des nombreux inconvénients que présentait le système des roues à aubes. Elles alourdissaient les navires, gênaient beaucoup les manœuvres, et, en temps de guerre, risquaient d’être facilement brisées. Il avait vaguement l’idée d’un propulseur fonctionnant au-dessous de l’eau, quand cette idée se précisa en voyant comment un homme placé à l’arrière d’une embarcation peut, à l’aide d’un seul aviron et sans le sortir de l’eau, manœuvrer son esquif; c’est ce qu’on nomme la godille. Là était le germe de son invention. En effet, en déterminant l’angle sous lequel l’aviron produit le plus de force, Sauvage fut amené à découvrir l’hélice, sa forme la plus favorable, et même sa position la plus avantageuse sous le bateau. Mais cette découverte ne fut pour lui que le point de départ de tourments indicibles.

Il avait engagé toute sa fortune pour arriver à réaliser son idée, et quand il voulut propager son invention, il se heurta à des difficultés sans nombre. Dix ans il lutta pour convaincre ses contemporains. Il fit au Havre des expériences concluantes que l’on s’obstina à ne pas trouver décisives. Enfin ruiné, à bout de ressources, Sauvage fut jeté en prison pour dettes. Pendant ce temps, son invention était appliquée en Angleterre. On en fit même de nouvelles expériences au Havre avec de grossières modifications, et bientôt malgré son brevet, malgré la généreuse défense d’Alphonse Karr, elle tombait dans le domaine public. L’inventeur était frustré du fruit de tous ses efforts, de tout son génie.

Sa raison n’y résista pas, il devint fou et fut enfermé dans la maison de santé de Picpus. Là, paraît-il, son plus grand plaisir était de jouer du violon et d’écouter chanter un oiseau en cage; son esprit brisé retombait à l’état d’enfance. Il mourut au moment où, par un cruel contraste, le Napoléon, le plus beau de nos navires à hélice, dépassait triomphalement toute l’escadre anglaise dans la rade de Constantinople !

Changeur/Spont. « Les grandes infortunes. » Paris, 1897.

 

Littérature, culture et jardinage

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Au dernier « Salon d’Horticulture », on remarqua plusieurs écrivains connus, dont Anatole France, qui se faisaient expliquer par un horticulteur fameux l’art de cultiver les roses. Voulaient-ils suivre les traces d’Alphonse Karr ?

L’auteur de Sous les Tilleuls eut, en effet, sur ses vieux jours, la passion des fleurs. Retiré sur la Côte d Azur, il partageait son temps entre son jardin et la publication de sa revue Les Guêpes. Il cultivait particulièrement les pensées (sans jeu de mots) et était parvenu à obtenir une grande pureté de ton dans les couleurs cramoisi et carmin. Alphonse Karr alla même jusqu’à parler de jardinage dans sa revue. C’est ainsi qu’il écrivit :

« J’ai été très heureux, cette année, dans mes semis de pensées; les graines récoltées par moi, mêlées à celles dont m’a fait présent mon ami Pépin, du Muséum de Paris, ont produit des fleurs très remarquables par la dimension et par certains coloris nouveaux. »

Alphonse Karr terminait ainsi son article :

« Je vends mes graines de pensées au prix de cinq francs le paquet, envoyé par la poste franco… Faire parvenir l’adresse bien lisible avec un bon de poste à M. Alphonse Karr, jardinier à Nice. »

L’écrivain eut d’ailleurs de nombreux clients. Qui l’imitera ?

« Parisiana. »  Paris, 1920.

Les coquetteries d’Eugénie Foa

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Eugénie Foa, qui a écrit de si jolis petits livres pour les enfants, figurait aux soirées de Pradier. Un soir qu’il s’y donnait un grand bal costumé, elle arriva en habit de bergère, costume bien trop prétentieux pour sa grosse personne, ce qui fit dire à Jules Janin :

Cette bonne Eugénie me fait pourtant l’effet d’une bergère qui a mangé tous ses moutons… 

Et c’était non-seulement au bal, mais encore partout, que ce respectable bas-bleu avait des prétentions à la beauté; aussi on raconte que, vers la fin de sa vie, ayant abjuré la religion juive, elle dit un jour à l’abbé de Ratisbonne, son directeur :

Est-ce un péché, mon père, que de trouver du plaisir à entendre les hommes me dire que je suis jolie ? 

Ce à quoi l’abbé répondit avec finesse :

Certainement, mon enfant, car il ne faut jamais encourager le mensonge.

Alphonse Karr, dans une autre occasion, fut plus courtois, sinon moins caustique; car, un jour que Mme Foa déplorait devant lui la perte d’un poisson rouge qu’elle aimait, il improvisa sur-le-champ le quatrain suivant :

Aucun homme ne bouge
Sous ta céleste loi :
Jusqu’à ton poisson rouge
Qu’est mort d’amour pour toi !

« La Petite revue. »  Paris, 1866.