anecdote

Tristan au restaurant

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Le journal Balzac, du 15 janvier 1935, s’attendrissait sur l’anecdote suivante : 

Tristan Bernard est assis dans un restaurant, à Nice. Il  appelle le garçon : 

Garçon, je ne puis manger cette soupe !  

Le garçon empressé emporte l’assiette et présente la carte à l’illustre humoriste. Tristan Bernard prend le menu et choisit le potage bisque, le garçon l’apporte. Une minute après, Tristan Bernard l’appelle de nouveau : 

 Garçon, je ne puis manger ce potage ! 

Le garçon n’y comprenant rien, appelle le gérant. Celui-ci accourt et dit très respectueusement à Tristan Bernard : 

 Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ? Tous les clients trouvent ce potage excellent et m’en ont fait des compliments.
— Mais, je ne dis pas le contraire, répond Tristan Bernard, seulement je n’ai pas de cuillère. 

Comme c’est gros, comme c’est facile ! 

Un couple ordinaire

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Un journal américain a rappelé  la domination que Mary Ann Todd Lincoln exerçait sur son mari Abraham, et il a livré une charmante anecdote.

L’excellent homme d’Etat qui devait périr par la main d’un fanatique exerçait au début de sa carrière, à Springfield, la profession d’avocat. Disert et spirituel, il était adoré par la population. Quand il venait au café, (il y allait volontiers) il était aussitôt entouré d’auditeurs attentifs qui ne se lassaient pas de l’écouter et le retenaient jusqu’à une heure fort avancée. 

Ce manège déplaisait fort à Mme Lincoln qui, d’ailleurs, ne croyait pas à la vocation politique de son mari. Elle finit par le menacer de fermer la porte de la maison à minuit, dû-t-elle le forcer à découcher. 

Le soir de l’élection présidentielle, comme minuit et demi sonnait et comme son mari n’était pas rentré, Mme Lincoln poussa le verrou et se coucha. Réveillée peu après par les appels du nouveau président, elle se pencha à la fenêtre et se mit à invectiver furieusement le premier magistrat de l’Etat. 

 Mais je n’ai pas pu rentrer plus tôt, gémissait celui ci, j’attendais le résultat du scrutin. Je suis nommé président !
— Président ! fit Mme Lincoln indignée. Mais tu es gris, mon ami. Joli président que le pays aurait là ! Va coucher ou tu veux, je ne te connais plus… 

Il fallut à Abraham Lincoln un quart d’heure de pourparlers pour décider sa femme à lui ouvrir la porte.

Albrecht Dürer

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En 1471, venait au monde Albrecht Dürer à Nuremberg. Bien que pouvant prétendre aux titres de peintre, graveur, sculpteur et architecte, c’est surtout comme graveur qu’il est illustre. 

Dans ce dernier art, il est un des plus grands maîtres qui aient existé. Il avait d’abord appris l’orfèvrerie, qui était la profession de son père et dans laquelle il avait montré un réel talent, puis, attiré vers la peinture, il entra dans l’école de Wohlgemuth où il resta trois ans. Il avait vingt-trois ans quand il exécuta le dessin d’Orphée qui est réputé son chef-d’œuvre. Tout jeune encore, il fit le tour de l’Allemagne. Plus tard il alla à Bologne en Italie et visita les Pays-Bas.

Cependant sa réputation s’était répandue : Maximilien le nomma peintre de la cour. C’est à ce prince qu’on rapporte l’anecdote suivante : passant un jour avec sa suite dans une galerie du palais où travaillait Dürer, monté sur une échelle, il remarqua que l’échelle était mal assujettie et fit signe à un de ses gentilshommes de la tenir, mais celui-ci jugeant une telle action indigne de lui, l’Empereur s’écria avec colère :

« Vous avez la noblesse de naissance, mais mon peintre a la noblesse du génie qui vaut la vôtre ! »

Et il anoblit Dürer sur-le-champ, lui donnant pour armoiries « trois écussons sur champ d’azur, deux en chef et un en pointe ». Ces armoiries sont restées celles de la peinture. 

