Belmont Park

Le cavalier de l’Apocalypse

Publié le Mis à jour le

Franck-HayesBelmont Park est un important hippodrome de l’agglomération de New York, sur Long Island, à quelques kilomètres au nord de ce qui est aujourd’hui l’aéroport Kennedy.

Ce 4 juin 1923, le folklore des champs de courses est en place, les turfistes à casquettes et mégots, et les élégantes à chapeaux sont au rendez-vous. Le speaker s’est fait la voix au bourbon on the rocks. La deuxième course peut commencer. C’est un steeple-chase de trois mille deux cents mètres, ou plus exactement deux milles terrestres, comprenant douze obstacles.

Parmi les concurrents, Sweeet Kiss, une jument qui a  peu fait d’étincelles, montée par Franck Hayes, qu’on a vu parfois en course, surtout connu dans le milieu pour être un bon entraîneur. la paire ne séduit guère les parieurs; lorsque la course s’élance, elle est cotée à vingt contre un.

A la surprise générale, et à celle de Hayes en particulier, Sweet Kiss est en tête à mi-course, avec deux longueurs d’avance ! Ses poursuivants regagnent du terrain, tout l’hippodrome est en haleine. La logique du sport semble finalement devoir l’emporter lorsque Sweet Kiss, comme mue par une force surnaturelle, produit une accélération irrésistible et coupe la ligne d’arrivée avec une bonne longueur d’avance.

Les rares parieurs à avoir risqué sur elle quelques dollars exultent. Moins cependant que le propriétaire de la jument, qui n’en avait jamais tant espéré dans ses rêves les plus fous.

Franck Hayes, qui devrait à ce moment-là montrer aussi sa grande joie mêlée de surprise, adopte une position fort incongrue: il est avachi sur son cheval, légèrement de travers, comme s’il était pris d’une envie subite de faire une petite sieste. Et pour cause: il est mort au finish d’une crise cardiaque !

Le règlement est formel: pour que sa performance soit validée, un cheval doit arriver monté, même par un cadavre tout frais.

Le malheureux Hayes a été enterré vêtu de sa panoplie de jockey.

 Olivier Chaumelle  « La tortue d’Eschyle et autres morts stupides de l’Histoire. »  Editions des Arènes, 2012