armée

Le ténor gardé

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mario-chamleeLe chanteur américain Mario Chamlee, très apprécié dans la grande République, possède une voix dont le timbre admirable évoque, paraît-il, le souvenir de Caruso.

Pendant la guerre, on chargea le ténor (d’après le principe de l’utilisation des compétences) de charmer les loisirs des hommes et de mettre un peu de beauté dans la dure vie des camps d’entraînement. Chamlee se donna de tout son coeur à cette tâche, et les « bleus », ravis, ne se lassaient pas de l’entendre. On applaudissait, on bissait. A la fin du jour, le chanteur était à bout de souffle. Or, les officiers aimaient aussi l’entendre et le mot d’ordre qui courait au mess après dîner était : « Envoyons chercher Chemlee. »

Le général de division apprit le fait. Il se fâcha tout rouge: il n’entendait pas qu’on lui éreintât son ténor. Chamlee était là pour remonter le moral des hommes et non pour distraire les officiers. Et pour le protéger contre ses fervents on attacha à sa personne un garde du corps avec l’ordre de défendre le repos du chanteur.

Le ténor peut se vanter d’avoir été le simple soldat de l’armée ayant eu une sentinelle spéciale pour veiller sur son sommeil.

« Les Spectacles. » Lille, 1923.

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Sainte Administration

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ray-ordner

Voici, tel que nous le copions dans un journal local, un procès-verbal de l’Administration maritime de la Xe Escadre. Nous nous en voudrions d’y changer un seul mot :

Aujourd’hui 12 janvier 1917, M. le médecin-chef du service sanitaire ayant signalé que l’inspection du matériel de son service avait fait ressortir un déficit dans le chiffre des bonnets de coton,
Le commandant nomme, pour procéder au recensement de cet article, une commission composée de MM. :  
R. Capitaine de frégate, commandant en second 
D. Médecin principal 
F. Commissaire de 1″ classe.
Cette Commission a constaté ce qui suit :
Bonnets de coton existant en écritures………………. 4
………………………………………………………réels. 3
…………………………………………………….Déficit. 1
Valeur du bonnet de coton manquant. 0.51
Le second maître T… détenteur, appelé à fournir des explications, a déclaré que ce bonnet emporté à l’hôpital de N… vers la fin mars, par un malade évacué sur cet hôpital, n’avait jamais fait retour à bord. Une correspondance échangée à ce sujet avec l’hôpital est restée sans résultat.
La commission propose en attendant la décision à prendre par le ministre au sujet de la responsabilité du détenteur, de porter en sortie, dans les écritures, l’objet trouvé en déficit. 

Les membres de la Commission
(suivent les signatures)

Maintenant que M. Leygues est ministre, espérons que ce bonnet de coton reviendra de lui-même au service sanitaire.

« Le Carnet de la semaine. » Paris, 1917.
Dessin : Ray Ordner.

Confession

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louis-II-de-vendôme

Lorsque le duc de Vendôme commandait l’armée des deux couronnes en Lombardie, la désertion était considérable parmi les Italiens.

En vain la peine de mort était exécutée contre les déserteurs, rien ne pouvait fixer le soldat sous ses drapeaux. A la fin, le général fit publier que tous ceux qui déserteraient seraient pendus à l’instant, et sans l’assistance d’aucun prêtre. Cette punition, comme on l’avait prévu, fit sur eux plus d’impression que la mort même.

Ils auraient bien risqué d’être pendus, mais ils n’osèrent pas courir le risque d’être pendus sans confession.

Victor Fournel. « Dictionnaire encyclopédique. » Paris, 1872.

Permission du troufion

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« La Baïonnette. » Marcel Arnac, Paris, 7 mars 1918.

La pelle

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gendarmerie-cheval

Champdeniers, qui a une curieuse église du XIe siècle et des foires où l’Espagne vient choisir ses mules, a également une brigade de gendarmerie. C’était même jusqu’à ces derniers temps une brigade à cheval.

Mais un ministre sans idéal en a fait une brigade à pied. Et c’est pourquoi alors qu’ils croyaient honnêtement avoir effacé tous les signes extérieurs qui distinguent un gendarme à cheval d’un gendarme à pied, les gendarmes de Champdeniers se trouvèrent démontés à la vue d’une vieille pelle d’écurie, reste suprême de leur ancien état de cavaliers. Ils s’en ouvrirent au colonel de la 9e légion, qui prescrivit de déposer l’outil à Niort, d’où il devrait être expédié en Indre-et-Loire, à la brigade de Châteaurenault, qui, elle, est encore à cheval. C’était bien. Mais aucun crédit n’avait été prévu au budget de l’armée pour cette opération. Pourtant il fallait obtempérer.

La nécessité est mère de l’invention. Le capitaine de gendarmerie de Niort prit la pelle, la mit, entre deux gendarmes, dans l’auto de la compagnie, et la transporta à Lusignan, où elle passa entre les mains du capitaine de Poitiers, lequel, en automobile aussi, se dépêcha de l’aller confier au lieutenant de Châtellerault. Celui-ci, à motocyclette, l’emporta sans plus attendre à Ste-Maure. Le capitaine de Tours, au volant, y attendait la vieille pelle, il la reçut dans les formes qui convenaient, puis fila, pressé d’en faire la remise officielle à la brigade à cheval de Châteaurenault, qui gravement se déclara heureuse d’une telle aubaine.

Ce n’était pas plus difficile que cela, mais il fallait le trouver.

« La Grand’goule : les lettres, les arts, la tradition, les sites. »  Poitiers, 1931.< = »color: #808080; »>Illustration : La gendarmerie à cheval d’Hallencourt (Somme) vers 1930.

Dieu lui-même

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lenine

On avait lu devant la tsarine le manifeste, publié par les journaux, par lequel la Russie proclamait sa résolution de se libérer du régime tsariste. Et la tsarine, irritée, les yeux gonflés de larmes, se refusait à croire.

Je ne me fie qu’à l’Armée et ne redoute que Dieu, répétait-elle. Je méprise les perturbateurs et leurs gazettes vulgaires.

Puis s’adressant au grand-duc :

 — Je vous en prie, rappelez du front nos meilleurs régiments. L’armée nous est fidèle; le peuple nous appartient. Et si même ceux-là nous trahissaient, Dieu est avec nous, et il sauvera le trône.

Madame, répondit le grand-duc, Dieu lui-même adhère à la révolution.

« Le Carnet de la semaine. »  Paris, 1917.
Illustration : d’Issaak Brodski.