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Les bébés salés

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georges-de-la-tourSi saint Nicolas (celui de la légende qui ressuscita en soufflant dessus les trois petits enfants qu’a sept ans qu’sont dans l’saloir, où les a couchés un féroce charcutier), si  ce saint Nicolas, dis-je, se promenait en Arménie, il pourrait y exercer sa thaumaturgie protectrice de l’enfance.

Non que les Arméniens aient coutume de fabriquer des conserves avec les petits enfants qui s’en vont glaner aux champs, mais tout de même ils font subir à leurs nouveau-nés un traitement que j’oserai qualifier de barbare.

Cette coutume se pratique normalement. Dès leur naissance, les nouveau-nés sont entièrement recouverts de sel et restent ainsi pendant trois heures. Après quoi, on les lave à l’eau chaude.

Chez différentes peuplades d’Asie, ce séjour dans le sel se prolonge pendant vingt-quatre heures.

Cette coutume est attribuée à une superstition. Le sel exorciserait les nouveau-nés, leur procurerait la force et la santé, et les soustrairait à l’influence des mauvais esprits.

Il est à peine besoin de remarquer que ces petits êtres n’ont pas été consultés et que, s’ils l’étaient, ils seraient très probablement d’un avis différent.

« Nos lectures chez soi. » Paris,  1910.
Peinture de Georges de La Tour.

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Une nourrice improvisée

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mere-bebeDans les campagnes du Midi, les femmes qui en été travaillent aux champs emportent, quand elles sont nourrices, leurs bébés dans une corbeille peu profonde, et choisissent à l’ombre une place où elles déposent leurs chers petits êtres. Puis, à l’heure des repas, elles viennent leur donner le sein.

Une d’elles laissait son enfant à la garde d’une belle chienne qui, ayant mis bas, avait du lait à pleines mamelles. Le pauvre bébé, loin de sa mère, criait de temps en temps. La chienne, qui lui était très attachée, paraissait inquiète. L’instinct lui avait-il appris ou avait-elle remarqué que lui, comme son petit à elle, tétait le sein de sa mère, et qu’avant de le prendre il criait bien fort ?

Toujours est-il que la bonne et douce bête eut l’idée de se placer en travers, au-dessus de la corbeille, offrant ses tétines à la bouche de l’enfant, qui, sans plus de façons, se mit en devoir d’y boire un petit coup en attendant le sein de sa mère.

Le bébé était magnifique et de très belle venue. Sa mère pourtant remarquait que, depuis qu’elle venait aux champs, il n’avait plus un si gros appétit, et cela l’étonnait un peu. Mais il se portait si bien qu’elle ne s’en préoccupait pas autrement, lorsqu’un jour, craignant l’orage, elle revint vers son enfant à une heure inaccoutumée. Et que vit-elle ?

La chienne, placée en dehors de la corbeille laissant le bébé boire son lait à pleine bouche. Alors elle comprit pourquoi il n’était plus si affamé que par le passé.

La chienne, en voyant approcher sa maîtresse, ne se dérangea pas. Elle la regardait de ses deux grands yeux doux, semblant lui dire : « Tu n’es pas toujours là quand il crie. Tu vois, le pauvret, il avait faim, il pleurait, je le console. Je te remplace un peu, regarde comme il a l’air content... »

La mère, qui aimait sa belle chienne, lui laissa d’autant plus la garde de son enfant, sans s’occuper (chose rare) des sots propos qu’on lui tenait, lorsqu’au village on sut qu’une chienne allaitait son enfant. D’aucuns craignaient que le petit n’aboyât.

Aujourd’hui, l’enfant a quatre ans. L’affection pleine de tendresse que le bébé et la chienne ont l’un pour l’autre ne s’est pas démentie. La mère me contait que souvent elle s’était cachée pour voir comment les choses se passaient.

