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Buffon : un petit bouquet d’anecdotes

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buffon

Le châtelain de Montbard, mieux connu sous le nom de Georges-Louis Leclerc de Buffon, passait, à la Cour, pour posséder dans son parc un grand nombre de chevreuils renommés par la finesse de leur chair. Un jour, à Versailles, Louis XV fut pris de la fantaisie d’en goûter et il fit dire au comte de lui en envoyer quelque spécimen.

Le naturaliste, par malheur, n’en avait qu’une moitié à ce moment dans son garde-manger. Il l’adressa néanmoins au roi en le priant « de ne voir, dans l’envoi de cette pièce si peu digne d’être présentée à Sa Majesté, que l’empressement qu’il avait de répondre immédiatement à son désir ». 

Louis XV, à son tour, renvoya aussitôt au naturaliste la moitié d’un pâté qu’il avait fabriqué lui-même avec le duc d’Aumont. 

« De cette façon, dit le roi, nous serons quittes et M. de Buffon ne balancera plus à m’envoyer une moitié de chevreuil… » 

chevreuil

Buffon était un grand dormeur. Aussi, l’abus du sommeil l’empêcha-t-il longtemps d’accomplir à son gré la tâche qu’il avait entreprise. 

Lorsqu’il commença à travailler à son Histoire Naturelle, il prit pourtant une résolution énergique : il s’imposa d’être debout tous les jours à cinq heures en été, à six heures en hiver. Son valet de chambre, Joseph, stylé en conséquence, devait recevoir un écu chaque matin pour le réveiller et le faire lever à l’heure dite. Pour obtenir ce résultat, tous les moyens lui étaient permis. 

Un jour, Buffon, étreint par le sommeil, ne voulait absolument point quitter son lit.  Joseph le tira par les pieds. 

 Vous êtes un insolent ! criait Buffon, sortez ! je vous chasse ! 

L’autre sortit, en effet, mais pour revenir aussitôt avec une cuvette pleine d’eau glacée qu’il lança à la volée sur son maître, s’esquivant cette fois, non sans inquiétude sur les conséquences de son geste. Peu après, un coup de sonnette le rappela, tout tremblant. 

 Donne-moi du linge, mon bon Joseph, lui dit Buffon en riant, car tu m’as trempé jusqu’aux os… Mais tu as bien fait. Et voici ton écu, bien gagné ce matin… 

« Je dois à ce garçon-là, disait-il encore à la fin de sa vie, trois ou quatre volumes de l’Histoire Naturelle... »

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Buffon ne fut père qu’une fois, et il avait alors cinquante-sept ans. Il donna à son fils, pour parrain et marraine, deux pauvres de la paroisse, bien que cet honneur fût recherché par les plus illustres personnages. Ce fils, du reste, s’il faut en croire la chronique, ne passa jamais pour un phénomène. 

Un soir, bien des années après, dans les salons de la duchesse de Lévis-Mirepoix, le laquais annonçait : 

 M. de Buffon ! 
— M. de Buffon, mais je le croyais mort ! s’exclama Mme de Choiseul-d’Amboise. 
—En effet, madame, dit Rivarol. Celui que vous voyez entrer n’est que le plus pauvre chapitre de l’Histoire Naturelle de son père.

« Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 1907.

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Le Maître

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beethovenBeethoven avait le cœur naturellement bon, mais il était excessivement irascible et sa colère, lorsqu’elle faisait explosion, dépassait quelquefois toutes les convenances, et lui attirait des désagréments et des humiliations. Voici quelques faits que Ferdinand Ries, ami et élève de  Ludwig van Beethoven, rapporte à ce sujet.

Dans un concert donné par Beethoven, on exécuta pour la première fois sa fantaisie pour piano avec orchestre et chœurs. La clarinette se trompa de huit mesures, et, comme c’était dans un moment où peu d’instruments jouaient, la faute perça davantage. Beethoven se leva en fureur, et se tournant vers l’orchestre, adressa aux musiciens des injures qui furent entendues de tout l’auditoire. « Recommençons ! » s’écria-t-il enfin, d’une voix de tonnerre. Et l’orchestre, fasciné par le regard et la voix impérieuse du maître, obéit sans dire mot.

