anecdote

Harem

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maupassantL’anecdote qui suit, absolument authentique, remonte à plusieurs années, mais elle n’en à pas moins le mérite de la nouveauté n’étant connue que d’un petit nombre de personnes.

Le regretté Maître Guy de Maupassant faisait alors son premier voyage en Algérie, en compagnie de deux personnes appartenant à la haute société parisienne : le comte et la comtesse de B… Un soir, à Constantine, après, le repas pris en commun, l’auteur d’Une Vie manifesta l’intention de sortir seul. 

Est-ce bien utile ? demanda, non sans malice, la ravissante comtesse, devinant les intentions libertines de l’admirable écrivain.
— Mais… certainement ! madame. Indispensable…., même, répondit celui-ci, quelque peu surpris.

Mme de B… le regarda, puis avec un délicieux sourire : 

 N’importe ! Restez avec nous… Si vous êtes sage, je vous récompenserai.

L’honnêteté impeccable de la comtesse, la présence de son mari, rendaient ces paroles si mystérieuses que le charmant conteur en fut tout déconcerté. Néanmoins il resta ce soir-là et ceux qui suivirent.

De retour à Paris, Maupassant avait totalement oublié l’aventure, lorsque, quelques jours après son arrivée, il reçut de la part de la comtesse, une fort jolie boîte, soigneusement emballée. Il l’ouvrit et, sur de petits coussins de satin rose, il vit, étendues, douze adorables poupées…

C’était la récompense promise : Un harem ! 

Aussitôt le spirituel romancier commanda douze maillots, dont il fit revêtir les poupées, puis, les ayant fait gonfler avec du son, dès le lendemain, il les renvoyait à la comtesse… toutes enceintes.

Sur sa carte, jointe à l’envoi, étaient écrits ces simples mots :

« Après une nuit. »

Paris, 1897.

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Un impôt sur les pipes ! 

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waldeck-rousseau-pipesIl est question en Belgique d’imposer les pipes ! La pipe en terre, comme la pipe en bois ou en écume de mer sera frappée d’une taxe de 10 pour cent… comme article de luxe. 

Article de luxe la pipe ! Allons donc ! C’est le traditionnel complément de tout visage de bon Flamand.Imposer la pipe est antinational en Pays-Bas. 

Les fumeurs de Flandre et de Wallonie protestent, se liguent. Protestons avec eux.

Trouvez autre chose monsieur le ministre des Finances de Belgique.  

Comoedia a consacré hier l’écho que vous venez de lire à la pipe taxée comme objet de luxe en Belgique. Jean Lecoq, à ce propos, écrit dans le même journal : 

Voilà certes un impôt plutôt bizarre et quelque peu saugrenu. La pipe objet de luxe. On lui reprochait plutôt le contraire jusqu’à présent. Longtemps elle fut jugée, un peu partout, indésirable. Les vieux Parisiens peuvent se souvenir d’un temps où elle était bannie de nos grands cafés des boulevards. J’ai ouï raconter, à ce propos, une anecdote  dont Waldeck-Rousseau fut le héros vers la fin de l’Empire.

Waldeck aimait la pipe et souffrait de ne pouvoir la fumer dans les cafés des boulevards où il se rendait quelquefois. Un jour, avec quelques camarades du Quartier Latin, il se fit expulser du Café Biche où il avait fume la pipe malgré la défense qui en était faite.  Waldeck rédigea tout de suite sur l’incident une consultation juridique, fit faire un  constat par un huissier et engagea même un procès. Qu’en advint-il ?… Les annales judiciaires sont muettes sur ce litige singulier. Mais la pipe n’en demeura pas moins interdite, pendant de longues années encore, dans nos cafés à la mode. 

En Allemagne c’était pis encore. Il n’y a que quatre-vingt-quinze ans que les BerIinois ont le droit de fumer leur pipe partout où il leur plaît. Le 3 mai 1832 fut signé par le roi de Prusse un décret permettant aux habitants de Berlin de fumer la pipe dans les rues et au Thiergarten. Jusqu’alors, il était défendu « par égard pour les convenances publiques » de se montrer dehors la pipe au bec, et les délinquants étaient passibles d’une amende de deux thalers, et même de la prison s’il y avait récidive. 

Ainsi, légalement, la pipe était, jadis, objet de mépris : la voici, aujourd’hui, non moins légalement, objet de luxe…

« Comoedia. » Paris, 1927.     12

Une condition

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jules-vallèsLe Radical raconte une anecdote amusante sur Jules Vallès. 

L’ancien membre de la Commune était à Londres où il s’était réfugié, quand il reçut la visite d’un inconnu à grands favoris, à grande chaîne de montre, à nombreuses et grosses breloques. Cet homme puait l’or. 

 Je viens vous proposer une affaire,  lui dit-il, entrant brutalement en matière.
— Voyons. -.
— Je suis M X…, dont le nom est bien connu. J’ai dirigé des tournées dans le monde entier, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, en Océanie. J’ai montré à tous les peuples des comédiens, des chanteurs, des phénomènes. Je voudrais maintenant promener en Amérique un homme éminent de la Commune. Vous êtes celui qu’il me faut. 

