bois de Boulogne

Bons et mauvais cygnes

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george_bellowsUne jeune fille d’Issy-les-Moulineaux, qui s’appelait Mlle Fernande, passait un matin sur le viaduc d’Auteuil lorsqu’elle aperçut un volatile important autant qu’immaculé. « Oh! la belle oie, pensa-t-elle ! » Mais non ! l’oiseau qui se dandinait et ployait son col avec grâce était un cygne.

Elle comprit en l’admirant comment un aussi bel oiseau avait pu séduire une femme célèbre dans l’histoire, une certaine Léda, que les peintres représentent en maints tableaux. Et cependant elle ne fut point séduite et ne s’agenouilla point. Elle prit dans ses bras le beau cygne qui poussa quelques gloussements et ne se fâcha point, heureux peut-être d’avoir vu le viaduc d’Auteuil et d’être transporté gratis. Il pénétra avec dignité dans la fourrière où Mlle Fernande le mena, rue de Dantzig.

Le personnel des lieux l’informa que l’établissement, réservé aux chiens et aux chats, ne pouvait accueillir ce nouveau pensionnaire et que les animaux errants des autres espèces devaient se « présenter » à la fourrière de la rue de Pontoise. Et là, les employés téléphonèrent au Bois de Boulogne, au Jardin d’acclimatation et peut-être même au Parc Montsouris. Partout, les groupes de cygnes répondirent au complet à l’appel, et cela fit dire au personnel de la rue de Pontoise, avec le sourire qui accompagne d’ordinaire les calembours : « Mademoiselle, vous avez de la chance, c est un bon cygne ! »

La jeune Fernande repartit avec son cygne et nul ne sait ce qu’ils sont devenus.

2_cygnesTous les cygnes sont beaux. Leconte de l’Isle décrivit leur splendeur dans un poème inoubliable, ce qui explique qu’on oblige les lycéens à l ‘apprendre par cœur.

Tous les cygnes ne sont pas doux. Un antiquaire, bien connu, aimait à aller au Bois de Boulogne pour offrir à son chien, un berger allemand, une promenade autour du lac. Un matin, alors que l’antiquaire humait l’air et considérait le ciel d’un vert léger, il négligea un instant de surveiller son chien. Or, celui-ci était tombé en arrêt devant un cygne. Le cygne attaqua.

Le chien, en état de légitime défense, lui tordit le cou.

Cinq cygnes qui voguaient au loin, majestueux comme des navires et présomptueux comme des mousquetaires, accoururent pour venger leur frère. Tous périrent. Trois canards qui faisaient les badauds dans cet endroit eurent aussi de la dent du chien, jusqu’au trépas.

L’antiquaire reçut en récompense un procès-verbal et le garde du Bois y ajouta la facture
des bêtes mortes, six cygnes, soit 30.000 francs.

Les canards n’en sont pas revenus.

Tristan Lenoir. « Almanach des coopérateurs. » Limoges, 1926.
Peinture : George Bellows.

Echappement et cérémonie

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Tout arrive !

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Décidément, ce qui pouvait paraître une fantaisie il y a quelque temps devient pratique aujourd’hui. Jugez-en : on sait que les parcs de Londres sont encore interdits aux automobiles, tout comme chez nous certaines allées du bois de Boulogne. 

Or, un chimiste anglais vient de composer un produit qui, dissous dans l’essence servant à la marche du moteur, transforme les désagréables odeurs d’échappement en un suave arôme d’héliotrope. Six tablettes de ce produit coûtent, dit-on, 1 franc (10 pence), et une seule tablette suffit pour quarante litres d’essence. 

Les automobiles faisant flotter au vent, gracieuse mousseline parfumée, leurs légères buées bleues, quel rêve ! Et pourquoi pas des moteurs à musique ?

« Gil Blas. » Paris, 18 août 1906.

Si le cœur vous en dit 

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On prétend que la réponse du pape à la loi de séparation pourrait entraîner, si les choses ne s’arrangent pas, l’interdiction du culte catholique. Voici en ce cas une cérémonie nuptiale pour suppléer à l’actuelle messe de mariage. 

Elle nous vient des Philippines. Là-bas, quand deux indigènes se marient, toute la tribu se rassemble; les deux fiancés grimpent sur deux arbres plantés à côté l’un de l’autre. Les anciens tirent alors les branches jusqu’à ce que les têtes du nouveau couple se touchent. Lorsque les deux têtes se sont rencontrées, le mariage est légalement célébré et les réjouissances commencent, ainsi que les danses épileptiques, qui complètent de meilleure façon la cérémonie religieuse. 

Et si les branches cassent ?

« Gil Blas. » Paris, 18 août 1906.

Le télectroscope

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telectroscopeLe télectroscope est un téléphone perfectionné qui permet non seulement d’entendre, mais de voir le correspondant posté à l’autre bout de la ligne, et vous savez aussi bien que moi l’importance de ce progrès vainement cherché par Edison.