« Quand le bébé criait, me disait-elle, la bonne bête, au-dessus de la corbeille qu’elle enjambait, se baissait et semblait caresser le visage de l’enfant de ses tétines rebondies, et lui, de sa petite bouche, en happait une et appuyait ses mains mignonnes sur le ventre de la chienne« .

Quand, bien repu, il s’endormait, elle se retirait doucement et, d’un petit coup de langue, lui donnait un baiser, puis se recouchait, fidèle gardienne, auprès de la corbeille.

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1889.

Doux sommeil

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bebe

En son berceau repose Bébé. Les rideaux de blanche étamine donnent à sa mignonne  figure des reflets de rose. Une respiration douce, à peine perceptible, sort de sa bouche minuscule qui se contracte en une moue adorable. Bébé a sans doute, dans son rêve, de grosses contrariétés. Le grand polichinelle ou le beau cheval que la fée des songes offre à sa vue est hors de portée de sa menotte. Il voudrait l’avoir… Bébé veut… Bébé a un désir irréalisable… Pauvre ange !… Déjà !… 

Penchés sur cet être fragile, le père et la mère regardent, boivent des yeux cette mignonne chose qu’un souffle pourrait briser. Retenant leur haleine, perdus au monde,  leurs sens, leur âme n’existent plus que pour cette petite tête blonde qui s’abandonne là, douillettement posée sur le blanc oreiller. En l’âtre clair, la flamme, comme si elle voulait se faire petite, atténue ses torsades éclatantes. La veilleuse elle-même n’ose pas pointer sa lueur discrète, et la pendule, se jugeant importune, assourdit son tic-tac monotone. 

Mais, qu’arrive-t-il ? Que se passe-t-il ? Quel est ce changement ? Voilà la bûche, tout à l’heure presque éteinte, qui crépite bruyamment en giclant des tourbillons d’étincelles, la veilleuse qui rayonne comme une bougie de marque et la pendule, elle-même affolée, qui sonne douze heures de suite quoiqu’il n’en soit que huit. Papa et maman, dont le front était barré d’un pli soucieux, ont comme un air d’allégresse. Leurs regards, empreints d’une joie humide, sont dans le ravissement. Il plane dans l’air une chose indéfinissable, faite de délicieuse ivresse…

Maintenant, si, vous tenez à connaître la cause de cette effervescence subite, jetez un coup d’œil sur le chérubin qui dort là, et considérez la joliesse heureuse de ses traits  délicats. Bébé a son rêve réalisé, Bébé a souri ! N’est-ce pas suffisant pour que tout soit en joie ?

Jehan Notir. « La Picardie : littéraire, historique et traditionniste. »  Cayeux-sur-Mer, 1900.

Galanterie

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couple-enfantsLorsqu’il y a quelques jours, le gouvernement américain déclara le moratoire, il fut spécifié que la Caisse d’Epargne continuerait ses paiements.

Les épargnants se précipitèrent aux guichets de la Caisse et une longue file se trouva formée devant chacun d’eux. Au bout de la file, une femme qui portait un bébé attendait. On la laissa courtoisement passer et après avoir touché son argent elle se retira. Une autre femme avec un bébé se présenta alors et arriva très vite au guichet.

Mais quelqu’un avait reconnu le bébé qui, si on n’était pas intervenu, aurait servi une troisième fois à attendrir les trop galants Américains.

« Marianne : grand hebdomadaire littéraire. »  Paris, 1933.

La naissance d’Henri V

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Naissance-duc-de-bordeaux

Un érudit, M. Albert Malet, agrégé d’histoire, a découvert à la Bibliothèque nationale une copie des Mémoires inédits de la duchesse de Gontaut-Biron.

Née en 1773, elle mourut seulement en 1855. Sous la Restauration, elle devint gouvernante des Enfants de France, et comme telle elle dut assister officiellement à la naissance du duc de Bordeaux. Ici nous laissons la parole à M. Albert Malet, qui nous donne, d’après les Mémoires en question, la bien curieuse anecdote qui suit :

Mme de Gontaut, qui habitait aux Tuileries comme gouvernante de Mademoiselle, venait de se coucher, quand l’on frappa violemment à sa porte :

Venez vite, vite ! lui crie-t-on, Madame accouche ! Dépêchez-vous ! 