Vallès laissait dire, stupéfait. Le barnum continua : 

 Combien ? 

Vallès se mit à rire. 

— Cinquante mille francs ! 

Vallès rit plus fort.  

— Eh bien ? ajouta le barnum croyant que la somme n’était pas suffisante, ce sera soixante-quinze mille. Mais vous vous habillerez en général. 

« Le Rappel. » Paris, 1888.
Illustration : portrait de Jules Vallès par Gustave Courbet.

A suivre…

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ponson-du-terrailL’anecdote suivante sur Ponson du Terrail à qui M. Jules Claretie vient, dans une oraison funèbre énergique et sincère, de rendre la justice tardive qui lui était due, n’a jamais été racontée.

Ponson du Terrail, comme Dumas, comme Eugène Sue, comme la plupart des romanciers-feuilletonistes, n’avait jamais pu se décider à écrire une œuvre tout d’un trait. Il rédigeait son feuilleton au jour le jour (ou plutôt ses feuilletons), car il en avait quelquefois trois ou quatre en train, et c’était merveille de le voir ainsi conduire à  quatre, rattachant merveilleusement sa suite à demain au feuilleton suivant, ne se  perdant jamais et se débrouillant toujours. Quelquefois même il arrivait que, très pressé et très en retard, il écrivait sa suite à la dernière heure, sur la table même du journal, livrant ses feuillets de copie un à un aux compositeurs.

Vers 1860 environ, il publiait de cette manière dans un grand journal de Paris une Variété romanesque intitulée, si j’ai bonne mémoire Pas de chance.

Il était d’une exactitude rigoureuse. Jamais il ne manquait d’apporter sa copie ou de venir l’écrire. Cependant un beau jour l’heure se passe pas de copie, pas de Ponson  du Terrail.

Que faire ? On avait compté dessus. Le journal n’attendait plus que lui. La Variété obtenait un succès fou. Si on l’interrompait seulement vingt-quatre heures que diraient les abonnés ?

Il était deux heures et demie de l’après-midi le journal paraissait à quatre heures. On tint conseil.

— Messieurs, dit quelqu’un, il n’y a qu’une chose à faire Je connais Ponson, il ne se fâchera pas, faisons nous-mêmes une suite pour aujourd’hui.

L’idée fit d’abord rire. Finalement, elle fut adoptée. Mais alors un obstacle nouveau se dressa. Personne des rédacteurs présents n’avait lu la Variété, n’avait suivi l’œuvre de Ponson…

L’auteur de l’idée réfléchit. puis, avec aplomb :

— Ça ne fait rien, dit-il. Vous allez voir.

Et, prenant une feuille de papier, il écrivit rapidement ce qui suit :

« Abandonnons pour un instant nos personnages, et, tandis que s’accomplissait la terrible scène à laquelle nous avons fait assister le lecteur, voyons ce qui se passait au quatrième étage d’une maison sombre, portant le n° 124, au fond de !a rue de Nevers.

« Devant une table éclairée par une chandelle fumeuse, un homme était assis. Cet homme pouvait avoir de trente à trente-cinq ans. Il était pâle, etc., etc. »

Le joint était trouvé.

On rédigea, séance tenante, une suite d’un intérêt prodigieux, et on signa bravement : Ponson du Terrail.

Le lendemain, Ponson fut le premier à trouver l’aventure excellente. Il rattacha admirablement la scène nouvelle aux anciennes, et l’homme de « trente à trente-cinq ans », le « pâle inconnu », devint le personnage capital de son roman.

« Le Gaulois. » Paris, 1878.

L’homme invisible

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tristan.bernard-jules.renardQuelle jolie histoire nous contait, à propos de l’auteur de M. Codomat, un de ses amis !

Tristan Bernard a pour le nouvel élu de l’académie Goncourt, M. Jules Renard, une admiration profonde. L’auteur de Poil de Carotte et des Philippe lui tient au cœur. Ce sont les frères siamois de l’humour. Dernièrement Tristan Bernard emmène Jules Renard dans sa famille en province. Il le présente à ses amis, à ses parents. Comme tout finissait autrefois par des chansons, tout finit aujourd’hui par un banquet. Les compatriotes de Tristan Bernard lui offrent donc un banquet. 

L’auteur de M. Codomat est là, assis à côté de son ami. On lui sourit, on le fête. Au dessert, on lui porte des toasts. Le pays est fier de lui, ses compatriotes sont heureux de le revoir parmi eux. On devine les phrases applaudies. Et Jules Renard, le profond philosophe, attendait de moment en moment un mot pour « le voisin », l’hôte de Tristan Bernard. Le mot ne venait pas. Tout était à Tristan Bernard et pour Tristan Bernard. 

Au total, en ce repas de compatriotes, cela était fort naturel. Mais tout de même, « le voisin » méritait bien quelque compliment. 

