André Gide

Oscar Wilde s’en allait

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oscar wildeIl avait quitté la geôle de Reading au printemps 1899, après deux ans de cellule. Et bien vite on s’était aperçu que la prison avait brisé en lui toute volonté réelle. Il avait quitté l’Angleterre et résidait en France, à Paris.

Sur les boulevards, quelques mois avant sa mort, attablé avec Gide, il s’avoua Infiniment las. Cependant, comme Gide s’était assis en face de lui, c’est-à-dire de manière à tourner le dos aux passants, il s’affecta de ce geste qu’il devina (et il ne se trompait point), causé par un sentiment de respect humain et, dans un ultime sursaut de fierté, il protesta :

Oh ! Gide, mettez-vous donc là, près de moi… Quand jadis je rencontrais Verlaine, je ne rougissais pas de lui. mais je sentais que d’être vu prés de lui m’honorait, même quand Verlaine était ivre… 

Quelques instants après, Gide, s’efforçant de loi donner du courage et lui rappelant une ancienne promesse (Wilde devait écrire un drame) il s’excusa douloureusement : 

Je ne peux pas… mais, croyez-moi, il ne faut pas en vouloir à quelqu’un qui a été frappé. 

Gide ne devait plus le revoir vivant. 

Le 2 novembre 1900, comme, en ce jour des morts, un de ses amis, Robert Ross, avait passé une partie de sa soirée au Père-Lachaise, Wilde lui demanda s’il avait songé à choisir une place pour sa tombe. Ross plaisanta, mais, Wilde insistant lui cita quelques-unes des épitaphes qu’il aimerait voir graver sur sa pierre tombale. Il se sentait, en vérité, perdu. Le 27 seulement, les médecins qui le soignaient  (il vivait sous le nom de Sébastien Melmoth, qu’il portait depuis sa sortie de prison, dans un petit hôtel de la rue des Beaux-Arts) déclarèrent que tout espoir devait désormais être abandonné. Le 30 au matin, vers 5 heures demie, le râle commença. « On eut dit, déclara Ross, le grincement d’un cabestan ». Cette agonie dura plus de huit heures. De l’écume et du sang aux lèvres, Wilde se défendit désespérément contre la mort. A 1h50 cependant, il expirait.

« Sept personnes, écrit Gide dans ses « Prétextes », suivirent son enterrement; encore n’accompagnèrent-elles pas toutes jusqu’au bout le misérable convoi. Sur la bière, quelques fleurs, deux ou trois couronnes, dont une seule portait une Inscription, celle du propriétaire de l’hôtel, sur laquelle on lisait : « A mon locataire. » 

L’anecdote est trop belle pour être entièrement vraie. Suivaient l’enterrement de Wilde une soixantaine de personnes, parmi lesquelles MM. Stuart Merill, Paul Fort, Armand Point, Jean de Mitty, Charles Lucas, Marcel Batilliat, Darius Boisson, Ernest La Jeunesse, Michel Tavera, Henry-D. Davray, Frédéric Boutet, Sarluis et quelques autres; Raymond de la Tailhède et Jehan Rictus étaient venus la veille et avaient pu voir Wilde sur son lit de mort. Et il y eut en tout vingt-quatre couronnes, dont une portait l’Inscription : « A tribute to his litterary achievement and distinction. »  

L’inhumation eut lieu à Bagneux. Un don anonyme d’une admiratrice allemande permit, en 1909, de transférer au Père-Lachaise les cendres de Wilde, qui repose aujourd’hui sous le monument élevé à sa gloire (non sans quelques incidents) par le sculpteur Epstein.

Article de Léon Treich. « Le Petit journal. » Paris, 1935.
Image credit: ‘Oscar Wilde en Merrion’, taken by Carlos Luna, CC BY 2.0 (Flickr)

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Barbes

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landru-chabrolNous sommes menacés, paraît-il, d’un retour de la barbe. C’est une offensive capillaire de grand style : les dames vont laisser repousser leurs cheveux et les messieurs abandonneront la mode des mentons bleus. 

Il y a peu de chance que cette résolution à double détente aboutisse. Nous exécrons les visages pilifères. C’est un fait et rien n’y prévaudra. 

Curieuse désaffectation ! Pierre le Grand imposa aux visages barbus une taxe écrasante. Et seuls les riches arboraient ainsi boucs et barbe assyrienne. 

Au moyen âge, le port de la barbe était signe d’autorité et de richesse. 

Tout récemment une polémique ardente mit aux prises André Gide et André Rouveyre sur ce point délicat : « Hamlet portait-il la barbe ? » 

Un prince, un guerrier aurait rougi  (d’après André Rouveyre) de présenter figure de clergyman. Etre privé de barbe, c’est renoncer à cette marque de force, de virilité. Les vieilles éditions de Shakespeare rapportent cette exclamation du héros d’Elseneur :

« Suis-je un lâche ? Qui veut m’appeler un vilain ? Qui veut me frapper au visage ? Qui veut m’arracher la barbe et me la jeter au visage ? »

Le fait est donc avéré. Hamlet était jeune, neurasthénique et barbu. 

Mais chaque civilisation possède son idéal, son éthique, et le courage affecte, à chaque époque, un visage différent. 

Durant l’affreuse campagne de Russie, Napoléon Ier vit paraître, un matin de gelée polaire, le maréchal Daru rasé de frais, correct et strict. Et l’Empereur ne put s’empêcher de déclarer devant son état-major :

« Voilà l’homme le plus courageux de l’Empire ! » 

Nous continuerons donc à nous raser, virilement, courageusement, comme Daru. 

« La Femme de France. » Paris, 1928.
Photo film : Landru, Claude Chabrol, 1963.

Le « suicide » d’André Gide

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Extrait du journal de Gide :

Il m’est arrivé déjà deux ou trois fois dans la vie d’envisager la possibilité du suicide; mais jamais, je crois, avec autant de force et de netteté que ce soir-là, durant le peu de temps entre les Champs-Élysées et la rue Vaneau, dans le taxi qui me déposa devant ma porte.

Que me veut ce Monsieur, qui s’approche de moi tandis que je paie le chauffeur ?

— Monsieur Gide ?

Je réponds par un grognement.

L’autre insiste:

 Vous êtes bien Monsieur André Gide ?

A cette heure de nuit, dans la rue à présent déserte, que peut-il me vouloir ?

— C’est, me dit-il, que le bruit de votre suicide a couru tout Paris ce soir; je suis rédacteur au Petit Journal et, ainsi que nombre de mes collègues, j’étais venu m’informer…

Journal de Gide – 1934