Cette fois l’exécution fut parfaite, et obtint un grand succès. Mais à peine le concert fut-il terminé, que les artistes, se rappelant les épithètes peu honorables dont Beethoven les avait largement gratifiés, se soulevèrent en masse contre lui, et jurèrent de ne plus jouer en sa présence. Cette colère cependant ne fut pas de longue durée. Beethoven, ayant terminé peu de temps après une nouvelle composition, la curiosité de l’entendre l’emporta sur la rancune des musiciens qui s’empressèrent de l’exécuter sous la direction du compositeur.

A cette irritabilité se joignit plus tard une méfiance outrée qui prenait ombrage de tout, et qui s’accrut à mesure que la surdité faisait des progrès. Cette surdité date de plus loin qu’eu ne l’a cru jusqu’à présent. Un lettre que Beethoven écrivit en 1800 à son ami Wegeler prouve que déjà à cette époque la maladie avait commencé. Mais alors ses amis ne s’en aperçurent pas encore et si Beethoven n’entendait pas toujours trop bien ce qu’on lui disait, on mit cela sur le compte de sa distraction, à laquelle on était habitué.

Ries lui-même ne connut la surdité de son maître qu’en 1802. Ce fut à une promenade à la campagne qu’il en fit la triste expérience. Dans un bois qu’ils traversaient ensemble, un berger jouait de la flûte. Charmé de cette musique champêtre, Ries voulut la faire remarquer de Beethoven. Celui-ci prêta l’oreille, mais n’entendit rien. Il devint morne et triste. Ries, frappé de cette circonstance, s’efforça de l’égayer, et mentit, en lui assurant que les sons de la flûte avaient cessé.

Mais Beethoven poursuivit son chemin en silence, plongé dans une profonde mélancolie.

« Figaro. » Paris, 1839.
Illustration de Carl Schweninger.

Le Club des histoires de fous

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Il est des Parisiens qui collectionnent les histoires de fous avec une telle ardeur qu’ils ont décidé de se réunir le samedi  (jour du sabbat) pour échanger les résultats de leurs inventions les plus folles.

Pour raconter des histoires de fous, il faut un flegme parfait et un petit sourire de coin, qui n’est pas à la portée de toutes les bouches. Parmi les bons conteurs, d’anecdotes démentes, on remarque le jeune auteur du scénario des Gens du Voyage et aussi le peintre Guy Arnoux, excellent pince-sans-rire. Le Club des Histoires de fous se propose de publier un recueil : Les Anas de l’Aliéné. On y lira des histoires de ce genre :

Deux fous se promènent dans une allée de l’asile. Passe un chien basset. Et l’un des deux hommes remarque finement : 

 Les chiens volent bas. C’est signe de pluie.

Plus loin l’un des promeneurs reçoit sur la main une fiente d’oiseau, tombée d’un arbre : 

 C’est une truite, explique-t il.
— Vous n’y pensez pas, riposte son compagnon, les truites ne montent pas aux marronniers.

Oui ! Mais c’est une folle !

« Le Progrès de Bel-Abbès. » 1938.
Photo : Les Surréalistes à la foire de Neuilly, 1924.

Le café, la reine et les religieuses

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L’édition en un volume du Traité des dispenses du carême d’Hecquet contient quelques anecdotes que la réimpression en deux volumes (Paris, 1741) ne renferme point. Ainsi au chapitre dix de la troisième partie l’auteur, examinant la tache prétendue originelle avec laquelle le café est venu en Europe de rendre les hommes « impropres » et les femmes infécondes, rapporte :

Une reine de Perse, ne sachant ce qu’on voulait faire d’un cheval qu’on tourmentait pour le renverser à terre, s’informa à quel dessein on se donnait et à cet animal tant de mouvements. Les officiers firent honnêtement entendre à la princesse que c’était pour en faire un hongre.

« Que de fatigues, répondit-elle. Il ne faut que lui donner du café ! »

Elle prétendait en avoir la preuve domestique dans la personne du roi son mari, que le café avait rendu indifférent pour elle. Comme l’ouvrage en question se lisait au réfectoire de Port-Royal, ce trait scandalisa les religieuses. Aussi Hecquet s’empressa-t-il de retrancher le passage dans son édition en deux volumes.

« Hier, aujourd’hui, demain. » Paris, 1923.