II allait l’avoir. 

On se lève de table. On passe au fumoir. On cause. Jules Renard refuse le cigare ou la cigarette qu’on lui offre. Il est là, debout, regardant, étudiant les gens, parmi la fumée du tabac. Enfin, un monsieur s’approche de lui, et le verbe éclatant :

Ah ! monsieur Renard, je vous admire ! 

Jules Renard esquisse un sourire de modestie. 

Le monsieur achève :

Au moins, vous, vous ne fumez pas !

Et on me dit que c’est Jules Renard lui-même qui se plaît à conter mieux que je ne l’ai fait l’anecdote. II est assez spirituel et assez célèbre pour se permettre cette ironique fantaisie. 

Jules Claretie. « Le Temps. » Paris, 1907.

Les toiles

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les-rapaces-greedVoici une petite anecdote susceptible de calmer l’enthousiasme des midinettes qui  désirent faire du cinéma. 

Erich von Stroheim, le metteur en scène américain, fit dernièrement appeler son secrétaire. 

J’ai besoin, lui dit-il, pour une scène de « Greed » (Convoitise), de 3.000 toiles  d’araignée que j’utiliserai, dans un décor. Débrouillez-vous comme vous voulez. Il me les faut pour demain matin, impérativement, tendues à cet endroit

Le secrétaire se débrouilla : le metteur en scène eut ses 3.000 toiles d’araignée, mais, pendant quinze jours, il ne se passa pas un quart d’heure sans qu’un cri de terreur ne vint annoncer qu’une actrice se trouvait eu présence d’un de ces arachnides  réquisitionnés dans un des coins des studios où ils s’étaient réfugiés. 

« Il faut souffrir pour être belle. » déclare un vieux dicton. 

Si ce n’est de certains producteurs, il faut n’avoir peur de rien quand on est  photogénique, pourrions-nous ajouter. 

L’aubergiste de Bagnolet

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paul-de-kockL’anecdote suivante est empruntée à la biographie de M. Paul de Kock que M. E. de Mirecourt a fait paraître.

Au lieu de louer à Romainville la petite maison tant souhaitée, on la fit construire sur un terrain acheté à beaux deniers comptants, et Paul de Kock avec sa famille alla courir et gambader sous l’ombrage. 

Ils étaient à peine installés qu’un traiteur de Bagnolet se présenta très humblement en veste blanche et la toque traditionnelle à la main. 

— Monsieur Paul de Kock, s’il vous plaît ? demanda-t-il, en s’adressant au romancier lui-même.
— Que lui voulez-vous, mon ami ?
— Lui souhaiter le bonjour, d’abord.
— Vous le connaissez donc ?
— Si je le connais ? je crois bien ! il a fait ma fortune.
— Comment cela, mon brave ?
— Ah ! voici, dit le traiteur : figurez-vous que Paul de Kock dîne chez moi tous les dimanches.
— Tous les dimanches, vous en êtes sûr ?
— Parbleu ! puisqu’il dîne avec son épouse.
— La preuve est excellente, s’écria l’auteur de
Sœur Anne en éclatant de rire. Tu entends, ma chère amie ? ajouta-il en se tournant vers madame de Kock. 

Elle assistait à cette scène curieuse. 

— Mais oui ! mais oui ! reprit. le traiteur. Et je puis vous affirmer qu’ils mangent comme des rois. Je leur réserve toujours les morceaux les plus délicats… Peste !… et jamais d’addition… Cent cinquante personnes dînent chez moi le dimanche, et ces gens-là paient volontiers leur écot double, quand je leur montre M. Paul de Kock. Aussi, dès que j’ai su qu’il était notre voisin, je me suis dit : peut-être consentira-t-il à venir plusieurs fois la semaine. Je vais lui présenter mes respects
— J’accepte, vos respects, mon brave, dit le romancier en lui frappant sur l’épaule. Mais il est bon de vous dire qu’un autre que moi a mangé vos dîners.
— Un autre que vous… c’est juste… Pardon !… je ne vous comprends pas.
— Vous me comprendrez mieux quand je vous aurai dit qu’on vous trompe. Regardez-moi. M’avez-vous jamais vu ?
— Non.
— Eh bien ! je suis Paul de Kock.
— Bonté du ciel !… est-ce possible ? Ah ! le brigand !… Il m’a volé ! s’écria le traiteur,
— Non, puisque vous avez fait d’excellentes affaires. C’est vous qui venez de le dire.
— Sans doute, mais quel dommage ! Douze ou quinze mois encore, et je vivais de mes rentes.  — 
A présent que vous êtes désabusé n’allez pas lui servir de compère, au moins, dit Paul de Kock avec beaucoup de sérieux, ou je préviendrai la police. Quand je dîne au restaurant je paie ma carte. 

Il congédia le pauvre traiteur qui s’en alla répétant : 

— Quel dommage ! quel dommage!… Ma foi, je vendrai la gargote. 

« L’Éventail : écho des coulisses. »  Bordeaux, 1855.