Plus de supercherie possible, plus de vol au téléphone. Les entrepreneurs du plaisir public n’y perdront rien et les particuliers y gagneront. Les misanthropes, les malades, tous les gens contraints, pour un motif quelconque, de garder la chambre, n’auront qu’à tourner un bouton pour avoir un Footit ou Polin à domicile.

Après les clowns, les orateurs… L’abonné, se transportant sur une autre ligne, verra apparaître un grave conférencier…

L’abonné du télectroscope pourra varier ses plaisirs, passer du pesage d’Auteuil au foyer de la Danse, de la mer à la montagne. On n’aura plus besoin de traverser le bois de Boulogne… ou la Manche pour voir l’arrivée du Grand Prix de Paris ou le Derby anglais. Les Parisiens, confortablement assis à l’Opéra, assisteront à la grande course d’Epsom ou encore au match Oxford-Cambridge.

Tout cela vous paraîtra sans doute un peu fantastique. Mais les savants nous ont déjà tant de fois démontré que le vrai n’était pas vraisemblable, qu’avec eux il faut s’attendre à tout.

« L’Universel. » Paris, 1903.

Au Bois de Boulogne

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On se plaignait depuis assez longtemps des rôdeurs et maraudeurs dont la présence dans le Bois de Boulogne en rendait, en certains endroits, la fréquentation peu agréable.

On s’est décidé à y faire des rafles, et voici, d’après un de nos confrères, les personnages qu’on aurait trouvés parmi les malheureux qu’on a ramassés :

Un ancien ministre plénipotentiaire d’une république de l’Amérique centrale.

Un instituteur en retrait d’emploi.

Un Américain grand fabricant de conserves alimentaires.

Une chanteuse de café-concert, qui roulait carrosse il y a quelque vingt-cinq ans.

En voilà qui ont dû rêver, sous les ombrages, aux vicissitudes de la vie humaine.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. » Paris, 1890.

Les duellistes et le fabricant de cercueils

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Carl Larsson
Carl Larsson

Napoléon n’aimait pas les duels ; il les empêchait d’autant qu’il avait besoin de tous ses officiers pour vider ses querelles avec l’Europe, bien autrement importantes que les querelles particulières de quelques amour-propres froissés. Lorsqu’il apprenait qu’une affaire d’honneur avait eu lieu dans son armée, il en témoignait tout haut son mécontentement. 

On ne sait quel propos un peu léger avait été tenu par un capitaine des chasseurs de la vieille garde sur le compte de la sœur d’un de ses camarades, comme lui capitaine dans ce régiment. Ce dernier voulut qu’il adressât en présence de sa famille assemblée des excuses à sa sœur, et l’autre s’y refusait, prétendant qu’il n’y avait eu de sa part aucune offense.

On résolut de se battre. On se rendit au bois de Boulogne, car la mode voulait déjà à cette époque que ces sortes d’affaires se vidassent là. Ses témoins, qui étaient également des officiers de la garde, essayèrent une dernière fois le rôle de pacificateurs ; mais les deux champions ne voulurent rien entendre, les efforts des témoins semblant au contraire les irriter davantage.

Les épées sont donc tirées, lorsqu’un ouvrier, que jusqu’alors personne n’avait aperçu, s’avance, et, s’adressant aux combattants., leur dit d’un ton piteux :

Hélas ! mes chers officiers, je suis un pauvre menuisier sans ouvrage et père de famille.

Eh ! mon brave homme, retirez-vous, s’écrie l’un des témoins, nous n’avons pas le temps de vous faire l’aumône : vous voyez bien qu’on va se battre.

C’est pour cela, mes braves officiers, que je viens vous demander la préférence.

Quelle préférence ? 

Celle de faire les cercueils de ces deux braves officiers ; je suis un pauvre menuisier : père de famille, et sans ouvrage.

A ces mots, les deux champions immobiles et indécis, se regardent, un éclat de rire leur échappe à tous les deux en même temps ; puis il se tendent la main et s’embrassent amicalement. Chacun des assistants ayant ensuite donné une pièce de 20 fr. au pauvre menuisier, père de famille et sans ouvrage.

On alla terminer le différend, la fourchette à la main, chez Gillet, restaurateur, à la Porte-Maillot, l’un des plus grands pacificateurs de ce temps-ci. 

Cette affaire n’ayant fait couler que le Champagne, l’empereur n’en sut rien. Mais à quelques jours de là, un officier supérieur dans les dragons de l’impératrice, bien que n’ayant pas la réputation d’être excessivement brave, n’en eut pas moins un duel très sérieux avec un officier de la garde, qui le blessa dangereusement d’un coup de pistolet.

Le grand maréchal en apprend la nouvelle à Napoléon.

Sire, lui dit-il, ce pauvre a bien décidément une balle dans le ventre.

Lui, une balle dans le ventre !.. Allons donc, c’est impossible !… à moins cependant qu’il ne l’ait avalée.

« Les souvenirs d’un vieux de la vieille. » Arthur Halbert d’Angers, Paris, 1845.