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La chapelle de Voltaire

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Oui ! Voltaire lui-même construisit une chapelle à Ferney et y entretint un curé de ses deniers, dont pourtant il était fort ménager. Un mémoire autographe de l’auteur du Dictionnaire philosophique est conservé à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg, il se rattache à la construction de l’église. Il comprend les plans, devis, et jusqu’au contrat avec l’entrepreneur, passé le 6 août 1760, avec maître Guillot et maître Desplaces, entrepreneur.

Sur la porte, Voltaire avait fait peindre cette inscription : Soli Deo et sur le frontispice, graver cette autre en lettres d’or sur marbre noir : Deo erexit Voltaire. Quand l’église fut bâtie, il s’enquit d’un curé et il en trouva deux : l’un en payant, l’autre qui payait pour avoir l’honneur d’être de la suite du philosophe. Aussi écrit-il à d’Alembert : « J’ai deux curés dont je suis assez content, je ruine l’un et je fais l’aumône à l’autre. »

Le desservant rétribué touchait huit cents livres de traitement par an, comme nous l’apprennent les comptes de Voltaire, très bien tenus par le philosophe lui-même par « Doit » et « Avoir » comme ceux d’un petit commerçant. Huit cents livres étaient une assez jolie somme pour l’époque et au prix où étaient les congruistes, celui de Ferney pouvait s’estimer heureux.

Ces détails connus du temps de Voltaire sont généralement ignorés du nôtre : ils expliquent bien des actes du patriarche et cette phrase célèbre : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer ». Voltaire assistait du reste de temps à autre aux offices en compagnie de sa nièce Mme Denis, qui était dévote, et il exigeait les honneurs dus à un seigneur justicier qu’il était à Ferney. Il ne faisait grâce à son curé ni d’un coup de goupillon, ni d’un coup d’encensoir.

Etranges contradictions de l’esprit humain, même quand il s’élève jusqu’au génie.

« Journal littéraire et bibliographique. »  Paris, 1890.  
Illustration : bidouillage maison.

Diogène à Paris

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En 1742, on vit à Paris un hardi mendiant qui, dit-on, avait du génie, de la force dans les idées et dans l’expression. Il demandait publiquement l’aumône, en apostrophant ceux qui passaient, et faisant de vives sorties sur les différents états, dont il révélait les ruses et les friponneries.

Ce nouveau Diogène n’avait ni tonneau ni lanterne. On appela son audace effronterie, et ses reproches des insolences. Il s’avisa un jour d’entrer chez un fermier général avec son habillement déchiré et crasseux, et de s’asseoir à table, disant qu’il venait lui faire la leçon et reprendre une portion de ce qui lui avait été enlevé. On ne goûta point ses incartades, et comme il avait le malheur de n’être pas né il y a deux mille ans, il fut arrêté et mis en prison.

Ce mendiant aurait dû savoir que ce qu’on regardait à Athènes comme une hardiesse héroïque est regardé à Paris comme une folie punissable, et qu’en France plus qu’ailleurs toute vérité n’est pas bonne à dire.

« Tableau de Paris. » Louis-Sébastien Mercier. Neuchâtel, 1781.
Illustration : Jean-Léon Gérôme.

Monsieur le premier Pauvre

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Un important éditeur de Paris reçut, à la fin de l’année passée, la visite de sa cuisinière qui lui dit :

Monsieur, je vais vous quitter et j’en suis bien fâchée, mais c’est pour me marier !

La femme de l’éditeur qui tenait à sa cuisinière, s’informa aimablement des raisons qui nécessitaient ce départ :

Eh ! dit la jeune fille, je vais me marier… Et mon mari ne veut pas que je travaille.

Oh ! fit l’éditeur, quelle est donc la profession de votre futur ?

Mais elle ne répondit pas. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’elle consentit à dire :

Vous savez, s’il ne désire pas que je travaille, c’est que j’aurai assez à faire chez moi !

Et elle ajouta avec un sourire, où l’on voyait poindre un peu d’orgueil :

Il est premier Pauvre à Saint-Sulpice…

Ceci n’aurait peut-être l’air que d’une plaisanterie à l’anglaise si l’on ne savait que le rôle de premier pauvre, dans certaines églises, est une source de revenus importants.

Nous avons été à Saint-Sulpice, pendant les fêtes et nous avons remarqué, en effet, que deux rangées de braves gens, tendaient la main à la sortie de l’église.

Comme l’on s’étonnait qu’il y ait une hiérarchie, le Suisse, tout chamarré d’or, nous déclara, au moment où il venait fermer la grande porte :

Monsieur, il faut bien comprendre : ce n’est pas en entrant que l’on donne les aumônes, c’est au moment où l’on sort : aussi bien, c’est le pauvre qui se trouve le premier à la sortie qui reçoit les plus larges secours, et encore, faut-il qu’il soit du bon côté. Pour cette porte-ci, le bon côté c’est le côté droit !

Alors, dîmes-nous, le premier pauvre, c’est ce Monsieur que voici ?

Oh ! Oh ! Pardon ! Celui-ci n’est que son remplaçant, car notre premier pauvre se marie !

Il est donc bien vrai : il y a un premier pauvre à Saint-Sulpice, et qui a des ressources.

Le Suisse en nous raccompagnant, eut ce mot charmant :

Et vous savez, entre nous, ce quartier-ci, est « donnant ».

Il avait l’air de penser : « si le coeur t’en dit ! »

« Audaces : revue de Paris . »  Paris, 1934.