Balzac

Emprunts

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monnier-balzacBalzac appréciait beaucoup Henry Monnier et allait souvent lui faire visite; mais, comme l’auteur d’Eugénie Grandet ne jugeait pas à propos de s’astreindre  envers tout le monde aux règles étroites de la politesse, il fallait garder qu’une personne inconnue de lui, homme, femme ou enfant, se rencontrât sur son chemin il eût marché dessus sans les voir.

« Quand il vient chez moi, disait Monnier, et que je me trouve au milieu de ma famille, je jette ma femme dans une chambre à droite, mes enfants dans une chambre à gauche, je referme avec soin les portes, et alors seulement je m’occupe de lui répondre. »

Du reste, Monnier avait contre Balzac un sujet de rancune.

Molière disait, en faisant des emprunts aux auteurs dramatiques qui l’avaient précédé : « Je reprends mon bien où je le trouve. » Balzac, à son tour, disait :

« Un grand écrivain est le secrétaire de son siècle; il peut s’emparer de tout ce qui est à sa convenance chez ses contemporains. »

Il était sous-entendu que « le grand écrivains c’était lui, Balzac, et, en vertu de ce principe, il ne se gêna pas, une fois, pour puiser dans l’escarcelle de son ami. Parmi les scènes parlées de Monnier, se trouvait une Histoire de Napoléon racontée dans une veillée, petit chef-d’œuvre de naïveté militaire. Balzac l’avait entendue, et un beau jour, il vint prier l’artiste de la répéter pour lui seul. Monnier s’y prêta sans défiance, et quelques mois plus tard, ce récit était reproduit, presque mot pour mot, dans un des plus beaux romans de Balzac, le Médecin de campagne.

A la vérité, les droits de la propriété littéraire n’étaient pas alors définis aussi nettement qu’aujourd’hui. La preuve en est qu’un vaudevilliste du Palais-Royal s’empara, à son tour, de l’Histoire de  Napoléon, et Alcide Tousez avait dans la pièce un rôle très divertissant.

Elie Berthet. « Histoires des uns et des autres. » Paris, 1878.

Le coupable

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proces

Le procès Verger a eu son premier dénouement. La peine de mort a été prononcée. Nous n’avons rien à dire sur cette affaire, qui ne supporte pas la plaisanterie. Si on ne le considère pas comme un fou, l’assassin est du moins de la catégorie de ces êtres exaspérés, pour qui rien n’existe plus au monde que l’ardeur d’une vengeance à assouvir.

Son attitude à l’audience, ses fureurs, ses cris, ses convulsions, tout annonce un fanatique ivre de sa colère. Il n’offre aucun intérêt à l’analyse psychologique, à moins qu’on n’y trouve un exemple de vanité extravagante, d’orgueil démesuré. Sa famille est d’ailleurs fantasque. Le frère voulait exploiter la vente du portrait de son frère; le père pose pour les courses que cette affaire lui a occasionnées !

Ne trouvant pas matière à élucubrations philosophiques, les journaux judiciaires se rattrapent sur les détails intimes. La curiosité avec laquelle le public est avide de connaître l’heure et la quantité des repas de Verger est quelque chose de prodigieux ! Que peut-il donc résulter de ces détails ? Est-ce l’espoir d’un remords qui fait courir après ces indiscrétions ? En tous cas, voici ce que les journaux impriment gravement :

Verger a peu dîné dimanche. Sa nuit a été agitée et sans sommeil. Sa respiration était courte et oppressée. Il changeait souvent de place et de posture sans pouvoir trouver le calme et le repos. Il s’est levé lundi de grand matin. Sa figure, ordinairement pâle, était livide et portait des traces d’une nuit d’insomnie. Son abattement était extrême. Il a demandé son déjeuner, mais c’est vainement qu’il a voulu manger. Après d’inutiles efforts pour vaincre l’état d’affaissement dans lequel il se trouvait, il a renvoyé le mets qui lui avait été apporté.

Ces renseignements conviendraient aussi bien à un journal de médecine. Au surplus, il est peut-être essentiel de constater, au point de vue de la découverte des crimes et de l’étude des criminels, les symptômes physiques qui précèdent, accompagnent ou suivent les émotions de la cour d’assises. On a déjà publié dans un journal que Verger paraissait avoir à l’audience le gosier très desséché. Ce détail, qui a pu faire sourire, tient à un ordre de considérations fort graves.

