Benjamin-Franklin

Le cerf-volant

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jacques de romasJacques de Romas est né à Nérac, il y a vécu, s’occupant beaucoup de science et un peu de sa charge d’assesseur au présidial, il y est mort… et il y fut oublié. Un jour récent, Nérac fut très surpris d’apprendre que vers le milieu du XVIIIe siècle, un de ses fils l’avait couvert de gloire en faisant dans ses murs la magnifique expérience du cerf-volant qui prouva l’identité, jusqu’alors à peine pressentie, de l’électricité et du feu du ciel.

Depuis peu, sur l’une des places de la ville, se dresse la statue du savant qui, Prométhée souriant, en perruque poudrée, mais non moins audacieux, ravit aux dieux leur foudre.

Réparation tardive, due à une initiative bordelaise. Car Bordeaux se souvenait du physicien, membre éminent de son Académie. Sa bibliothèque conserve ce qu’un vieil inventaire écrit à la main appelle « la liasse Romas », c’est-à-dire de curieux manuscrits traitant de très diverses sciences et deux mémoires imprimés, dont l’un, où se trouve relatée une série de belles expériences sur l’électricité atmosphérique, couronnées par celle du cerf-volant, est le plus beau traité, le plus précis, le plus passionnant qui ait été écrit sur l’électricité, en un temps où cette branche de la physique était la préoccupation de tous les esprits sérieux et de tous les beaux esprits.

De la science nouvelle si séduisante qui apparut comme une fée dont la baguette à chaque coup faisait jaillir l’éclair, on s’entretenait partout : au lever des belles dames, dans les très doctes compagnies, aux camps, à la cour, à l’ombre des églises. Ce fut un engouement étrange. Les théories étaient diverses et les expériences multiples; on ne vit jamais pareille émulation, et le cerveau inventif de Romas fut pris de la noble fièvre. Il observe, il écrit, il formule, il expérimente.

« L’intensité des phénomènes électriques croît en raison de l’élévation des barres« , proclame-t-il. S’il est difficile d’élever un mât immense, il est plus aisé d’envoyer dans les nuages, emportée par le vent, retenue par une corde, une aiguille à électriser, et en juillet 1752, Jacques de Romas écrit à l’ Académie de Bordeaux : « Je vais renouveler l’expérience des pointes par une combinaison empruntée à un simple jeu d’enfant. » Il tarde un peu, il tarde trop à construire le cerf-volant dont il ne cesse d’entretenir le cercle de beaux esprits que son ami le chevalier de Vivens aimait à réunir dans son château de Clairac.

Entre temps, Benjamin Franklin lance au ciel avec quelque succès (assure-t-il) le cerf-volant muni d’une barre qu’avec son jeune fils il vient de fabriquer en un tour de main. Mesquine tentative, sans témoins, sans éclat et sans suite.

Voici la vraie expérience scientifique, longuement préparée, savamment combinée, menée à bien dans un péril mortel avec un mâle courage et un sang-froid si merveilleux, que le savant nota avec la précision la plus rigoureuse, toutes les particularités du phénomène :

Ce fut le 7 juin 1753 que Romas, ayant réuni ses amis sur l’une des promenades de Nérac, lança son cerf-volant électrique. Cet appareil mesurait dix-huit pieds carrés de surface; il était recouvert de papier huilé; un fil de cuivre suivait la corde de chanvre longue de deux cent dix mètres; un cordon de soie terminait le tout et le rattachait à l’auvent d’une maison. Un cylindre en fer-blanc était suspendu à la corde. En touchant le cylindre avec l’excitateur à manche de verre inventé et nommé par lui, le hardi physicien tirait des étincelles. L’orage montait à peine, les étincelles étaient faibles, et le savant s’amusa à les tirer avec les doigts. Le jeu parut charmant, et les assistants tour à tour voulurent toucher le cylindre avec la main, une clé, une canne, une épée. Tous ces Gascons enfiévrés jouaient gaiement avec le tonnerre. Cependant l’orage grandissait menaçant. Une commotion plus forte fait comprendre à Romas que l’heure du danger a sonné; alors écartant la foule qui le pressait, seul au milieu du cercle, calme et héroïque, il se mesure avec le dieu.romas jacques deDans cette première expérience, des flammes d’un pied de long sont produites; dans celles qui suivirent, tant à Nérac qu’à Bordeaux, elles atteignirent dix pieds. Et le peuple terrifié par de tels prodiges disait en voyant passer le grand savant qui portait la tête un peu inclinée sur l’épaule : « Le diable en sa colère lui a tordu le cou. « 

C’était la gloire pour Romas. Son mémoire fut lu en séance publique à l’Académie de Bordeaux et à l’Académie des sciences de Paris; il fut membre associé de l’une et membre correspondant de l’autre; des étrangers de marque vinrent le visiter, entre autres lady Mary Montagüe, qui, retenue par l’amabilité de M. et de Mme de Romas, fit à Nérac un séjour prolongé.

