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Azor et les saucisses

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Il remplissait l’office d’un domestique. Tout le quartier le connaissait et les fournisseurs étaient au fait de ses allures, car il se présentait chez eux avec un papier attaché à son collier, et sur lequel était inscrit ce qu’on devait lui remettre. Un jour il fut envoyé chez le charcutier, avec mission de rapporter six saucisses, qui furent soigneusement enveloppées dans un papier et qu’il prit dans la gueule.

L’animal s’en allait réfléchissant, car, ne l’oubliez pas, les chiens pensent, et le fumet appétissant des saucisses lui montait au nez, en éveillant son appétit. Il avait grande envie d’en manger une, une seule. Mais elles étaient comptées, et l’on se fût certainement aperçu du larcin. Et pourtant quelle tentation ! Comment faire ? N’y avait- t-il pas un moyen d’accorder le devoir avec la gourmandise, sans encourir la correction dont il avait si grand’peur ?

Une idée lumineuse vint au chien. Les saucisses étaient comptées, oui ! mais elles n’étaient pas mesurées sans doute. Toutes les saucisses n’ont pas la même longueur. Cette pensée fit construire tout un plan dans sa cervelle et il l’exécuta sur-le-champ, avec l’adresse d’un écolier en maraude.  Au lieu de suivre le chemin ordinaire dans lequel passait beaucoup de monde, il avisa une ruelle déserte, bordée de grands jardins, et il y entra. Une fois caché là, dans l’enfoncement d’une porte, il se livra aux délices du fruit défendu. Chaque saucisse fut délicatement mordillée aux deux bouts, puis il les replaça toutes tant bien que mal dans le papier et retourna triomphant chez son maître.

Le crime fut enfin découvert, mais le moyen de gronder l’animal après un pareil trait ? L’eussiez vous fait ? Je ne le crois pas. Quant à moi, je n’en aurais pas eu le courage.

E. Sanfourche »Les chiens, les chats et les oiseaux : traité d’hygiène. » Paris, 1866.

Le chien qui manifeste

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barbet-cortège

Pendant les dernières manifestations, on a pu voir, tantôt au Quartier Latin, tantôt sur les boulevards, en tête des colonnes de manifestants ou courant sur leurs flanc comme un chien de berger autour de son troupeau, un barbet au poil roux.

Toujours crotté jusqu’aux oreilles, comme tout barbet qui se respecte, et jappant contre les bottes des agents et les jambes des chevaux de la garde, depuis dix ans il ne manqua pas une manifestation de quelque importance.

Un vieux brigadier de gardiens de la paix se rappelle avoir vu ses débuts aux beaux jours du boulangisme.

Le soir du 27 janvier 1889, l’imprudent avait suivi au poste de l’Opéra un petit marmiton arrêté près de là.

Les agents s’amusèrent des sourds grognements de ce barbet qui semblait les gourmander, et le baptisèrent Papa Clément. Mais l’un d’eux ayant voulu le prendre, Papa Clément fila entre ses jambes et on ne le revit plus qu’à la prochaine manifestation.

A qui appartient Papa Clément ? où gîte-t-il ? personne n’en sait rien.

Il se montre seulement quand il y a du charivari ou de la joie dans nos rues, et c’est lui que l’on vit assis au beau milieu des Champs-Elysées le matin du 6 octobre 1896, attendant à l’aise le cortège du Tsar de Russie Nicolas II, qu’il salua au passage de joyeux jappements.

« L’Écho du merveilleux. »  Paris, 1898.

Le complice

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décrotteur

Un officier, flânant un jour à Paris, sur un des ponts qui traversent la Seine, baissant le regard, vit ses bottes, auparavant rutilantes et bien cirées, maintenant toutes couvertes de boue. Un chien barbet, qui avait surgi d’on ne sait où, et qui s’était jeté sur lui, en était sans nul doute le responsable. Notre homme, voyant un décrotteur installé sur le pont, se dit qu’il avait bien de la chance; il jugea fort opportun de faire cirer ses bottes.

Mais cet incident s’étant renouvelé de nombreuses fois, les soupçons commencèrent à le titiller. Il épia l’animal, et le surprit à se rouler dans la boue sur les bords de la rivière, puis attendre qu’il passe quelqu’un dont les bottes fussent bien propres et bien luisantes. Ensuite il le vit aller, tout dégoûtant, se frotter contre tout chaland qui passait.

L’officier, ayant vérifié que le cireur était le maître du chien, n’eut plus de doute que ce tour avait été appris à l’animal.

Penaud, le décrotteur avoua qu’il avait effectivement formé le barbet à cet exercice.

L’officier amusé, proposa une belle somme d’argent, acheta le chien, et le prit avec ses bagages pour l’Angleterre. A Londres l’animal resta attaché quelque temps, jusqu’à ce que l’officier le libère enfin de sa corde.

Le barbet demeura tranquille un certain temps, et puis il prit la poudre d’escampette. Deux semaines plus tard, il cabriolait sur le pont auprès de son premier maître, et reprenait son fameux manège.

Depuis, et je n’ai pas de honte à l’avouer, je me méfie de tout toutou capable de prendre un bateau pour rejoindre son maître cireur de pompes.

Texte inspiré d’une anecdote parisienne de 1874.
Illustration-montage: Gavroche.