Balzac, dans des travaux publiés par la Revue de Paris en 1852, et que les entrepreneurs de ses œuvres complètes n’ont pas encore réimprimés, racontait que Vidocq et Samson lui avaient affirmé, comme un fait sans aucune exception et hors de toute controverse, que tous les criminels, au moment de leur arrestation, étaient atteints d’une suppression de salive qui ne cessait qu’après plusieurs semaines. Les assassins sont ceux qui recouvrent le plus tard la faculté de saliver. L’exécuteur des hautes-œuvres n’avait jamais vu d’homme cracher en allant au supplice, ni depuis le moment où on lui faisait la toilette. Et à ce propos Balzac racontait, en attestant son authenticité, l’anecdote suivante :

Sur une frégate du roi, avant la révolution, en pleine mer, il y eut un vol de commis. Le coupable était nécessairement à bord. Malgré les plus sévères perquisitions et l’habitude d’observer les matelots, on ne put rien découvrir touchant l’auteur du vol. Grande rumeur ! grand désappointement dans tout l’équipage. Quand il eut vu la stupéfaction générale, le contremaître dit au commandant :

Demain matin, je trouverai le voleur.

Le lendemain, le contremaître fait ranger l’équipage sur le gaillard, en annonçant qu’il va rechercher le coupable. Il ordonne à chaque homme de tendre la main, et lui distribue une petite quantité de farine. Il passe la revue en commandant à chaque homme de faire une boulette avec la farine, en y mêlant de la salive. Il y eut un homme qui ne put faire sa boulette faute de salive.

Voilà le coupable , dit le contremaître qui ne s’était pas trompé.

Verger n’éclaircira aucun problème psychologique. Il servira tout au plus à préciser une fois de plus ce phénomène de physiologie.

« Le Chroniqueur de la semaine. »  Libr. A. Taride. Paris, 1856.
Image d’illustration.

Désertion de Paris

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Elle n’est pas comparable à la désertion des campagnes. Cependant, elle a pris, cette dernière quinzaine, une ampleur inégalée jusqu’à présent.

Comme jadis on fuyait Limoges, Avignon ou Marseille, alors que la peste y exerçait ses ravages, on a fui Paris, son air étouffant, sa fièvre, ses odeurs. Jamais on ne vit tant de volets tirés, jamais, non plus, tant de devantures closes. Ces rideaux de fer qui resteront baissés pour deux semaines et davantage indiquent un changement profond dans la vie sociale.

Quand Balzac édifiait son oeuvre, les commerçants, d’un bout de l’année à l’autre, étaient rivés à leurs comptoirs. Il ne fallait rien moins que la retraite ou la mort pour les leur faire abandonner. Aujourd’hui, les boutiquiers s’accordent volontiers quelque répit. Ils ont raison, du reste, car ils ne font qu’imiter en cela leur clientèle habituelle. La plupart d’entre eux ont collé sur leur porte un avis manuscrit :

« Réouverture le… »

Et ils sont partis, sans plus d’émoi.

Parmi les innombrables écriteaux de ce genre, nous en avons noté un dont la teneur nous a ravi.

« Fermé jusqu’au 1er septembre pour cause de maladie. »

Gloire au petit cordonnier qui le rédigea dans sa candeur ! Qu’un artisan souffrant annonce, et ce longtemps d’avance, la date de la reprise de ses travaux, voilà qui est d’un optimisme réconfortant !

« Les Annales politiques et littéraires. »  Paris, 1928. 
Illustration : © musée Nicéphore Niepce.

Portrait

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Lamartine a tracé ce portrait de Balzac :

Son extérieur était aussi négligé que son génie. Il avait la forme d’un éléphant : une  grosse tête, des cheveux éparpillés sur son col et sur ses joues comme une crinière que les ciseaux ne taillaient jamais, des lèvres épaisses, des yeux doux mais pleins de feu, un costume se heurtant à toute élégance, des vêtements trop petits pour son corps colossal, un gilet toujours déboutonné, du linge grossier, des bas bleus.

Il avait l’apparence d’un écolier en vacances qui a grandi trop vite pour ses habits.

« Hier, aujourd’hui, demain. Gazette historique. »  Paris, 1923.
Illustration : Nadar.

Dix francs l’huissier

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Balzac, dont on connaît les embarras d’argent, n’aimait guère les huissiers contre lesquels il eut souvent à se débattre. Cette antipathie ne l’empêcha pas d’accepter parmi ses amis, sinon parmi ses intimes, un de ces officiers ministériels.

Il est vrai que cela se passait à la campagne, et que l’huissier dont il s’agit n’avait pas fait fortune dans la procédure. Il vivait chichement et mourut, ne laissant pas de quoi se faire enterrer.

Quelques voisins résolurent d’y pourvoir de leurs deniers. Ils fixèrent la cotisation à dix francs et allèrent trouver Balzac qui semblait accepter de faire partie de ce comité funéraire :

Dix francs, et pour un huissier !… s’écria-t-il. En voici vingt, enterrez-en deux !