En 1770, le savant écrivait de Bordeaux à sa femme :

« L’impression de mes ouvrages n’est pas commencée… tout le monde dit qu’ils se vendront comme poivre. Sur ce propos, je te diray quelque chose qui je pense te surprendra agréablement.

J’appris d’un Anglais que mes deux mémoires, l’un sur les expériences du cerf-volant en temps d’orage, l’autre sur celles que j’ay faites avec le même instrument dans un temps serein, nébuleux, neigeux ou simplement vaporeux, glacial ou tempéré, sont traduits en anglais depuis plus de quinze ans. Mais ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’un savant français nommé M. Latapy, qui est actuellement en Angleterre, vient d’écrire à M. de Secondât (le fils du grand Montesquieu) que s’étant trouvé à Londres d’un repas avec plusieurs savants anglais, ceux-cy demandèrent à M. Latapy s’il me connaissait, que celuy-cy leur ayant répondu qu’il avait mangé avec moy plusieurs fois chez M. de Secondât, ils parlèrent avec enthousiasme de moy et de mes expériences du cerf-volant.

Après quoi, chacun s’étant armé de son verre, on avait bu à la santé de l’ingénieux M. de Romas. Ainsi tu vois que l’on m’a fait en Angleterre à peu près les mêmes honneurs qu’on me fit il y a quelques années à l’illustre Parlement de Paris. »

Et voici que soudain toute cette gloire est éclipsée. La part de mérite qui revient à Franklin est pourtant assez grande sans qu’on y ajoutât la part d’autrui, — surtout sans qu’il la prît. Mais Franklin était d’un pays dont l’une des plus originales productions est sans contredit la réclame énorme et bien faite, et son ami Priestley fut un barnum parfait. Les efforts, les inventions, les découvertes des autres physiciens furent drainés au profit d’un seul; de plus, le prestige de l’homme d’Etat servant de piédestal au savant, Franklin qui n’avait pas tout le mérite eut toute la gloire,

Jacques de Romas souffrit cruellement vers la fin de sa vie de ce déni de justice; il protesta, il en appela aux témoignages de ses amis, dont quelques-uns portaient des noms éminents, qui savaient, pour avoir assisté à ses travaux et reçu ses confidences, qu’ayant conçu prématurément l’idée du cerf-volant remplaçant les pointes pour soutirer l’électricité des nuages, il ne l’avait empruntée à personne. Il écrivit et fit imprimer une admirable lettre où, rendant justice à son adversaire, trop heureux ou trop habile, il montre, tout en défendant son bien, la courtoisie d’un parfait gentilhomme et l’âme haute d’un vrai savant.

Tout fut inutile, il sombra et mourut.

L’heure de la réparation fut bien lente à venir. La voici pourtant. Nérac et toute la Gascogne en ressentent un noble orgueil.

A. VILLENEUVE. « La Lecture française. » Bordeaux, 25 mars 1912.
Peinture : Portrait de Jacques de Romas par Antoine Colbet.
Statue de Romas édifiée à Nérac.

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Main gauche et main droite

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mains

En juin 1785, le Journal de Paris publiait la lettre suivante que lui adressait un de ses abonnés.

« Monsieur, depuis longtemps on se récrie sur l’usage absurde d’obliger les enfants à se servir de la belle main, et de les rendre presque inhabiles à se servir de l’autre, quoique la nature nous ait effectivement produits ambidextres. Plusieurs mères ont si bien senti la justesse de ces réclamations, qu’elles se sont élevées au-dessus du vieux préjugé, et qu’elles n’ont plus contrarié cette perfection naturelle.

