âne

Un prisonnier politique 

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A Barcelone, en février 1936, deux partis se disputaient les voix catalanes : les conservateurs autonomistes, d’une part, et les autonomistes de gauche, d’autre part.

La veille des élections, la rue Pelayo connut le plus bel embouteillage qu’on ait jamais vu à Barcelone : un âne venait d’être livré à lui-même sur la chaussée et s’y tenait immobile et méditatif, ses longues oreilles sourdes au concert de vociférations et de klaxons des chauffeurs. Mais les vociférations se changèrent bientôt en une rigolade intense quand on vit que l’âne en question, ingénieusement tondu, portait sur le flanc cette inscription : « J’appartiens au front d’ordre (le front national de chez nous). » 

Un garde municipal se dévoua, mit la main à l’encolure de l’animal et l’emmena incontinent au commissariat de police. De là, le baudet fut envoyé derechef au Palais de Justice, où il fut rondement jugé.

L’âne ayant transgressé à la loi qui fixe les modalités de propagande électorale, fut conduit illico aux écuries municipales, son incarcération dans une prison d’Etat présentant des inconvénients d’ordre matériel qui firent reculer les juristes catalans. 

Maître Aliboron fut détenu. 

La presse barcelonaise s’intéressa au prisonnier et réclama son élargissement. Cet âne, considéré comme prisonnier politique, bénéficiait du décret d’amnistie récemment promulgué. Quant à l’intéressé, il se trouvait, paraît-il, content de son sort. 

Illustration : Joseph Kuhn-Régnier.

La vagabonde

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Georges-AVRIL.

Autrefois, les bons loufoques adoraient un pauvret, couché tout nu dans sa crèche de paille ! Ils l’adoraient sur la foi d’une histoire ancienne, dont le sens s’est perdu en route :

Une nuit, il y a longtemps, et c’était loin d’ici, la neige tombait et l’on gueuletonnait en famille dans les turnes bien rembourrées de la ville.

Une pauvre bougresse de vagabonde, prise des douleurs de l’enfantement, se traînaillait de porte en porte, chassée par les larbins qui à grands coups de balai l’envoyaient paître, blaguant son gros ventre.

Rebutée par les hommes, elle entra chez les bêtes.

Dans une écurie, où le vent faisait ses galipettes, où la pluie et la neige arrosaient le sol, elle fut accueillie par un bœuf et un âne. Là, sur la paille, toute trempée autant par ses larmes que par la lance, elle mit au monde un petit bougre.

Celui-là même qui, ayant atteint l’âge d’homme, devait crampser, torturé par la potence, insulté par les richards et les puissants ; et tout ça parce qu’il avait eu l’aplomb de proclamer le triomphe des pauvres.

L’histoire est toute simplette et bougrement instructive nom de dieu ! N’empêche que les cléricochons l’ont si bien fardée qu’ils en ont fait une leçon de lâcheté, au lieu d’un galbeux exemple de révolte et d’amour désintéressé.

Émile Pouget. « Almanach du Père Peinard. » Paris, 1896.
Illustration : Georges Avril, 1994.

 

L’âne et le fils du magicien

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paysan-aneAu temps d’autrefois, certain paysan revenait avec son âne de la foire où il avait peut-être vidé trop de chopines; si bien que sa tête étant pesante et ses jambes peu solides, il s’assit au pied d’un arbre, la bride de l’âne à son bras, et s’endormit si bien qu’il ronflait à faire trembler les ramures.

Passent deux chercheurs d’aubaines qui, le voyant si bien pris de sommeil, pensèrent à le dépouiller de son baudet, sans qu’il pût leur chercher noise.

Les voilà débridant, débâtant la bête; puis, l’un s’en va avec elle au plus vite. L’autre, s’étant accommodé dans les harnais et tenant la place de l’âne, se met à tirer si fort sur les courroies que le dormeur s’en réveille.

Ça, fait-il, tout ébaubi, où donc est mon âne ?
Hé ! soupire l’autre, il est là, mon maître
Comment, là ! Je ne vois que vous.
Eh bien ! moi ou l’âne, c’est tout un.
Qu’est-ce à dire ? Je n’entends pas de cette oreille. Et il faudra bien que vous me disiez …
Mais je ne demande pas mieux, mon maître.
Votre maître, moi?
Oui, puisque je suis votre âne !
Hein !
Écoutez, mon maître, écoutez.
Voyons, voyons, parlons peu et parlons bien.
Oui, mon maître. Figurez-vous que je suis le fils d’un grand magicien. Étant jeune homme, sachant que mon père avait du bien, je menais joyeuse vie, je m’amusais, je buvais, je mangeais. Mon père me grondait, me menaçait, mais je ne l’écoutais guère. Tant et si mal fis-je envers lui, qu’un jour, il y a de ça cinq ans juste aujourd’hui, à cette heure même, mon père, furieux de voir que je ne me corrigeais pas, me dit : « Puisque tu persistes dans tes débauches, tu vas passer dans le corps d’un âne, où tu resteras pendant cinq ans. »