Mais le peintre, comblé d’honneurs, n’était pas heureux : le bonheur domestique lui manqua toujours. Il avait épousé une femme d’un caractère avare et acariâtre. Pressé par elle, il quitta l’Italie pour vendre ses gravures dans les Pays-Bas. Ce voyage lui fut fatal : d’abord bien accueilli par la régente Marguerite d’Autriche, il tomba bientôt en disgrâce et n’obtint même pas le salaire de ses travaux. Rentré en Allemagne, ses forces s’épuisèrent dans le labeur incessant auquel le condamnait sa femme. Les tourments qu’elle lui prodiguait finirent par causer sa mort, si l’on s’en rapporte aux paroles, trop vraisemblables, de son ami Hartmann : 

« Elle l’avait tellement fait souffrir qu’il semblait avoir perdu la raison. Elle ne lui permettait pas d’interrompre son travail, l’éloignait de toutes sociétés et le harcelait de plaintes continuelles pour qu’il amassât de l’argent. Elle avait sans cesse la crainte de mourir dans la misère, elle était insatiable : elle a donc été la cause de sa mort. » 

Dürer mourut à cinquante-sept ans, laissant 6000 florins à celle qu’il appelait sa maîtresse en calcul. De viles questions de chiffres avaient eu raison de son génie et de sa vie. 

Son talent symbolise son époque : d’une imagination inépuisable et qui souvent s’envolait dans le fantastique, il a admirablement exprimé la grâce naïve de son temps et ses estampes lui avaient acquis de bonne heure une réputation universelle. Bien que les chagrins intimes ne soient pas de ceux que l’histoire plaint toujours, ils eurent une influence trop considérable sur son existence pour ne pas être déplorés publiquement. Le caractère d’Albrecht Dürer était en effet tout l’opposé de celui qui le fit souffrir. Généreux, libéral, il a fait bien des portraits qu’on ne lui payait pas, et il donnait ses dessins ou ses estampes plus souvent qu’il ne les vendait.

Changeur/Spont. « Les grandes infortunes. » Hatier, Paris, 1897.

Question d’identité 

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Claude Debussy, le maître et presque le fondateur de la musique impressionniste, avait l’esprit des plus mordants.

Un jour, pris à partie par une dame qu’il n’avait jamais vue et qui l’accaparait lui racontant toutes histoires destinées à la faire mousser, le musicien écoutait impatiemment, mais ne parvenait pas à se replier. Elle continuait : 

Le croiriez-vous ? Dans un restaurant des plus en vue, nous ne parvenions pas à trouver de place ! Nous étions là, debout. C’était horriblement vexant. Alors, je fais à mon mari : « Dis donc à cet homme qui nous sommes… » 

Là-dessus, de son air le plus intéressé, Debussy interrompt et s’informe : 

Et qui étiez-vous ? 

 

« Le Journal amusant. » Paris, 1932.

Le cygne de Busseto

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Giuseppe Verdi n’eut dans sa vie qu’une préoccupation, qu’une passion, la musique. Il ne parlait que de cela, il s’en nourrissait, il la respirait comme l’air. Toutefois, il y avait des bornes : la petite histoire suivante en fera foi. 

Chaque été Verdi, celui que l’on surnommait « le cygne de Busseto » passait quelque temps aux eaux de Montecatini où il habitait une petite maison. Un de ses amis lui ayant fait visite fut très surpris d’être reçu dans une pièce qui servait à la fois au compositeur de salon, de salle à manger et de chambre à coucher. 

J’ai encore deux grandes pièces, dit Verdi à son visiteur dont il saisissait l’étonnement, mais elles sont actuellement envahies par une quantité d’objets que j’ai loués pour la saison. 

Sur ce, Verdi ouvrit deux portes et l’ami du maître aperçut deux énormes chambres littéralement encombrées par une centaine d’orgues de Barbarie. 

A mon arrivée, continua Verdi, tous les propriétaires de ces instruments me donnaient du matin au soir la sérénade. Et c’était sans discontinuer Rigoletto, le Trovatore et la Traviata

(Peut-être y avait-il aussi l’inévitable intermède de Cavalleria.) 

Alors, explique Verdi, j’ai pris une résolution. J’ai loué tous ces orgues pour la durée de la saison. Cela m’a coûté 1,500 francs. Mais maintenant, du moins, je suis tranquille et je vais pouvoir travailler ! 

Tout en ayant le sentiment de sa génialité, Verdi avait cette modestie, la plus rare de toutes, celle qui vient de la parfaite intelligence de sa vraie nature. La lettre que voici fait pénétrer dans sa conscience artistique, une des plus claires et des plus probes qui aient été. Il l’écrivait à son éditeur Ricordi pendant la composition d’Aïda, c’est-à-dire à un des plus grands moments de sa carrière. Elle a la forme et le ton habituel de la conversation de Verdi : la verdeur et l’humour :

12 novembre 1871.