« Une dame de ma connaissance avait tellement accoutumé sa fille à se servir indifféremment de ses deux mains, que l’enfant travaillait, cousait, écrivait même avec autant de facilité de la gauche que de la droite, et sans se douter qu’il y eût à cela rien d’extraordinaire. Les circonstances exigèrent que cette demoiselle fût mise ensuite, pour quelques mois, dans une maison d’éducation. Elle y conservait l’usage de ses deux mains; mais ses nouvelles institutrices furent scandalisées de cette difformité. Elles employèrent, pour la réformer, les remontrances, les pénitences même, et réussirent si complètement, que non seulement l’enfant a perdu la facilité de se servir de la main gauche, mais encore qu’elle rougit lorsque par distraction elle s’en sert pour quelque exercice exclusivement réservé à la droite.

« Je me rappelle d’autre part un trait assez original. Un jour un enfant bien grondé pour ne pas se borner à l’usage de la main droite, étant contrarié par sa bonne, lui appliqua un gros soufflet. La mère, qui était présente, au lieu de le punir, lui dit avec un ton pédantesque:

Eh bien mon fils, toujours de la main gauche ! vous êtes donc incorrigible ?

« Quoi qu’il en soit, je crois, en vérité, qu’il se passera encore bien du temps avant que nous ayons dépouillé la barbarie qui se conserve sous nos belles formes d’urbanité.

« Je suis, etc. ».

Le fait, le grief se trouvait ainsi simplement, énergiquement, mais prosaïquement exposé. Voici la même thèse reprise un peu plus tard par un fantaisiste:

PETITION ADRESSEE A TOUS CEUX QUI ONT DES ENFANTS A ELEVER.

« Je prends la liberté de m’adresser a tous les amis de la jeunesse et de les conjurer de diriger leurs regards compatissants sur mon malheureux sort, afin qu’on veuille bien faire justice du préjugé dont je suis la victime.

« Nous sommes deux sœurs jumelles dans notre famille, et les deux yeux de la tête ne se ressemblent pas plus que nous. Ma sœur et moi nous nous accorderions parfaitement ensemble, sans la partialité de nos parents qui font entre nous deux les distinctions les plus humiliantes. Depuis mon enfance, on m’a appris à regarder ma sœur comme si elle était d’un rang plus élevé; on m’a laissée grandir sans-me donner la moindre instruction, pendant que rien n’a été négligé pour son éducation ; des maîtres lui ont enseigné l’écriture, le dessin, la musique et d’autres, mais si, par hasard, je laissais tomber un crayon, une plume ou une aiguille, j’étais sévèrement réprimandée, et plus d’une fois j’ai été battue pour être gauche et pour manquer de grâces. Il est vrai que ma sœur m’associe à elle dans certaines occasions; mais elle prétend toujours la supériorité, ne m’appelant que lorsque je lui suis nécessaire, ou seulement pour figurer à côté d’elle.

« Ne croyez pas cependant, messieurs et mesdames, que mes plaintes soient dictées uniquement par un motif de vanité; non, mon inquiétude a une base plus sérieuse: c’est la coutume dans notre famille que tout le travail pour se procurer la nourriture repose sur ma sœur et sur moi (et, je le dis en confidence à cette occasion, elle est sujette à la goutte, au rhumatisme, à la crampe et à plusieurs autres accidents); alors que deviendra notre pauvre famille ? Les regrets de nos parents ne seront-ils pas très grands, d’avoir établi une telle différence entre deux sœurs qui se ressemblent tant ! Hélas ! nous périrons de misère, car il ne sera pas même en mon pouvoir de griffonner une humble supplication pour obtenir des secours, étant obligée d’employer la main d’un autre pour vous faire part de mes chagrins. ».

« Veuillez, messieurs et mesdames, contribuer à rendre mes parents sensibles à l’injustice d’une tendresse exclusive et à la nécessité de distribuer leurs soins et leur affection à tous leurs  enfants également.

« Je suis, avec un profond respect, messieurs et mesdames, votre obéissante servante.

« La main gauche. »

Or, l’auteur anonyme de la fine et judicieuse boutade qu’on vient de lire, restée d’ailleurs à peu près inédite, n’était autre que le philosophe Benjamin Franklin. Cette pièce, écrite en français par un Américain, depuis peu hôte de la France, peut donner une idée de la faculté d’assimilation que possédait cet esprit si éminemment droit et pratique.

« La Mosaïque : revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays.» Paris, 1873.

