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Barbes

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landru-chabrolNous sommes menacés, paraît-il, d’un retour de la barbe. C’est une offensive capillaire de grand style : les dames vont laisser repousser leurs cheveux et les messieurs abandonneront la mode des mentons bleus. 

Il y a peu de chance que cette résolution à double détente aboutisse. Nous exécrons les visages pilifères. C’est un fait et rien n’y prévaudra. 

Curieuse désaffectation ! Pierre le Grand imposa aux visages barbus une taxe écrasante. Et seuls les riches arboraient ainsi boucs et barbe assyrienne. 

Au moyen âge, le port de la barbe était signe d’autorité et de richesse. 

Tout récemment une polémique ardente mit aux prises André Gide et André Rouveyre sur ce point délicat : « Hamlet portait-il la barbe ? » 

Un prince, un guerrier aurait rougi  (d’après André Rouveyre) de présenter figure de clergyman. Etre privé de barbe, c’est renoncer à cette marque de force, de virilité. Les vieilles éditions de Shakespeare rapportent cette exclamation du héros d’Elseneur :

« Suis-je un lâche ? Qui veut m’appeler un vilain ? Qui veut me frapper au visage ? Qui veut m’arracher la barbe et me la jeter au visage ? »

Le fait est donc avéré. Hamlet était jeune, neurasthénique et barbu. 

Mais chaque civilisation possède son idéal, son éthique, et le courage affecte, à chaque époque, un visage différent. 

Durant l’affreuse campagne de Russie, Napoléon Ier vit paraître, un matin de gelée polaire, le maréchal Daru rasé de frais, correct et strict. Et l’Empereur ne put s’empêcher de déclarer devant son état-major :

« Voilà l’homme le plus courageux de l’Empire ! » 

Nous continuerons donc à nous raser, virilement, courageusement, comme Daru. 

« La Femme de France. » Paris, 1928.
Photo film : Landru, Claude Chabrol, 1963.

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La barbe

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bud-spencer

Reportons-nous de quelques milliers d’années en arrière. Au moment où l’homme sortait de l’animalité, moment bien solennel, il n’avait pas de barbe. Il n’avait pas de barbe pour cette simple raison que son corps était uniformément couvert de poils. Pour qu’une barbe soit une chose bien définie, il faut qu’elle ait des frontières. Si tout est barbe, rien n’est barbe.

Je ne suis pas très ferré sur la préhistoire : mais tout me porte à croire que, durant des millénaires, les poils humains tombèrent comme des mouches. Le fait est qu’il y a de vieilles statues grecques qui sont sans poils. Autrement, dit, ces statues représentent de jeunes hommes et de jeunes femmes imberbes. Mais, aujourd’hui, on rencontre encore beaucoup d hommes barbus. Et ce simple fait doit déjà nous rendre prudents : le problème de la barbe est sans doute plus complexe qu’on ne le suppose. La barbe a eu peut-être des périodes de décadence et des périodes de recrudescence.

Pour les journalistes, dignes de ce nom, les barbes, comme les bottes, sont avant tout des choses qui font penser. Le problème de la barbe se rattache à tous les autres problèmes. Contentons-nous de l’étudier oh ! très brièvement au triple point de vue de l’âge, du sexe et de la religion.

Le nouveau né n’est jamais barbu. Et pourtant, il est plus fragile que l’adulte. La barbe n’est donc ni un vêtement,ni une cuirasse. Peut-être la Nature a-telle compris que les nourrices seraient intimidées par les barbes précoces de leurs nourrissons.

Aujourd’hui, la barbe est l’attribut de l’homme. La femme à barbe se raréfie de plus en plus. Mais il fut un temps où, pareille à toutes ses compagnes, elle devait ne pas attirer l’attention des badauds. Pourquoi le menton féminin s’est-il peu à peu différencié du menton masculin ? Je n’en sais rien. Il est d’ailleurs bon que la mère de famille, toujours penchée sur ses casseroles, ait l’habitude de porter la barbe derrière la tête. 

Les lois de la nature sont partout les mêmes. Partout l’homme doit détendre son jardin contre l’envahissement des mauvaises herbe. Cela n’empêche pas qu’il y a des peuples à barbes et des peuples à mentons glabres. C’est que tous les peuples ne sont pas également religieux. L’homme respectueux qui s’interdit de rien changer à l’ordre universel, laisse pousser sa barbe. Se raser est le fait d’un individu que s’affranchit, qui se permet de corriger l’oeuvre du Créateur. Je me hâte de dire que, dans sa lutte contre la nature, cet audacieux finira par être vaincu. Pendant cinquante ans, il repoussera les attaques de l’adversaire. mais un jour le rasoir lui tombera des mains. Et il entrera dans l’Au-delà avec une barbe de quarante huit heures.

Aujourd’hui, le problème de la barbe se présente sous un aspect nouveau. Les hommes qui se rasent se comptent par centaines de millions. Que notre contemporain soit barbu, ou qu’il ne le soit pas, c’est qu’il l’a bien voulu. Qu’est-ce qui explique son choix ? Là est la question. 

On a défini Tristan Bernard :  » Une barbe derrière laquelle il se passe quelque chose ». Hélas ! nos concitoyens barbus ne ressemblent généralement pas à Tristan Bernard : ce sont des barbes derrière lesquelles il ne se passe rien du tout. Très longtemps, j’ai vu dans la belle barbe de certains quinquagénaires le signe de la sagesse, et il m arrive encore de prendre au sérieux, lorsqu’il a une barbe, le monsieur qui, dans un café, lit gravement son journal en face de moi.Mais, le plus souvent, s’il a le malheur d’ouvrir la bouche, je reconnais mon erreur. Les barbes sont des décorations qui ne prouvent rien.

Il y a des barbes majestueuses derrière lesquelles se cache une mâchoire trop forte, ou bien un menton tout-à-fait insuffisant. L’homme barbu ne se montre pas tel qu’il est…

Fred. « Le Madécasse. » Tananarive, 1932.