banlieue

Rossini au boulevard 

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Georges Cain a conté l’anecdote.Elle prouve que si Rossini ne fut pas prophète en son pays à la première du Barbier de Séville, il le fut à Paris au lendemain de Guillaume Tell

Ce samedi d’août, à minuit, le boulevard Montmartre fut envahi par la foule, qui se  massa devant le numéro 10, surnommé « la boîte aux artistes », à raison de la qualité  d’un grand nombre de locataires. 

C’étaient les spectateurs sortant de l’Opéra, en grande toilette, bientôt suivis d’un groupe d’apparence bizarre, de gens porteurs de paquets. Les paquets étaient les instruments. Les porteurs étaient les musiciens de l’orchestre ! Leur chef Habeneck parut : tous venaient fêter Rossini par une sérénade à l’italienne ! On joua l’ouverture de Guillaume Tell, puis les trois créateurs, Dabadie, Nourrit et Levasseur chantèrent le trio du serment. Ensuite ils entonnèrent, à l’occasion de son départ, la cantate : 

Le ciel natal, hélas,  ♪
T’envie à nos climats;
♫ Tu nous quittes, mais ton génie
Ne nous quittera pas. ♫

Le plus amusant, c’est que Rossini n’était pas chez lui. Il arriva, voulut forcer les barrages. 

Je suis Rossini. 
— Allons donc! Tenez-vous tranquille ! On ne nous la fait pas ! 

« Comoedia. » Paris, 1920. 

Les joies de la banlieue

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Les habitants de Montmorency sont fiers de leurs cerisiers, ceux de Nanterre, de leurs rosières, et ceux d’Argenteuil de leurs asperges. Romainville a mieux que des cerises, des rosières et des asperges. Elle a un tramway. 

Et de ce tramway, elle s’enorgueillit à juste titre. On le montre aux étrangers comme un objet de curiosité. Ce tramway a ceci de particulier qu’il a deux voitures qui passent, selon qu’elles sont attelées à l’avant ou à l’arrière, dans deux rues différentes. L’une porte le n° 36, l’autre le n° 93. 

Chaque matin, les habitants se mettent aux fenêtres. Le spectacle est, en effet, très amusant. A la station, des « voyageurs » attendent. Ignorants des coutumes locales, ces pauvres gens s’installent dans le premier tramway venu, sans regarder, au préalable le numéro de la voiture. Et, à leur grande surprise, au lieu d’aller directement à Paris, ils sont véhiculés soit rue de Paris, soit avenue de la République. 

Les Romainvillais, gens avisés, ont tiré profit de la situation. N’ayant pas de casino (les jeux de hasard sont interdits) ils jouent « au tramway ». 

 — Je mise sur le 36 !
— Et moi sur le 93 !

Le Tramway est devenu  le Pari Mutuel de Romainville. Les distractions sont si rares
en ce moment !

« La Grimace. » Paris, 1917.

L’emprunteur

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automobile.Les journaux signalent l’existence, dans la banlieue parisienne, d’un malfaisant individu qui commence à se faire non pas un nom (il demeure jusqu’ici anonyme) mais une sorte de notoriété dans une spécialité assez singulière.

Toutes, les fois qu’il en trouve l’occasion, ce bougre dérobe les voitures automobiles momentanément abandonnées par leur conducteur le long des trottoirs hors des lieux désignés comme parcs de stationnement. Ce n’est pas une nouveauté, dira-t-on, voici bien longtemps que les voleurs d’autos ont fait parler d’eux pour la première fois. D’accord, mais le voleur qui nous occupe a ceci de particulier qu’il n’est pas un véritable voleur, c’est en quelque manière un emprunteur. Lorsqu’il a cessé de se servir de la voiture dérobée, son plus grand plaisir est d’adresser au propriétaire, dont il a relevé le nom et l’adresse sur la plaque d’identité, Un petit mot ainsi conçu :

« Cher monsieur (ou chère madame s’il s’agit d’une dame), votre bagnole que vous croyez disparue à jamais, se trouve en tel endroit (ici le nom de quelque localité banlieusarde), Vous pourrez venir la chercher quand il vous plaira, je l’ai laissée en parfait état dans le terrain vague qui fait le coin de la rue Gambetta et de l’avenue de la Victoire. Recevez, cher Monsieur, avec mes excuses et mes remerciements, l’assurance de mes sentiments distingués. »

Cette missive, ça n’a l’air de rien, mais il n’en faut pas davantage pour empoisonner le monsieur ou la dame à qui elle est adressée.