Prête à se lever au premier signal, elle prend à peine le temps de passer un peignoir et se précipite dans la chambre de la duchesse. Celle-ci la salue de ce cri :

C’est Henri !

Et les deux femmes s’embrassent éperdument.

Vite des témoins ! ajoute Madame…

Le duc d’Orléans arrivait. Avant d’aller présenter ses félicitations à l’accouchée, il entra dans le salon où l’on avait porté l’enfant. Il le regarda attentivement. Puis, marchant au duc d’Albuféra :

Monsieur le maréchal, lui dit-il, je vous somme de déclarer ce que vous avez vu. Cet enfant est-il réellement le fils de la duchesse de Berry ? 

Mme de Gontaut ne put réprimer un vif mouvement d’impatience.

Dites, Monsieur le maréchal, dites tout ce que vous avez vu. 

Le maréchal attesta énergiquement la légitimité de l’enfant.

Je le jure sur mon honneur ! ajouta-t-il. Je suis plus sûr que monseigneur le duc de Bordeaux, ici présent, est l’enfant de Mme la duchesse de Berry, que je ne le suis que mon fils soit l’enfant de sa mère.

Il y eut un long silence, puis le duc d’Orléans salua et sortit. 

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  Paris, 1891.

Le soin des bébés chez les Peaux-Rouges

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Les Peaux-Rouges sont des sauvages, au moins pour nos préjugés européens; mais les enfants, chez eux, sont entourés dès leur naissance d’autant de soins, d’autant de sollicitude et de tendresse que les nôtres … à part certains préjugés assurément cruels, et dont les mères Peaux-Rouges souffrent certainement les premières.

Ce n’est pas un préjugé, c’est une nécessité qui oblige les mères, dans les tribus restées sauvages de l’Amérique du Nord, à attacher leur enfant sur une planche et à le porter sur le dos comme un paquet. C’est sur ces pauvres créatures que retombe la bonne moitié du travail quand les hommes sont à la chasse ou à la guerre, elles labourent, soignent le bétail, portent des fardeaux. Que feraient-elles de leur bébé, pendant ce temps ? Et quand elles doivent le nourrir ou veiller sur lui ? S’il crie la faim ? La planche où il se débat est ramenée du dos sur la poitrine de la mère. A-t-elle à produire un gros effort musculaire, à tenir tête, par exemple, aux chevaux demi-sauvages qui servent de montures aux Indiens ? Elle rejette l’enfant sur son dos, sans même troubler son sommeil. Habitué aux rudes secousses d’une existence mouvementée, il se laisse bercer par elle, et l’on en a même vu dormir à poings fermés, un jour de bataille, lorsque la mère qui les portait s’occupait des chevaux des guerriers, dont elle soutenait l’ardeur par ses cris sauvages.

D’ailleurs, si primitif que soit le berceau, l’amour maternel trouve moyen de le rendre plus gracieux et plus confortable. Des femmes indiennes s’ingénient à sculpter l’informe planche, à lui donner une courbe gracieuse; elles la doublent d’une moelleuse peau de daim. Bien que l’enfant soit ficelé à la planche, comme un gros saucisson, de manière à ne pas tomber, certaines mères poussent la sollicitude jusqu’à munir la planche d’un rebord en cuir, avec une grossière capote qui abrite du soleil ou de la pluie la tête du petit dormeur. Alors, le berceau suspendu a l’air d’un énorme soulier.

