Bouffes

Outrecuidance

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chêne et roseauM. Armand de Pontmartin raconte dans la Gazette de France une anecdote amusante de la vie de Lebrun, suivie de quelques très jolis vers de lui fort peu connus :

Il dînait un soir chez mademoiselle Mars avec un groupe d’artistes, de journalistes et de poètes. On parlait de l’incroyable  outrecuidance d’un jeune compositeur nommé Rossini, qui avait osé refaire le Barbier de Séville de Paisiello.

 A-t-on idée de cette-folie ? disait Berton.
— Je retiens d’avance une place au parterre des
Bouffes pour le siffler comme il le mérite, ajoutait Andrieux.

M. Lebrun, toujours habile à flairer le succès, essayait de défendre l’audacieux sacrilège.

 Voyons ! lui dit enfin la maîtresse de la maison, vous avez, mon cher ami, beaucoup d’esprit et de talent. Eh bien ! oseriez-vous refaire… par exemple… (elle chercha un instant) le Chêne et le Roseau ?…

M. Lebrun de-vint rêveur et ne parla plus que par monosyllabes. Une demi-heure après, il parut sortir de sa distraction, s’approcha d’une table, et crayonna les vers suivants :

— De mes rameaux brisés la vallée est couverte,
Disait au Vent du nord le Chêne du coteau;
Dans ton courroux, barbare, as-tu juré ma perte,
Tandis que je te vois caresser le roseau ?

— J’ai juré, dit le Vent, d’abattre le superbe
Qui me résiste comme toi,
Et de protéger le brin d’herbe
Qui se prosterne devant moi.
Avise aujourd’hui même à désarmer ma haine,
Ou j’achève aussitôt de te déraciner.
— Je puis tomber, reprit le Chêne,
Mais je ne peux me prosterner !

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1874.