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Admission

forts-des-halles

Pour être admis dans l’athlétique corporation des forts de la Halle, à Paris, il faut subir victorieusement un examen d’orthographe.

Pourquoi n’imposerait-t-on pas des épreuves sportives aux candidats médecins, aux aspirants avocats, aux professeurs de belles-lettres ? Ainsi se réaliserait, peu à peu la conception de l’idéale démocratie, où tous les citoyens (quelle que soit leur fonction) doivent posséder un corps robuste et sain, avec un esprit agile et cultivé.

Le fort de la Halle devrait se reposer en lisant Renan, et le philosophe se divertir à porter
des sacs de farine.

Paris, 1907.

Le bâtonnier

Henri-Robert

Sur le bâtonnier Henri-Robert les anecdotes sont innombrables. Il y en a de peu connues.

Sait-on par exemple que cet illustre avocat, dont une des qualités essentielles est la parfaite maîtrise de soi, débuta aux assises ayant appris sa plaidoirie par cœur, tel Gambetta plaidant pour Buet ? Le président n’avait pas plutôt fini l’interrogatoire des témoins, que le jeune débutant se levait et, sans perdre haleine, commençait sa plaidoirie. Le président l’arrête :

Maître, lui dit-il sans bienveillance, quand vous aurez l’habitude des assises, vous saurez peut-être qu’avant la plaidoirie il y a le réquisitoire… 

Me Henri-Robert, qui conte lui-même l’anecdote, ajoute en riant :

Ce qui m’embêtait le plus c’est que ma phrase de début était très bien et naturellement je n’ai pas pu la replacer.

Depuis, M. le bâtonnier Henri-Robert a acquis quelque « habitude des assises »et c’est lui qui malmène parfois les magistrats. Un jour il faillit tuer un avocat général. C’était dans une affaire d’assassinat par coups de marteau. Le jeune avocat s’était approché du banc des jurés et, tout à son affaire, voulait démontrer que le coup avait été porté de telle et telle façon. Mais le geste fut si vif que le manche lui resta dans la main et que la masse métallique partit derrière lui, frôlant à un millimètre près la placide figure du brave  avocat général. 

Au cours de sa carrière. Me Henri-Robert a quelquefois occis des avocats-généraux, mais il a simplifié sa méthode : un simple mot lui suffit. Dans une affaire passionnelle qu’il plaidait en 1890, il termina sa plaidoirie par cette phrase éloquente :  

Mon client adorait sa maîtresse, Messieurs, et il n’a qu’un regret : c’est de lui avoir survécu. Il voulait se tuer d’abord et la tuer ensuite.

Cela fit un effet énorme et l’accusé fut acquitté. Mais en sortant, son ami Willard, le  distingué avoué à la Cour, le « général Willard » comme l’appellent ses intimes, lui fit remarquer ce que sa péroraison avait de hardi.

 — Bah ! lui répondit le maître, déjà partisan d’une méthode qui lui a si bien réussi, aux assises le tout est d’être acquitté.

« Le Cri de Paris. »Paris, 1919.

Confraternité

avocats

Nous avons assisté à un débat entre deux avocats, qui, nous devons le dire, semblerait démentir les craintes que nous avons souvent manifestées sur l’affaiblissement et sur la mort prochaine de la politesse en France.

Il s’agissait d’un procès qui dure depuis plusieurs années, et qui tient deux familles dans une cruelle anxiété. Des deux familles, quand la question en litige sera décidée, l’une sera très riche, et l’autre sera complètement ruinée. Après de longues remises, des délais interminables, l’affaire allait être appelée.

Maître trois étoiles s’approcha de maître quatre étoiles, son confrère, et lui demanda :

Est-ce que vous êtes prêt à plaider ?
— Oui, et vous ?
— Moi ! pas le moins du monde. Je n’ai pas encore lu les pièces.
— Diable !
— Voulez-vous m’accorder une remise ?
— Comment donc ! avec grand plaisir. C’est un devoir entre confrères qui s’estiment comme vous et moi.
— Eh bien, à quinzaine.
— A quinzaine, soit… Ah ! mais… attendez un peu.

Et maître quatre étoiles feuillette et consulte son carnet…

A quinzaine, je ne pourrai pas. je plaide en appel. Remettons à trois semaines.
— A trois semaines… impossible, j’ai un parricide à Bourges, je dois aller plaider des circonstances atténuantes. A un mois ?

Non, je vais à la campagne, la noce d’un de mes cousins. Mais à six semaines, si vous voulez.
— Eh bien, va pour six semaines.

On appelle l’affaire : maître trois étoiles demande une remise à six semaines. maître quatre étoiles répond qu’il ne s’y oppose pas, et tous deux quittent le tribunal, en se demandant pourquoi tout le monde ne suit-il pas ces exemples de bonne confraternité.

« Le Journal monstre : courrier et bulletin des familles. » Léo Lespès. Paris, 1857.
Illustration : Daumier.