Chères Européennes, écoutez ceci, et prenez de pauvres sauvages pour modèles: jamais la femme Peau-Rouge ne maltraite son fils. On prétend, il est vrai, que les petits Peaux- Rouges ne pleurent jamais. Peut-être mais ils poussent des hurlements, ce qui est plus intolérable encore. En Europe, cinq mères sur dix auraient vite fait d’allonger à tout le moins une bonne taloche au petit démon. La mère indienne le laisse crier tant qu’il lui plaît; voyant qu’on ne l’écoute pas, il ne tarde pas à se calmer. Tout au plus, si le vacarme devient intolérable, se borne-t-elle à lui pincer le nez jusqu’à ce qu’il se taise.

Elle a d’ailleurs toutes les petites tendresses et vanités touchantes qui font dire à toutes les mères que leur enfant est le plus joli, le plus intelligent, le plus gentil de tous les bébés de la création. Comme l’Européenne, la Peau-Rouge a sans cesse les yeux fixés sur l’enfant du voisin, pour en tirer au profit du sien toute espèce de motifs de comparaison.

Ruth, demandait l’auteur du présent article à une mère indienne, comment va votre bébé ?
Très bien, magnifiquement, répondit celle-ci, toute glorieuse. Figurez-vous, madame, qu’il est né le même jour que l’enfant de Rosie. Le sien n’a pas encore de dents; et le mien en a déjà deux; voyez ! …

Par exemple, ce que je vais ajouter est moins louable. Les Peaux-Rouges ne sont pas féministes: la naissance d’une fille est regardée chez eux comme un ennui, sinon comme une catastrophe. La pauvre fillette, à sa venue au monde, ne rencontre autour d’elle que des regards sombres: la mère la plaint d’entrer dans une vie où elle n’aura que des travaux et des peines, et le père, surtout s’il n’a pas encore de fils, est furieux de se voir appelé le père de misérables « squaws ».

Tant que l’enfant ne peut se passer des soins maternels, on peut l’appeler un anonyme. Tout au plus porte-t-il le nom générique de « hat-wols », s’il est un garçon, et de « pe-te-lis », si c’est une fille. Mais, dès que le petit Indien peut quitter sa planche et commence à marcher, le père l’emporte sur une colline, et se tient en observation pour épier son premier geste: le premier objet sur lequel le petit portera sa main ou qu’il montrera du doigt, le premier animal, accident ou phénomène naturel qui attirera son attention, détermine le nom qui sera désormais le sien. Aussi, rien d’étonnant si tant d’Indiens portent les noms bizarres de « Tourbillon de Vent », de « Chien Paresseux », de « Sans Chemise »  ou de « Pluie au Visage », ou si tant de femmes, chez eux, s’appellent « Lumière sur la Colline »  ou a « Ne touche pas aux aliments ».

Mais voici qui nous semble révoltant. Certaines tribus du nord-ouest de l’Amérique, du côté de la Colombie britannique (l’auteur ne précise pas), considèrent la naissance des jumeaux comme un signe de la malédiction du ciel. L’un de ces deux petits êtres ne peut provenir que du démon. Mais lequel des deux ? C’est au sorcier à se prononcer. Quand l’enfant du diable est dénoncé, on le renvoie à son père, j’entends à son père infernal, par les voies les plus expéditives.

Or, ce qui suit montre que ces pauvres gens savent parfois s’élever au-dessus de leurs propres préjugés, Un Indien de la tribu des Cayuse avait deux filles jumelles, qu’il aimait de tout son coeur. Les chefs viennent l’inviter à les placer l’une et l’autre dans les deux plateaux d’une balance, afin de savoir laquelle des deux devra recevoir la mort. Le père (je le soupçonne de s’être frotté aux idées européennes) leur raconte alors qu’il vient de faire un songe; dans ce songe, il a vu ses deux filles épouser deux chefs de puissantes tribus voisines, qui, grâce à ce double mariage, feront alliance avec les Cayuse, et tripleront leur puissance. Inutile de dire que les pauvres fillettes furent sauvées. Si ce bon père de famille n’a puisé que dans son coeur une aussi heureuse inspiration, je le déclare un homme de génie !

Sunday Herald

Corriere della Sera

« A travers le monde. »  Corriere della Sera, Hachette, Paris, 1904.