L’huile et la mer

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bateau

M. l’amiral Cloué a fait à l’Académie des sciences une intéressante communication sur le filage de l’huile à la mer. Depuis le mois de janvier 1883, de nombreuses expériences ont été faites soit à bord des navires, soit à l’entrée des ports. L’amiral Cloué a réuni et dépouillé environ 200 de ces expériences. La question lui paraît aujourd’hui résolue, et il insiste avec raison sur la nécessilé de donner la plus grande publicité aux résultats obtenus, résultats dont l’importance pratique est trop négligée en France.

Toutes les expériences sont d’accord pour attester les singulières propriétés de l’huile répandue à la surface de la mer, sur la merveilleuse rapidité avec laquelle l’huile s’étale et se répand au loin sur la promptitude avec laquelle les vagues s’affaissent et le calme relatif s’établit au contact de la couche huileuse. Le procédé de filage est très simple : il suffit de placer à l’avant ou sur les côtés du navire des sacs de 6 à 20 litres, contenant de l’étoupe imbibée d’huile, de percer le fond avec des aiguilles à voile et de laisser ainsi l’huile filtrer à la surface de l’eau. L’effet est en quelque sorte instantané ; les volutes et les brisants disparaissent ; il ne reste plus que de longues lames de houle, et cela à une distance de plus de cinquante mètres autour du navire.

Toutes les variétés d’huile peuvent être utilisées, les meilleures sont les huiles de poisson et l’huile de phoque ; les huiles minérales sont trop légères ; les huiles végétales ont l’inconvénient de se figer dans certaines eaux trop froides. La quantité d’huile nécessaire est très minime. Sur les deux cents observations consultées par l’amiral Cloué, trente ont pris note de la consommation d’huile. La moyenne générale est de deux litres vingt centilitres par heure, et quatorze navires n’ont pas dépensé plus de soixante-six centilitres par heure.

Si mince que soit la couché huileuse, elle suffit pour empêcher le vent d’agir sur la surface des eaux. En calculant d’après la quantité d’huile employée et l’étendue de mer recouverte, on voit que l’épaisseur de cette couche est une fraction de millimètre tellement minime qu’on ose à peine l’énoncer, de peur de faire crier à l’exagération : elle est de un quatre-vingt-dixième de millimètre.

L’amiral Cloué conclut que l’emploi du filage de l’huile s’impose à tout navire menacé d’être envahi par les vagues, et que ce procédé donne un moyen certain de se garantir des effets menaçants de la grosse mer. Il espère que sa communication attirera l’attention des navigateurs français, et que le ministère de la marine et les chambres de sauvetage s’empresseront de propager et de perfectionner le filage de l’huile.

Et dire que cette propriété de l’huile de calmer les flots était connue et utilisée des marins de l’antiquité, et qu’au dix-huitième siècle Franklin publiait déjà sur cette question le résultat de ses observations et de ses expériences, qui devaient rester si longtemps sans application pratique !

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.

Voir également :
http://environnement.savoir.fr/peut-on-calmer-la-mer-avec-de-lhuile/

Le paratonnerre au tribunal

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Parapluie-paratonnerreOn sait que l’inventeur du paratonnerre est Benjamin Franklin. C’est en 1751, dans une brochure intitulée: Lettres sur l’Electricité, que le grand philosophe américain mit le premier en avant l’idée de conjurer la foudre, en soutirant, pour la répandre à travers le sol, l’électricité accumulée dans les nuages, au moyen d’une tige aiguë dressée contre le ciel.

Comme la plupart des inventions utiles, celle-ci eut le don d’exciter le sourire de la plupart des savants. Parmi les exemples de mauvaise volonté que rencontra l’adoption du système si simple et si précieux préconisé par Franklin, il n’en est peut-être pas de plus curieux que celui-ci:

Un sieur de Boisvalé, habitant Saint-Omer, eut l’idée d’établir sur sa maison un paratonnerre. Il comptait sans le zèle des échevins qui le firent condamner à l’abattre. Il ne fallut pas moins que l’éloquent plaidoyer d’un jeune avocat dont le nom devait jouir un jour d’une célébrité fatale, pour obtenir du conseil supérieur d’Artois un jugement infirmant celui de Saint-Omer. La sentence définitive fut rendue le 31 mai 1788. Le jeune avocat qui l’avait victorieusement emporté avait pour nom Robespierre.

« Musée universel. » A. Ballue, Paris, 1873.