Alsace

C’est toujours chez les pauvres gens…

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louis-XIV

Hélas ! très-puissant roi Français, 
Nous pensons, si bien ravisais 
Et tu fusses bien conseillé, 
Qu’aucun pou nous épargnerais… 

Chantaient les misérables du pauvre commun. Examinons comment les très-puissants rois de France répondirent à cet appel, du quinzième siècle à la Révolution.

Sous Charles VI, misère horrible. Qu’y peut faire le roi Charles ? Armagnacs et Bourguignons se disputent la France. Les Anglais pillent et ravagent, Henri V saccage les villes, et pour affirmer son droit royal, il n’a pas de plus grande hâte que de rançonner ses nouveaux sujets, de mettre à mort qui se plaint, de doubler les impôts, de torturer les récalcitrants. La France était littéralement au pillage. Vainqueurs ou vaincus se faisaient un devoir de détruire les récoltes, les villages, partout où ils passaient. 

Que pouvaient faire les prolétaires dans cette lutte acharnée des ambitions ? Ils mouraient de faim, et, dit un historien, ils couraient les bois comme des bêtes fauves. 

Charles VII monte sur le trône de France : prince épicurien, se souciant fort peu de la misère d’autrui, il appelle les étrangers à sa défense, et demande de l’argent à son peuple. Ses favoris pillent ce qui restait à piller, et pendant ce temps, le roi continue à tenir une cour de gais favoris, et à enrichir, autant qu’il le pouvait, quelques courtisans. 

Il disait déjà le mot de Louis XV : Après moi, le déluge ! 

Que le peuple fût réduit à se cacher dans les cavernes pour échapper aux maraudeurs et aux assassins, que les prolétaires fussent trouvés épuisés de fatigue et de faim dans les fossés des routes, qu’importait au roi Charles VII ? Quand il avait besoin d’argent, il réunissait tout ce que ses capitaines pouvaient encore mettre sur pied de soudards et de reîtres, et jetait cette meute affamée sur les campagnes. Chose curieuse ! on trouvait encore à voler. Et ce roi était satisfait. Du reste, il faut le dire, les États généraux refusaient do se réunir et de sanctionner ces extorsions. 

Le peuple se faisait humble, petit, il ne résistait plus. Il  n’avait plus de point d’appui. La parole des prêtres le rabaissait de plus en plus dans sa misère, l’Imitation de Jésus-Christ semblait apparaître tout exprès pour lui faire de sa misère une gloire et un devoir : 

« Vous serez toujours misérables, où que vous soyez, et de quelque côté que vous vous tourniez, si vous ne vous tournez pas vers Dieu… C’est une véritable misère, de vivre sur la terre. Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler et se voir sujet aux autres nécessités de nature est certainement une grande misère et une affliction pour un homme pieux, qui voudrait bien ne dépendre en rien de la chair et être libre de la servitude du péché. » 

Et à ces voix, qui prêchaient le renoncement, le peuple répondait par son silence et sa soumission : il mourait sans rien dire. Que pouvait-on lui demander de plus ? 

Tout à coup, une illuminée se lève. Jeanne d’Arc… Que représente -t-elle ? D’où vient-elle, et quel est ce hasard étonnant ? Est-elle vraiment, comme l’ont chanté les poètes de l’histoire, la figure naïve et splendide du peuple, venant au secours de son souverain ? 

Pourquoi ce peuple aurait-il couru se ranger sous la bannière de Charles VII ? Quel bien en pouvait-il attendre ? Les Anglais étaient-ils donc plus terribles que les voleurs d’impôts, envoyés par le roi ? 

La venue de Jeanne fut toute spontanée, elle ne procédait d’aucun sentiment général, c’était une sorte de fée sortant tout à coup de l’inconnu. Et c’est par le charme même qui s’attache à l’inconnu qu’elle acquit aussitôt son prestige. 

Les grands s’étonnèrent, mais comme ils se sentaient faiblir, et qu’ils ne pouvaient attribuer leurs revers à leur propre inertie et à leurs désordres, ils furent bientôt disposés à accepter cette intervention comme divine. Certes, Dieu intervenait singulièrement, et sa prédilection pour la France se justifiait difficilement. Mais Charles VII et ses favoris n’eurent garde de discuter. 

