Bacchus

Le roi de Pologne invite

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Déjà nos émules sur le champ de bataille, les Polonais, surnommés, à juste titre, les Français du Nord, ne déploient pas moins d’entrainement et de grandeur que nous pour tout ce qui concerne la table. L’abondance des mets, la richesse du service, le nombre des domestiques, tout mérite des éloges, et, sous ce rapport encore, les bords de la Vistule ne le cèdent en rien aux rives de la Seine. 

A chaque fête religieuse, à chaque événement national, le pays entier témoigne sa joie par des démonstrations où l’immense le dispute à l’original. Une solennité gastronomique dont les annales polonaises ont gardé, entre autres, le souvenir, est celle qui vint couronner, en 1732, les exercices du camp formé sous Auguste II, entre Varsovie et Wilanów. 

Après quinze jours de marches, contre-marches, attaques et défenses simulées, le roi invita à un grand banquet les chefs des divers corps et donna des ordres afin que les soldats participassent au festin. En conséquence, on pétrit pour eux un gâteau que l’on peut bien appeler gâteau-monstre, vu l’énormité de ses proportions. Rien qu’en farine, soixante-quinze korzecs de Pologne, ou approchant cinq tonnes de France, furent employés à sa confection. Qu’on ajoute à cela quatre mille huit cents œufs, un tonneau de lait, un tonneau de beurre et un tonneau de levain, et on aura une idée de cette pièce de pâtisserie en forme d’architecture, de trente pieds de long sur quinze de large. Il fallut construire un four tout exprès pour sa cuisson. 

Une fois cuit et parsemé d’une innombrable quantité de fleurs, ce monument en pâte fut posé sur un char traîné par huit chevaux. Leurs harnais étaient garnis de craquelins (sorte de croquet ). Des grenadiers précédaient le char triomphal, dont la marche à travers le camp s’opéra aux sons de la musique royale. L’auteur du gâteau, le maître pâtissier, marchait le premier de tout en tête du cortège, portant avec orgueil un couteau de sept pieds de longueur. Seize aides-pâtissiers complétaient l’ensemble de cette scène comique, et agitaient dans l’air des banderoles aux couleurs diverses et éclatantes. 

On voyait venir ensuite des voitures remplies de pièces de viande et de boissons de toute espèce, ayant pour conducteur principal un homme couronné de pampres et représentant Bacchus. Le dieu de la vendange tenait à la main une vaste coupe dorée. Huit noirs l’entouraient et lui formaient une garde d’honneur. 

La promenade terminée, le cortège burlesque s’arrêta devant le monarque, et, a un signal d’Auguste, le maître pâtissier et ses adjoints grimpèrent, à l’aide d’une échelle,  au sommet du gâteau, qu’ils commencèrent à découper. La première part fut offerte, comme de juste, au roi. Les suivantes aux personnes de la cour. La cuisson en était à point et le goût délicieux. Bacchus présenta ensuite à Auguste une coupe remplie de vin, après quoi, l’armée livra un assaut général au gâteau-monstre, qui disparut bientôt sous les vives attaques dont il fut l’objet.

Sa défaite fut célébrée par de nombreuses et interminables rasades, qui donnèrent naissance, si l’on en croit la chronique, à la célèbre comparaison : « Etre… gai comme un Polonais !« 

« La Gastronomie : revue de l’art culinaire. »  Paris, 1840.

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Le remorqueur d’ivrognes

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poivrotLondres, entre autres professions libérales hors cadre, en possède une qui vaut bien celles de nos pêcheurs de bouchons flottants et de nos dégraisseurs d’égouts pour fabrication de savon de toilette.

Comment nommer ce professionnel-là ? Vous choisiriez entre secouriste ou salutiste d’ivrogne, style piétiste de là-bas, ou tout simplement remorqueur d’ivrognes en français moderne. Armé pour tout engin d’un flacon d’ammoniaque, cet auxiliaire utile des Sociétés de Tempérance, qui sont loin de suffire à leur besogne, parcourt les rues aux heures des clubs. Tavernes et bars y déversent leurs clientèles très diverses, mais qui fraternisent et s’égalisent dans le culte de Bacchus et de Gambrinus.

Dès qu’il aperçoit un titubant, un titubant chic de préférence, il s’empresse, l’épaule, lui offre son bras, lui met son flacon sous le nez, s’enquiert de son adresse. « Vous êtes indisposé, dit-il. » Si le gentleman est moraliste, en théorie du moins, il sait gré à son remorqueur de l’avoir délicatement rappelé à ses devoirs et le paye de quelque monnaie. Dans le cas contraire, qui n’est pas rare, il ne distingue à travers les brumes de son regard qu’un trouble-fête, qu’un importun, qu’un accusateur indiscret peut-être dans cet imbécile, vêtu en clergyman pauvre qui prétend connaître mieux que lui-même son intérêt ou son plaisir… et il lui administre pour tout salaire un coup de pied quelque part.

Mais s’il est à la fois ivrogne et philosophe (et cette coïncidence n’est pas rare non plus) il s’acquitte envers son ventre et envers son salut éternel en s’octroyant à son secouriste l’argent et le coup de pied. Ainsi faisait, par exemple, le fameux marquis de Quensbury, le père du non moins célèbre lord Douglas.

Un jour, un homme en état d’ivresse manifeste et en guenilles demanda l’aumône.

Ah çà ! lui dit le marquis, au lieu de dépenser ton argent à boire, tu ferais mieux de t’acheter des vêtements.
—  Oh ! répond le poivrot, j’ai demandé à mon dos s’il avait froid, il m’a répondu : No !!! mais j’ai demandé à mon gosier s’il avait soif, il m’a répondu : Yes !

« L’Universel : magazine hebdomadaire. »  Paris, 1903.

« Mettre de l’eau dans son vin »

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« Mettre de l’eau dans son vin, » est une expression figurée qui signifie rabattre de ses prétentions. «Etre obligé de mettre de l’eau dans son vin», c’est être obligé d’abaisser son amour-propre devant quelque obstacle ou quelque vanité hostile. Il n’est aucun rang, aucun état de la vie, où l’on soit à l’abri d’un cas si fréquent. Partout, dans tous les rangs, on a au-dessus de soi quelque puissance supérieure, et autour de soi des influences rivales. C’est une des conditions de l’ordre social établi, et on n’a d’autre chose à faire que de s’y soumettre de bonne grâce.

Les anciens, voulant exprimer quel feu l’abus du vin met dans le corps, ont, dans une fable, représenté Bacchus frappé de la foudre et précipité tout embrasé dans le bain qui éteignait les ardeurs dont il se sentait consumé. C’était bien involontairement, comme on le voit, que le dieu de la treille se trouvait ainsi exposé à mélanger de l’eau avec son vin.

Le premier qui, pour éviter les effets trop funestes du vin sur l’organisme humain, a pris la sage détermination de mettre de l’eau dans son vin, serait, au rapport de Pline, Straphilas Tyrrhénien le fils, dont la mémoire doit être en exécration à tous les ivrognes, mais qui, très heureusement, n’a pas manqué d’imitateurs.

Dans les collèges et les pensions, autant par système hygiénique que par économie, on donne aux élèves un mélange d’eau et de vin, qu’on appelle abondance, sans doute parce que l’eau y domine et permet qu’on s’en verse abondamment.

« Histoire anecdotique et morale des proverbes et dictons français. »  Joséphine Amory de Langerack, Lille, 1883.