amphytrion

Un déjeuner avec Tourgueniev

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tourguenievUn jour, Flaubert, qui aimait beaucoup Tourgueniev, arrive en ouragan chez Goncourt, chez Zola, chez Daudet, les prend dans ses bras, leur serre les mains avec l’effusion qui lui était habituelle.

Daudet leur annonce, de sa bonne voix tendre et tonitruante, que Tourgueniev est arrivé à Paris, qu’il tient absolument à les voir tous, qu’il les attend à déjeuner le lendemain, qu’il est impossible de refuser une telle invitation d’un si grand écrivain et d’un si excellent homme. C’est accepté, et le quintette de prosateurs se trouve réuni, au jour dit, dans le salon d’un café aux repas très soignés et très chers. Tout s’arrange admirablement. la conversation est intéressante, et Tourgueniev ajoute à sa causerie pleine de charme des prévenances exquises, commandant les plats les meilleurs, discernant les vins authentiques, faisant même monter pour lui des bouteilles spéciales, comme pour mettre chacun à son aise.

Le dessert arrive. Café, liqueurs, cigares, ceux-ci toujours choisis par l’amphytrion, et avec quelle sûreté Tout à coup, Tourgueniev : « Si on demandait l’addition ? » 

C’est drôle, pensent les autres, qu’il demande l’addition à voix si haute. L’addition apportée, Tourgueniev examine,vérifie, suppute et annonce : « Ça nous fait chacun quarante francs. »

Il fallait bien accepter le partage. Or, ceci se passait dans des temps très anciens, avant l’Assommoir, avant Fromont même, et Zola de dire tout bas à Daudet qu’il les avait à peine, les quarante francs, et Daudet d’avouer qu’il ne les avait pas, qu’il était obligé d’emprunter à Flaubert, et qu’il regrettait de n’avoir pas bu de toutes les fioles du Russe.

Le dernier mot fut prononcé par Ivan Tourgueniev, étendu sur un divan, environné de fumée odorante, et regardant l’auteur des Rougon fouiller dans toutes ses poches à la recherche de sa quote part, avec les mouvements fébriles que l’on a dans ces moments là et qui dérangent l’équilibre d’une toilette : « C’est bien vilain, Zola, dit Tourgueniev, de ne pas porter de bretelles. »

Ce n’est qu’une anecdote, mais elle pourrait figurer avec avantage dans le livre de M. Isaac Pavlovsky : Souvenirs sur Tourgueniev, paru chez Savine ces jours-ci, livre qui est surtout un recueil d’anecdotes. Si M. Pavlovsky veut de l’histoire du déjeuner, on la lui donne pour rien. Il pourra en tirer les conclusions qu’il voudra. Qu’il ne croie pas surtout à un cas exceptionnel. Flaubert, désolé de l’embarras où il avait mis ses amis besogneux, finit pourtant par avouer que l’aventure s’était renouvelée plusieurs fols, et même une fois aux dépens de Mme Sand.

La Justice. » Paris, 1887.
Illustration : portrait de Tourgueniev par Ilia Répine.

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C’est raté pour le dîner !

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volange

Lors de l’immense vogue acquise aux Janots, prédécesseurs des Jocrisses, et dans lesquels l’acteur Volange avait devancé Brunet au théâtre de la Montansier (aujourd’hui le théâtre du Palais-Royal), le duc de Chartres, Philippe Egalité, avait fait dire à Volange de venir souper chez lui.

Volange, gonflé par ses succès dans Janot, et surtout dans sa fameuse phrase dite si originalement lorsqu’il flaire sa manche : « C’en est !… » en était venu à se croire un personnage, et pensa qu’il était de bon ton de se faire un peu désirer. Il n’arriva donc qu’au moment où déjà le duc, perdant patience avait commandé qu’on se mît à table et qu’on servit. Le voyant entrer cependant, la mauvaise humeur de l’amphytrion disparaît, et s’adressant à ses convives :

Messieurs, dit-il, je vous présente Janot qui veut bien nous faire l’honneur de souper avec nous.
— Monseigneur, dit Volange avec une teinte de hauteur, ici je suis Volange et ne suis plus Janot.
— C’est différent, reprend le duc, comme c’est Janot que j’ai invité, laquais, mettez M. Volange à la porte.

« Le Carillon stéphanois. »Saint-Etienne, 1957.