Le peuple leva curieusement la tête. Peut-être supposait-il que dès que la France serait délivrée des Anglais, son sort deviendrait moins misérable ? En tout cas, un changement quelconque dans sa situation était préférable au statu quo. Mourir ou être sauvé, telles étaient les deux alternatives que posait la venue de Jeanne, et le peuple se reprit à espérer 

Quant au très-puissant roi de France, dès que Jeanne l’eut mené à Reims et qu’il eut été sacré, tandis que le peuple se prosternait sur le passage de la Pucelle, il se hâtait de l’abandonner, la laissait pendant six mois aux mains des Anglais, se vautrait dans des débauches que lui rendait plus agréables encore la puissance reconquise, se tournait quelquefois pour demander si son peuple se battait bien ou si Jeanne d’Arc vivait encore, discutait avec La Trémoille qui pillait le pays reconquis : le 30 mai 1431, Jeanne d’Arc était brûlée comme sorcière et relapse. 

Le peuple se sentait perdu, et Charles VII se plaignait de n’avoir plus d’argent. 

Quatre ans après, le traité d’Arras était signé. 

Charles VII était reconnu roi de France par Philippe de Bourgogne… 

Grand soulagement pour le peuple en vérité ! Les Anglais se lancent de nouveau sur la France, brûlent les villages, exterminent la population. Charles VII rentre dans Paris. Le voici redevenu très-puissant roi de France

Va-t-il écouter les plaintes du pauvre commun ? Certes, et voici comment : 

Charles VII altère les monnaies, les La Hire, les Chabannes, les Xaintrailles se regardent comme les maîtres de cette France rendue à leur maître. Comme ce bon roi ne peut assez leur prodiguer de richesses (il faut bien faire quelques économies), ils pillent les paysans, en disant : Il faut bien que nous vivions ! 

Les paysans d’Alsace ne furent pas suffisamment endurants et eurent l’audace de tuer les pillards. 

Quant au roi, « il ne tenait compte ni de la guerre, ni de son peuple, non plus que s’il fût prisonnier de Sarrasins. Il avait avec lui tant de larrons, que ces étrangers disaient qu’il était la source de tous les larrons de la chrétienté. » 

En 1437, il entre en triomphe dans Paris. Mais il se hâte de partir, laissant derrière lui la famine: cinquante mille personnes périrent de faim et de maladie. Charles VII avait de bien autres soins en tête, le pape l’occupait fort, et de ses soins assidus sortit la Pragmatique Sanction de Bourges, qui dispose : 

« Que les élections des prélats doivent être faites canoniquement, dans les églises cathédrales et collégiales, ainsi que dans les monastères. Que ceux auxquels appartient le droit d’élection se réuniront au jour fixé pour y procéder, et après avoir imploré le Saint-Esprit pour qu’il leur inspire un choix convenable, etc., etc. » 

Toutes mesures, on peut s’en convaincre, qui touchaient directement au problème de la misère. 

Cependant, le 2 novembre 1439, le roi daigna, sur les remontrances des États d’Orléans, rendre une ordonnance interdisant aux hommes de guerre le pillage et les exactions, le rançonnement des paysans et la destruction des récoltes. Mais par contre, le roi se réservait le droit de lever les impôts sans le concours des États, et organisait la taille sous laquelle devait plier et souffrir encore le pauvre commun

L’armée permanente fut organisée. Ce qui d’ailleurs fut d’abord un bien relatif , car routiers et reîtres disparurent. 

Mais c’était trop de soins pour le bon roi de France, et il continua de vivre luxurieusement et charnellement entre femmes mal renommées

Extrait : Jules Lermina. « Histoire de la misère, ou Le prolétariat à travers les âges. » 1869.