Et ce que mon père avait dit arriva; à peine avait-il fini de parler que j’eus quatre pieds au lieu de deux, des oreilles de longueur, et tout ce qui s’ensuit. Et j’ai été cinq ans ainsi. C’est bien, du reste, le bon Dieu qui m’avait fait vous avoir pour maître, et je vous sais grand gré de la façon dont vous m’avez traité.
Heu, heu ! je vous ai bien donné quelques coups de trique cependant ! …
Bah ! ne devais-je pas être châtié pour mes anciennes fautes ! Enfin, les cinq ans viennent de finir, j’ai repris mon ancienne forme, et me revoilà jeune homme. Oh ! mais je n’ai pas l’intention de vous faire tort. Ane, j’étais à vous, jeune homme, je le suis encore. Vous êtes mon maître; gardez-moi, emmenez-moi, et faites de moi ce que vous voudrez. En vérité, et malheureusement, je n’ai jamais su que boire, manger et m’amuser; je ne vous serai pas d’une grande aide, car je ne suis guère fort, comme vous voyez, mais toujours est-il que vous avez droit entier sur moi. Je suis donc à votre entière soumission.
Fort bien ! fit le paysan ; mais dans tout ça, je vois qu’il faudra d’abord vous nourrir, sans aucun profit a attendre; pas fort, ne sachant rien faire, et sûrement peu courageux, me voilà bien loti, au lieu d’un aide, j’aurais une charge.
Hélas !
Eh ! va-t’en au diable ! Tous tes hélas ne me rendront pas mon âne.
Que voulez-vous, mon pauvre maître !
Mais je ne suis pas ton maître, entends-tu bien ? je ne te connais pas, garnement! et détale un peu vite, ou sinon.

L’autre ne se le fit pas dire deux fois.

A quelques jours de là, notre homme, qui avait absolument besoin d’un âne, se rendit, avec l’intention d’en acheter un nouveau, à une foire où l’autre larron avait mené vendre l’âne volé.

La brave bête reconnaissant son ancien maître, lui fit fête à sa façon, poussant un petit cri, flairant de son côté, et se trémoussant d’aise; mais le paysan, qui le remarqua, prenant un air capable:

Oh ! oh ! fit-il, je te connais, toi ! Tu auras encore fait quelque farce à ton magicien de père, et il t’a remis dans le corps de l’âne. A d’autres, mon gars, c’est assez d’une fois. Bonsoir !

Et, tout rengorgé, il alla marchander un autre baudet.

L’âne lutin

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Un habitant de Thièvres (Somme) revenait un soir d’été, vers dix heures, de la fête d’un village voisin, Orville, situé à quelques kilomètres de là. La lune était dans son plein, et le paysan chantait à gorge déployée.

À deux kilomètres environ de son village, il fut étonné de voir une grande ombre se détacher à côté de la sienne sur le rideau en talus bordant la route. Cette ombre était celle d’un homme de gigantesque stature, comme il parut au paysan. Peu rassuré, ce dernier se retourna et en un instant l’homme se trouva changé en âne. Le paysan ne chanta plus.

Pour sûr, se dit-il, j’ai affaire à un lutin qui, pour me jouer quelque tour, vient ainsi de se changer en âne. Je donnerais gros pour être à la maison couché dans mon lit, à côté de ma femme, au lieu de me voir à cette heure en la compagnie de ce lutin.

L’homme pressa le pas et l’âne pressa le pas ; l’homme s’arrêta et l’âne s’arrêta. Le paysan reprit sa route en courant et l’âne courut sur ses talons jusqu’à l’entrée du village. Mais là, le lutin disparut. L’homme s’en croyait définitivement débarrassé quand, arrivant à la porte de sa maison, il y retrouva le lutin. L’âne se rua sur lui, le frappa de grands coups de sabots et s’enfuit en poussant des hi ! han ! hi ! han ! à réveiller tout le village.

Il était à une demi-lieue de Thièvres qu’on entendait encore le bruit de ses sabots frappant le sol.

HENRY CARNOY,Conté en 1881, par M. A. Bonnel, de Thièvres (Somme).