Alphonse Toussenel

Gai comme un pinson

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N’ayant pas poussé très loin mes études d’histoire naturelle et ne m’étant pas fait une spécialité de l’ornithologie, j’eus la curiosité de me renseigner sur l’état d’âme du charmant petit oiseau qui a nom « pinson »et dont la gaîté est devenue proverbiale.

J’ouvris l’ouvrage du Naturaliste par excellence, avec un N majuscule, du grand Buffon, et je lus :

« Le pinson est un oiseau très vif, toujours en mouvement; cela, joint à la gaîté de son chant, a donné lieu sans doute à la façon de parler proverbiale : gai comme un pinson. »

Michaud, de son côté, révèle que « le pinson remplit l’air de sa voix éclatante ».

Mis en goût par ces indications précises quoique laconiques, je résolus de poursuivre ailleurs mes investigations, et recourus à l’Ornithologie passionnelle, d’Alphonse Toussenel, le délicat auteur de l’Esprit des bêtes. Quelle fut ma surprise quand j’y découvris mon petit pinson dans ce portrait physique et moral : « Gai comme un pinson est encore un de ces adages menteurs qui contribuent si déplorablement à enraciner les préjugés et les erreurs dans l’esprit des populations.

« Un oiseau gai, c’est le tarin, c’est le sizerin, le linot, le serin, un oiseau qui toujours sautille, babille, frétille, qui prend son mal en patience et le temps comme il vient; qui, comme le chardonneret, mange devant la glace quand il est seul, pour se faire accroire à lui-même qu’il est en société. Or, le pinson n’a jamais affecté ces allures joviales. Au contraire, il s’observe constamment, fait tout avec mesure, réflexion et solennité. Il pose, comme on dit, quand il marche, quand il mange, quand il chante. Au lieu de prendre le temps comme il vient, il se laisse aller à des plaintes mélancoliques pour peu que la pluie menace. La captivité le démoralise, le rend aveugle, le tue. Ce ne sont pas là des façons d’oiseau gai. »

Jugez de ma déception à cette diatribe inattendue contre la gaîté du pinson. Auquel des deux s’en rapporter à présent ? A Buffon ? à Toussenel ? Lequel des deux vécut le plus dans l’intimité de notre petit pinson dont je voulais faire mon ami et la joie de ma maison ? Je ne le sais et ne puis le savoir. Mais s’il m’est permis de glisser mon humble avis dans ce passionnant litige, j’ai bien peur que, malgré Toussenel et son appréciation courroucée, on ne continue longtemps encore à dire avec le vieux Buffon : « Gai comme un pinson ! »

Emile Genest. « Miettes du passé : cent dictons populaires français. »  Paris, 1913.

Anthropophagie et statistique

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Un ami des bêtes, qui fut aussi un écrivain remarquable, Toussenel, a écrit dans un de ses livres :

« La seule guerre légitime est celle où l’on se mange. »

Quoi qu’il en soit de cet axiome, un peu paradoxal tout de même… la faim est loin d’être le mobile principal des mangeurs de chair humaine, si nous en croyons l’enquête faite à ce propos par une revue digne de foi.

En effet 20% des tribus anthropophages mangent leurs morts pour les honorer. C’est le cas des anciens Thibétains qui ne croyaient pas pouvoir donner à leurs défunts un tombeau plus digne d’eux que le corps de leurs propres enfants.

19% des anthropophages mangent les guerriers fameux par leur courage, dans l’espoir de réincarner en eux l’âme héroïque du mort.

19% des cannibales mangent leur semblable par haine, pour se venger de leurs ennemis.

18% font de même par besoin pour apaiser leur faim, et 10% pour divers motifs religieux.

Enfin les 14% restant sont cannibales par goût, par gourmandise. Ce sont les gourmets et les incorrigibles de cette peu intéressante famille. C’est un de ceux-ci, un chef polynésien, qui disait à un voyageur avec un claquement de langue significatif :

La chair du blanc a le goût de banane mûre…

« Anecdote française. »  Paris 1903.