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Les nains dans la caverne aux loups

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Arthur Rackham
Arthur Rackham

Non loin de Férette on voit de grands et larges rochers dans lesquels se cache une caverne très étendue. Là demeurait, il y a quelques centaines d’années, une peuplade de nains. Ils étaient petits et gracieux, mais ils portaient de longues robes allant jusqu’à terre, si bien qu’on ne pouvait apercevoir leurs pieds. Ils ne connaissaient pas la mort et restaient éternellement jeunes. Leurs voix étaient très claires et leurs yeux brillaient comme des étoiles. Leurs ustensiles de ménage resplendissaient de même, car ils étaient faits d’argent.

Quelquefois ces nains sortaient de leur caverne pour aider les hommes dans leurs travaux. Cela se passait surtout lors de la fenaison et de la moisson. Ils se répartissaient par couples dans chaque maison, et apportaient eux-mêmes leurs outils. Ils étaient les plus assidus au travail.

En quittant les hommes ils leur laissaient toujours de riches cadeaux. Aussi les habitants des villages les aimaient-ils bien et se réjouissaient-ils de leur venue. Ils se montraient reconnaissants et les invitaient a toutes leurs fêtes. Une seule chose leur déplaisait, c’était de ne jamais apercevoir les pieds de ces nains.

Pour en connaître au moins l’empreinte, des fillettes allèrent un jour, avant le lever du soleil, répandre du sable sur le sol à l’entrée de la caverne. Elles pensaient qu’en allant se promener dans la forêt, les nains devraient infailliblement laisser l’empreinte de leurs pieds sur le sable.

Dès que les nains eurent passé, les fillettes regardèrent le sable et y virent l’empreinte de pieds de chèvres. En voyant cela, elles rirent si bruyamment que les nains les entendirent. Ils se fâchèrent et rentrèrent dans la grotte.

On ne les revit plus jamais à partir de ce moment.

« Légendes d’Alsace. »   Robert Wolf,  M. de Monté-Lénès, Paris, 1922. 

Les géants de la montagnes et les nains de la plaine

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bois

Ce qui charme le plus les yeux, quand on parcourt les magnifiques montagnes boisées de l’Alsace, c’est la contemplation des ruines de ces anciens châteaux, dont quelques-uns perchés comme des nids d’aigles sur les plus hauts sommets, sont placés au bord de précipices d’une hauteur vertigineuse. La plupart de ces châteaux datent de la féodalité ; mais plusieurs avaient été édifiés à l’époque romaine et, comme ces constructions, d’une hardiesse prodigieuse, ne pouvaient moins faire que de faciliter la création des légendes les plus fantastiques, il en est qui ont passé pour avoir été l’oeuvre de géants.

Un jour, que je venais de faire l’ascension du château du Nydeck, après avoir visité la cascade dont les flots écumeux grondent sans cesse au pied de la montagne, sous le poids d’une chute de plus de cent pieds de haut, je rencontrai, sur la route de Wangenbourg, un vieil Alsacien qui me raconta la légende suivante :

II était une fois un géant qui habitait avec sa famille, un château de nos montagnes. Ce géant avait une fille qui, bien qu’elle ne fut âgée que de six ans, était plus grande qu’un peuplier et curieuse comme une femme. Malgré la défense de son père, elle avait grande envie de descendre dans la plaine, pour voir ce qu’y faisaient les hommes d’en bas qui d’en haut lui semblaient des nains.

Un beau jour, que son père géant était allé à la chasse et que sa maman faisait un somme, sur le coup de midi, la grande petite fille prit ses jambes à son cou et, en un temps de galop, dévala de la montagne dans un champ que les paysans labouraient.
Alors, elle s’arrêta toute surprise à regarder la charrue et les laboureurs car elle n’avait jamais rien vu de pareil. « Oh ! les jolis joujoux ! » s’écria-t-elle. Puis, s’étant baissée, elle étendit son tablier qui se trouva couvrir le champ presque tout entier. La jeune géante y mit les hommes, les chevaux, la charrue; puis, en deux enjambées, elle regrimpa sur la montagne et regagna le château paternel.

Le père géant était à table.

— Qu’apportes-tu là, ma fille ? lui demanda-t-il.