Me voici donc en escapade à Turin avec mon brave paquet de musique à la main ! Malheur ! Si j’avais un piano et un métronome, je vous enverrais le troisième acte ce soir. Ainsi que je vous l’écrivais, j’ai substitué un chœur et une romance d’Aïda à l’autre chœur à quatre voix composé en imitation à la manière de Palestrina, avec lequel j’aurais pu subtiliser un bravo aux grosses perruques, et qui m’aurait permis d’aspirer (quoi qu’en dise Faccis) à une chaire de contrepoint dans un conservatoire quelconque. 

Mais il m’est venu des scrupules sur la facture à la Palestrina, sur l’harmonie, et aussi sur la musique égyptienne… 

Enfin, c’était écrit Je ne serai jamais un « savant » en musique je serai toujours un gâte-métier ! 

Ce qui est non moins écrit, c’est que la ritournelle du duc de Mantoue continuera de voler légère « comme la plume au vent », et que la plante amoureuse d’Aïda et les cris de jalousie d’Amnéris seront répétés longtemps par les lèvres des hommes. 

« Le Temps. » Paris, 1901.

La saint Glin-Glin

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Parmi les saints du calendrier, plusieurs ont été inventés de toutes pièces. D’ailleurs, leurs historiens (les hagiographes, comme on les appelait au Moyen Âge) ont été les premiers à en convenir. De leur temps la « Vie des saints » s’appelait La Légende dorée. 

L’origine de ces personnages est curieuse parfois. Ainsi saint Martin vient de aster marinus (astre marin), qui était le génie protecteur des navigateurs romains. Vers la même époque, venu le jour de l’an les Romains se souhaitaient une « perpétuelle félicité » , ce qui, en latin, se dit perpétuam felicitatum. Plus tard, le jour de l’an ayant changé de date et le latin tombant en désuétude, on fit de ces deux mots deux noms propres : Perpétue et Félicité

Quant à saint Glin-Glin… c’est un saint plus récent, mais qui, lui, a été « authentifié » par un jugement si nous en croyons l’anecdote suivante rapportée par un almanach du siècle précédent. 

Il y avait alors un débiteur facétieux qui avait promis à son créancier de le rembourser à la saint Glin-Glin. Ce débiteur, comme beaucoup de ses pareils, se faisant tirer l’oreille, fut cité devant le tribunal compétent. Là le juge, facétieux lui aussi, déclara que saint  Glin-Glin n’était pas un personnage imaginaire. Sa fête tombait le 1er novembre, fête de la Toussaint, c’est-à-dire de tous les saints connus ou inconnus, et le débiteur fut condamné à payer. 

Paya-t-il, c’est moins sûr, mais ceci, comme dit Kipling, c’est une autre histoire. 

« Almanach des coopérateurs. » Limoges, 1936.

De la déception du pompier

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On célébrait la deux millième représentation de la Jeunesse des mousquetaires d’Alexandre Dumas père, que donnait, à l’époque, le théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Il fut un temps où ce titre de mousquetaires exerçait sur le public l’influence d’un véritable talisman. Comme le dit M. Blaze de Bury dans le curieux livre qu’il a consacré à Dumas, après avoir dévoré le roman, on courait au drame. Dumas fils a conté à ce sujet une anecdote bien caractéristique dont deux ou trois amis furent les témoins à la première des répétitions générales. La répétition avait lieu sans costumes ni décors un simple rideau de fond et des portants de chaque côté. Derrière un de ces portants, pendant les six premiers tableaux, les amis de Dumas apercevaient le casque d’un pompier qui écoutait la pièce, très attentif. Au milieu du septième tableau, le casque disparut. 

 Est-ce que tu vois le casque du pompier, toi ? dit Dumas à son fils.
Non, il n’est plus là.

Après l’acte, Dumas se mit en quête du pompier qui ne le connaissait pas, et, le rejoignant :

 Pourquoi, lui demanda-t-il, avez-vous cessé d’écouter le tableau ?
Parce qu’il ne m’amusait pas autant que les autres.

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La réplique suffit à Dumas. Il s’en va dans le cabinet du directeur Béraud. Il ôte sa redingote, sa cravate, son gilet, ses bretelles, ouvre le col de sa chemise comme il faisait quand il se mettait à travailler, et demande la copie du septième tableau. On la lui donne. Il la déchire et la jette au feu. 

 Qu’est-ce que vous faites là ? lui dit Béraud.
 L’acte n’a pas amusé le pompier, je le détruis. Je vois bien ce qui me manque.

Et, séance tenante, il le récrivit.

« La Revue hebdomadaire. » Paris, 1906.