audience

Le Suisse de Sainte-Marguerite

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A la neuvième chambre, le Mercredi Saint, que voulait donc la bonne femme au curé ? Hé ! hé ! les promesses de M. Loubet sont tenues : Nous ferons respecter les gens d’église, si on les attaque, et nous les réprimanderons s’ils injurient le gouvernement, a voulu dire le président du conseil, lorsqu’à la Chambre on lui a posé les désagréables questions relatives aux enjuponnés.

Pour faire compensation à la retenue de solde infligée à Narcisse, on vient de prélever sur le maigre salaire d’une pauvre ouvrière parisienne, mère de famille, la, somme de 36 francs doublée d’un procès ! La neuvième chambre, présidée par M. de Boislisle, a, dans son audience du mercredi saint, condamné la prévenue à 25 francs d’amende, pour avoir fait du scandale dans un édifice consacré au culte, à 11 francs d’amende pour avoir égratigné le nez du suisse, et aux dépens du procès.

La chose vaut la peine d’être contée, ne servirait-elle qu’à ouvrir une souscription pour offrir à la pauvre ouvrière une compensation à la peine dont on la frappe.

A l’appel de la cause s’avance à la barre une petite femme maigriotte, un enfant sur les bras.

— Votre âge ?
— Vingt-cinq ans.
— Votre profession ?
— Mécanicienne.
— Vous êtes prévenue d’avoir un soir, vers six heures, fait du scandale dans l’église Sainte-Marguerite, d’avoir injurié le suisse, de l’avoir battu, qu’avez-vous à répondre ?
— Monsieur, j’avais pour des raisons particulières et personnelles à parler à M. le curé.
— Pour lui demander un secours, peut-être ?
— Non, monsieur, je n’ai pas à lui demander cela, c’est d’autre choses qui n’intéressent en rien les étrangers, c’est une affaire personnelle.

Ici, la voix de l’inculpée devient inintelligible. On entend seulement: « Mais m’ayant quittée, à cause du curé… »

Le président l’interrompt pour donner la parole au témoin, un grand diable de suisse qui raconte que cette petite femme est venue pour demander M. le curé à la sacristie, que M. le curé avait dit qu’il ne recevait que le matin, la petite femme a cri » : « Je veux le voir, j’ai à lui parler, il m’attend, et tu ne m’empêcheras pas de passer ! » Et alors elle s’est jetée contre ce colosse, l’a battu. Le colosse a appelé au secours et le sacristain est allé cherché deux agents qui ont conduit la petite femme au poste, et voilà.

On rit, dans l’auditoire, de ce colosse molesté par, cette petite femme. Lorsque la condamnation est prononcée on se demande ce que le curé et son suisse y ont gagné. Pas grand-chose, mais l’Eglise ne pourra plus se plaindre que le bras séculier ne lui prête un tutélaire appui.

« L’Indépendant de Mascara. »  Mascara, 1892.

Justice picturale

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Charles-François-Daubigny

Je ne sais pas ce que l’avocat de Jean-Charles Millet a l’intention de raconter aux juges le jour de l’audience pour la défense de son client, mais il semble que, si j’étais à sa place, je n’hésiterais pas.

 Messieurs, dirais-je, l’homme que vous avez devant vous n’est pas l’escroc vulgaire que l’on a tenté de représenter, c’est un justicier ! En contrefaisant les toiles de son illustre grand-père, il cherche non pas à réaliser un profit pécuniaire, mais à satisfaire un besoin autrement noble, autrement élevé. Il a voulu venger le grand peintre que l’ignorance des amateurs, la cupidité des marchands condamnèrent jadis à la misère !…

— Savez-vous, Messieurs, combien M. Millet vendit l’Angélus, cette toile célèbre dans le monde entier et qui, aujourd’hui, se vendrait au moins une dizaine de millions ?… Huit cents francs, Messieurs, huit cents francs, en tout et pour tout ! Aussi mourut-il dans un état voisin du dénuement, après avoir peint pendant plus de quarante ans des centaines, des milliers de toiles dont la moindre vaut à présent une fortune…

 Mon client, Messieurs, a compris la leçon que comportait une telle aventure. Artiste de valeur, lui aussi, il aurait pu sans doute peindre des tableaux, des vrais, qui eussent fait, dans quelques années, la fortune des marchands. Il a préféré en vendre de faux, et récupérer de la sorte l’héritage de son aïeul.