Regarde ! dit-elle, en ouvrant son tablier, les jolis jouets; je n’en ai jamais vu de si beaux. » Et en disant cela, elle posa sur la table, l’un après l’autre, la charrue, les chevaux et les laboureurs. Ceux-ci n’étaient pas à la fête ; les pauvres paysans tout tremblants et tout effarés ressemblaient à des fourmis qu’on aurait tirées de leur fourmilière et portées dans un salon.

Cela fait,, la petite géante se mit à battre des mains et à rire de toutes ses forces. Mais son père fronça le sourcil.

— Tu as fait une sottise dit-il. Ce ne sont pas là des jouets, mais gens et choses utiles. Remets tout cela doucement dans ton tablier et reporte-le bien vite à l’endroit où tu l’as trouvé : car les géants de la montagne mourraient de faim si les nains de la plaine cessaient, de labourer et de semer le blé.

Le lendemain, j’arrivais à, Ste-Odile, par les sentiers sous-bois du Hohwald et j’avais déjà oublié la légende des géants, quand, près du monastère bâti sur l’emplacement du château-fort romain, détruit en 407, par les Vandales, je restai stupéfait en présence de l’immense panorama qui se déroulait sous mes yeux :

— De cet endroit on découvre la magnifique plaine d’Alsace tout entière, et, quand le temps est clair on distingue jusqu’aux glaciers de l’Oberland ; au loin et en deçà des montagnes de la Forêt Noire, le Rhin apparaît comme un ruban d’argent, enfin les regards étonnés embrassent à la fois plus de 300 villes ou villages qui semblent être des jouets de Nuremberg. Instinctivement, je me tâtai pour voir si je n’étais pas devenu géant. Et quand plus tard dans la soirée, assis sur une pierre du mur païen (1) je cherchais à retrouver sous le ciel étoile, le tableau si saisissant de la riche plaine d’Alsace, je compris mieux que jamais, la poésie, la moralité et la profondeur des contes et des légendes qui, avec les proverbes, constituaient tout le bagage littéraire de nos pères et leur tenaient lieu de bibliothèque, de ces contes que les nourrices narraient encore quand nous étions jeunes et que nos enfants sont tentés de mépriser comme des niaiseries, de ces contes qui, sous la forme amusante qui convient au jeune âge, renferment à un si haut degré les meilleurs principes de morale et d’enseignement.

Alphonse Certeux

*

HORIZONS
Les vastes horizons font les larges pensées :
Celui qui vient s’asseoir au bord de l’Océan,
Promenant son regard sur le gouffre béant,
Ecoutant le bruit sourd des vagues cadencées ;
Celui qui vient rêver au front du mont géant.
Voyant se dérouler les plaines nuancées
Où les villages, blancs comme des fiancées,
Semblent des astres clairs émergés du néant;
Ah ! celui-là n’a pas de mesquines envies,
De basses passions toujours inassouvies,
De sentiments étroits ni de fébrile ardeur.
Le spectacle imposant de ce lointain espace
Est une source pure oh l’esprit se délasse ;
Il y boit la vertu, la paix et la grandeur.
Ed. Guinand.
 *
(1) Le mur païen, qui commence à 25 mètres du monastère de Ste-Odile, est une enceinte aux proportions formidables qui contourne la montagne tout entière et renferme un espace de cent hectares environ. Cette enceinte, qui date de plus de deux mille ans, fut d’abord, la retraite des druides,^ces premiers dominateurs et exploiteurs des nains de lu plaine; puis elle devint la barrière protectrice opposée par les Celto-Gaulois aux attaques et invasions des Romains. Ce mur, dont il reste de très beaux vestiges, était construit avec des pierres énormes superposées deux à deux, donnant en hauteur cinq mètres sur deux mètres de largeur, et qui devaient être jointes, à chaque extrémité, en queue d’aronde. On voit que cette construction pouvait être qualifiée, elle aussi, de travail de géants.
« La Tradition. » 1887: revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires / dir. Emile Blémont et Henry Carnoy.
Source: gallica.bnf.fr / MuCEM, 8-Z-11065