Mettez-vous à la place de ce malheureux. Ayant constaté la disparition de votre voiture, un peu démodée déjà et pas mal usée, vous vous êtes empressé de signaler l’événement à la compagnie qui vous assure contre le vol. Peut-être aviez-vous choisi déjà la huit-cylindres qui devait remplacer le tacot fugitif. Peut-être au contraire, revenu des joies de l’auto, aviez-vous décidé de remployer la somme qui vous est due à l’achat d’une petite maison de campagne ou d’un magnifique tableau de Millet, exécuté par Cazot, le peintre à la mode. Et soudain voilà tous ces beaux projets qui s’écroulent. Il vous faut décommander l’assurance, renoncer à la huit-cylindres, oublier le Millet-Cazot*, et prendre tristement le tramway ou le train pour aller dépanner en quelque patelin perdu de la banlieue la bagnole dont vous vous croyiez débarrassé.

  • En 1930, Jean-Charles Millet et Paul Cazot furent arrêtés et condamnés pour fabrication et vente de fausses oeuvres de Millet, Delacroix, Rousseau… et autres artistes de l’Ecole de Barbizon.

Bernard Gervaise. « Le Quotidien de Montmartre. »  Paris, 1930.

Le rapide-ramasseur

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On sait que, depuis de longues années, les habitants de la banlieue travaillant à Paris se plaignaient amèrement de la lenteur incroyable des trains et de leurs arrêts multiples. On constatait, en effet, bien souvent, que l’on mettait plus de temps pour atteindre une localité située à vingt kilomètres de Paris que pour se rendre par le rapide dans une grande ville de province. Le problème à résoudre paraissait jusqu’à ce jour insoluble : organiser des trains rapides sur les lignes de banlieue, c’était, de toute nécessité, ne point desservir toutes les stations, et desservir toutes les stations, c’était maintenir de vieux horaires lamentables.

Le Conseil Supérieur des Chemins de Fer vient d’avoir une initiative véritablement admirable, qui donnera désormais satisfaction à tous les banlieusards en créant, dès le mois prochain, des rapides toutes stations. Ces trains rapides, qui n’arrêteront nulle part et arrêteront cependant partout, seront composés, cela va de soi, d’une locomotive et d’autant de wagons que la ligne comporte de stations.

Partant à toute vitesse de Paris, ce rapide décrochera un wagon avant de traverser en trombe chaque station, wagon qui, nécessairement, sera celui de queue. Ce wagon sera commandé par un serre-frein qui en assurera l’arrêt exact devant la station, tandis que le rapide continuera, à toute allure, à desservir par le même moyen les stations suivantes. Au retour, la locomotive accomplira le service inverse; elle reviendra sur Paris à une allure de rapide, ramassant en route tous les wagons arrêtés devant chaque station et où les voyageurs de la localité auront pris place.

La seule question qui restait à résoudre était celle du choc à subir par chaque wagon au moment du ramassage par le rapide. Plusieurs projets ont été présentés à ce sujet. Le premier consistait à munir chaque wagon d’une commande par chaîne très démultipliée, analogue à celle des bicyclettes et actionnée par le serre-frein qui, pris de peur à l’approche du rapide-ramasseur, eût fait des efforts désespérés pour lancer son wagon. Malheureusement, la défaillance d’un homme était toujours à craindre.

On a donc songé à emmagasiner, au moment de l’arrêt, l’air comprimé produit par le serrage des freins pour l’utiliser au départ comme moteur. Solution élégante, mais qui pouvait, dans certains cas, faire défaut. On a donc adopté finalement, en s’inspirant des dernières découvertes de la science, le moteur-fusée, placé à l’arrière du wagon. Lorsque le rapide est en vue, le chef de gare allume la fusée qui est à l’arrière du wagon et, tout aussitôt, celui-ci se met en marche à une allure de plus en plus rapide; il suffit de calculer l’action de la fusée et le geste du chef de gare pour que le wagon ramassé soit exactement à l’allure du rapide-ramasseur lorsqu’il est rejoint.

En dehors de sa haute portée scientifique et de son utilitarisme évident, ce nouvel aménagement vraiment remarquable des trains de banlieue fournira un agréable sujet de distraction à tous les voyageurs. Les habitants du pays ne manqueront point de venir chaque jour sur le quai de la gare assister au ramassage du wagon local; ils exciteront de la voix et du geste le chef de gare à remplir son rôle d’allumeur avec exactitude et précision, et si les mal lotis pouvaient, jusqu’à ce jour, se plaindre qu’on ne songeât point suffisamment à eux, ils auraient mauvaise grâce à prétendre désormais qu’on les abandonne.

Gaston de Pawlowski, 1928.