Voilà ce que je dirais, étant avocat, pour défendre le faussaire J.-C. Millet. Mais peut-être serait-il condamné tout de même. Pour peu que. le Président du tribunal soit amateur de peinture et ait, dans sa collection, quelques Millet fabriqués par Paul Cazot…

« Le Quotidien de Montmartre : journal hebdomadaire. » Paris, 1930.

Illustration : Charles-François Daubigny.

Vieille connaissance

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Henri-Testelin

Jean-Baptiste Colbert, étant jeune, fut mis en pension pendant deux ans chez un procureur au Châtelet appelé Biterne. Le procureur avait une jolie fille, appelée Barbe. On l’appelait dans la maison dame Barbe. Elle fut mariée avec M. Colletet, autre procureur au Châtelet. Elle allait souper chez son père tous les dimanche et fêtes, et après souper, on la ramenait chez son mari. C’était ordinairement M. Colbert qui lui faisait cet office, lequel avait quelque inclination pour elle.

M. Colbert ayant ensuite passé par divers emplois, et étant enfin devenu ministre d’État, ayant le département des finances, dame Barbe maria une de ses filles a un homme qui avait à solliciter chez le Roi (Louis XIV) un remboursement de quinze à seize mille livres. On voulut obliger dame Barbe d’employer son crédit auprès de M. Colbert pour avoir ce remboursement. Elle ne voulait pas le faire, prétendant que M. Colbert qui était un marmot lorsqu’il était en pension chez son père, ne se souviendrait pas d’elle, ayant vu tant d’autres affaires depuis. Mais enfin elle y consentit, et lui alla présenter un placet.

Toutes les fois qu’elle se présentait devant lui à l’audience, M. Colbert se tournait de l’autre côté et la rebutait par ce moyen. Enfin l’audience étant finie, et ne restant plus que dame Barbe à expédier, M. Colbert se voyant seul avec elle, mettant ses deux mains à ses côtés, lui dit : 

Hé quoi ! dame Barbe; est-ce que vous croyez que je ne vous connois pas ? Pensiez-vous que je  voulois me fermer à votre souvenir ?

Il lui demanda comment elle se portait, voulut savoir l’état de toute sa famille, et prenant ensuite son placet avec les pièces y attachées, il lui promit de faire ce qui dépendrait de lui pour lui donner satisfaction. Quatre ou cinq jours après, il envoya à dame Barbe un arrêt du Conseil qui ordonnait le remboursement de la somme demandée, et une ordonnance de comptant au trésor royal.

Dame Barbe, autrement Madame Colletet, vit encore. Elle demeure à Paris dans le cloître Saint-Benoist avec son fils qui y est chanoine…

« Revue nobiliaire, héraldique et biographique. »  Paris, 1865.
Illustration : « Colbert présente à Louis XIV les membres de l’Académie Royale des Sciences créée en 1667. » Peinture de Henri Testelin.

 

Attendez-moi sous l’orme

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proverbe

L’expression proverbiale répond à cette idée : Le rendez-vous que vous me donnez m’est déplaisant et je ne m’y rendrai pas. Or le type des rendez-vous désagréables est une assignation qui nous appelle à comparaître devant le juge. C’est certainement à celui-là qu’on fait allusion dans l’origine.

Car autrefois les juges de village rendaient leurs sentences debout, sans rocking chair rembourré à l’envi, sous l’orme planté devant l’église ou au carrefour, n’ayant pas de  siège, d’audience particulier. Quelquefois c’était à la porte des maisons des nobles, sous un arbre planté devant le manoir seigneurial. On les appelait les plaids de la porte ; et comme il y avait d’ordinaire un orme à cet endroit, on a dit des premières assignations données en justice : Attendez-moi sous l’orme.

Ce proverbe s’emploie donc pour désigner un rendez-vous désagréable, ou pour donner un rendez-vous où l’on n’a pas l’intention de se trouver. Un peu comme on rechigne allègrement à l’invitation d’un couple d’amis au spectacle commis à la kermesse du village par la petite dernière…

Regnard en a fait le titre d’une de ses comédies, où nous le retrouvons à la dernière scène :

Attendez-moi sous l’orme,
Vous m’attendrez longtemps.

De nos jours, on n’attend plus sous l’orme qu’au figuré. Ou alors n’y rencontrera-t-on qu’un lapin sournoisement sacrifié…

Inspiré d’un article publié dans : « Le conteur vaudois : journal de la Suisse romande. »  1892.