Angélus

Justice picturale

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Charles-François-Daubigny

Je ne sais pas ce que l’avocat de Jean-Charles Millet a l’intention de raconter aux juges le jour de l’audience pour la défense de son client, mais il semble que, si j’étais à sa place, je n’hésiterais pas.

 Messieurs, dirais-je, l’homme que vous avez devant vous n’est pas l’escroc vulgaire que l’on a tenté de représenter, c’est un justicier ! En contrefaisant les toiles de son illustre grand-père, il cherche non pas à réaliser un profit pécuniaire, mais à satisfaire un besoin autrement noble, autrement élevé. Il a voulu venger le grand peintre que l’ignorance des amateurs, la cupidité des marchands condamnèrent jadis à la misère !…

— Savez-vous, Messieurs, combien M. Millet vendit l’Angélus, cette toile célèbre dans le monde entier et qui, aujourd’hui, se vendrait au moins une dizaine de millions ?… Huit cents francs, Messieurs, huit cents francs, en tout et pour tout ! Aussi mourut-il dans un état voisin du dénuement, après avoir peint pendant plus de quarante ans des centaines, des milliers de toiles dont la moindre vaut à présent une fortune…

 Mon client, Messieurs, a compris la leçon que comportait une telle aventure. Artiste de valeur, lui aussi, il aurait pu sans doute peindre des tableaux, des vrais, qui eussent fait, dans quelques années, la fortune des marchands. Il a préféré en vendre de faux, et récupérer de la sorte l’héritage de son aïeul.

Voilà ce que je dirais, étant avocat, pour défendre le faussaire J.-C. Millet. Mais peut-être serait-il condamné tout de même. Pour peu que. le Président du tribunal soit amateur de peinture et ait, dans sa collection, quelques Millet fabriqués par Paul Cazot…

« Le Quotidien de Montmartre : journal hebdomadaire. » Paris, 1930.

Illustration : Charles-François Daubigny.

La chemise de Noël

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Adrien-SchulzLa fête de Noël était autrefois célébrée en grande pompe à Rome. Sainte-Marie-Majeure passe pour posséder les reliques de la Sainte-Crèche. Pie IX avait institué des fêtes imposantes que l’on dut abandonner à cause des ivrognes qui transformaient en bacchanales et en orgies les prières et les cérémonies. Depuis 1853, on a fermé les portes de Sainte-Marie-Majeure, et l’office se fait à huis-clos dans la chapelle Sixtine.

Il est extrait d’une correspondance du Soleil ces bien curieux détails sur une croyance des paysans de la campagne romaine :

Que dans un village il y ait quelque paysan, dévoré par les fièvres, agonisant déjà, un miracle peut le sauver, la veille de Noël, et ce miracle a pour principe la charité. Dès le matin, tous les membres de sa famille se répandent dans la campagne, et, venant frapper à la porte des riches du voisinage, ils se font donner de ci de là, quelques poignées de chanvre, pour « l’amour de Dieu ». Si, quand l’ Angélus sonne, la récolte est assez abondante, on se réunit autour du foyer du mourant et les femmes se mettent à battre le chanvre, à le filer, à le tresser, et lorsque le fil est fait à tisser la toile.

Enfin la trame est faite, il reste à la tailler, à la coudre, et ce chanvre tout à l’heure à peine préparé se sera transformé, avant minuit, en une chemise que le malade devra mettre. Alors le salut est certain et les assistants heureux et confiants dans l’avenir unissent dans un alleluia leurs prières à la Divinité céleste.

Mais quelle fièvre, quelles angoisses avant d’atteindre le résultat désiré. Et du fond de son lit, le malade voit se dérouler devant ses yeux cette fantasmagorie de femmes qui vont, viennent et s’agitent, silencieuses, éclairées par les reflets rougeâtres de la flamme crépitant dans le foyer.

Malheur au pauvre moribond, si les embûches de l’esprit malin font avorter la tentative : car Satan, se mêlant à la tempête, qui gronde au dehors, entreprend parfois de lutter contre l’oeuvre bienfaisante ; il souffle à travers les fentes de la cabane disjointe, éteint le feu et la lumière, cache les ciseaux, brise les aiguilles, grossit le fil et mêle les écheveaux.

Alors minuit sonne et la chemise est inachevée ; et, dans le silence de la nuit noire, les assistants éplorés entonnent le De Profundis et les prières des agonisants. Car le mal a triomphé dans la lutte et tout à l’heure le moribond exhalera le dernier soupir.

Quelle poésie et quelle saveur particulière dans cette coutume qui sent bien son terroir. Mais le progrès est un grand démolisseur de légendes. Qui donc, dans cinquante ans, peut-être, se souviendra encore de la « Chemise de Noël » ?

« La Tradition : revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires. » Paris, 1887.
Illustration : Adrien Schulz.