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La boutique à trois sous et demi

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quincaillerieAh ! que nous le connaissions bien ce cri et le bazar ambulant qu’il annonçait ! Les écoliers de ce temps-là étaient moins gâtés par leurs familles que ceux d’à présent et leur poche n’était pas souvent bien garnie. Comme on s’arrêtait curieusement devant l’étalage de jouets et d’objets de toute sorte !

Que de fois on tournait et retournait dans sa main les deux gros sous qui pouvaient rendre possesseur d’une de ces choses attirant également par l’éclat des couleurs, des étoffes ou du métal. Les beaux tambours jaunes avec de fantastiques fleurs rouges. Les splendides poupées en robes de gaze de toutes les nuances de l’arc-en-ciel, voire en blanche toilette de noce. Les jolis petits ménages en étain, plats, couverts, timbales, et les serviettes blanches roulées dans leur rond qui brillait comme de l’argent ! Les fiers généraux empanachés, sur leurs chevaux rouges, noirs, blancs. Et les sabres, et les trompettes, et les fusils, même des canons en bois jauni. Et les chiens, les blancs moutons frisés, les chats soyeux, et les couteaux, les canifs, les ciseaux, les porte-crayons en cuivre avec coulants, les couteaux à papier, tous les outils de classe, et combien d’autres choses encore !

J’en passe, et des meilleures.

L’œil était ébloui, émerveillé; on était là devant comme Tantale au milieu des eaux: l’embarras du choix était presque aussi cruel que la soif et la faim du condamné du Tartare. Le cœur battait bien fort quand la main se tendait vers l’objet choisi, et l’œil attristé se promenait sur tout ce qui restait. Hélas ! on ne possédait que quatre sous, et il n’y avait pas moyen de se permettre le luxe d’un double achat.

Il n’y avait pas que nous, écoliers, à visiter la boutique à trois sous et demi.

Bien des ménagères y venaient aussi, car la bienfaisante boutique unissait l’utile à l’agréable. Elle offrait de menus objets de ménage: casseroles, cuillers et fourchettes, écumoires, passoires, verres à boire, instruments de couture, étuis, boîtes à pelotes, égrugeoirs, salières, poivrières, assiettes en faïence, plats en tôle, des miroirs, du savon, etc., etc. C’est incroyable ce que contenait cette modeste boutique.

Elle a disparu comme tant d’autres choses, elle est remplacée aujourd’hui par des bazars où l’on trouve toutes les marchandises imaginables, depuis cinq centimes jusqu’à des prix de luxe. Mais la petite boutique venait à vous et il faut que vous alliez au vaste bazar. La petite boutique était avenante et gracieuse pour tous, car tous étaient égaux devant son prix uniforme, tandis que le grand bazar, qui a des clients à vingt francs, regarde un peu dédaigneusement le pauvre diable qui n’a que quatre sous à dépenser.

Tu as bien fait de t’en aller, pauvre petit magasin des pauvres écoliers et des pauvres ménagères du temps passé. Tu ne serais plus de ton siècle aujourd’hui: que peut-on acheter maintenant pour trois sous et demi ? Tout au plus des consciences, et encore !

Frédéric Lock. « Musée universel. » Paris, 1873.
Photo: Robert Doisneau

Balzac épicier

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On sait qu’une des grandes préoccupations de Balzac fut d’arriver à la fortune, même par le commerce et l’industrie. Imprimeur, il en résulta pour lui des dettes qui l’angoissèrent presque toute sa vie.

Il voulut exploiter, en Sardaigne, des mines d’argent abandonnées par les Romains : on lui vola son idée. Aux Jardies, il rêva de battre monnaie avec un guano imaginaire, soi-disant déposé au pied des arbres. Il songeait aussi à cultiver les ananas, pour les vendre, en boutique, sur le boulevard Montmartre : chimères !

Un projet des plus chers à Balzac, en 1840, c’était la création d’une colossale épicerie, en pleine rue Saint-Denis. Mais il voulait, pour la faire prospérer, un personnel d’élite et qui eût attiré tout Paris ! On connaît les employés que se proposait d’appointer Balzac : lui, chef de la maison; Théophile Gautier, premier garçon; George Sand, caissière; Léon Gozlan, commis emballeur… Gozlan prit la chose en riant :

Attendons, dit-il, que les sucres soient en baisse. Et surtout,ne louez pas la boutique sans que je vous en parle.

Le silence obstiné de Gozlan enterra l’épicerie Honoré de Balzac.

« Revue Belge. »  J. Goemare, Bruxelles, 1926.
Illustration : montage fait maison 🙂