Bretagne

Le conteur breton

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conteurIl dit de belles histoires le soir au coin du foyer, ce vieux paysan à la chevelure épaisse, assis sur son escabelle à trois pieds, le grand bâton posé sur la jambe gauche, pendant que les têtes blondes se pressent autour de lui, ouvrant leurs yeux bleus rêveurs, pendant que les fileuses font tourner le rouet dans l’ombre, et que les hommes aux mains calleuses tressent des chapeaux de paille fraîche, en se reposant du terrible labeur, de la journée.

D’où vient-il ? De la ferme de l’Épine-Blanche (Ipernen) où il a fait la moisson. Où va-t-il ? Au Grand-Hêtre (Le Faoù) où l’on doit bientôt commencer les semailles.

Bohème errant, mais toujours libre, il aime à respirer tantôt l’âpre brise des montagnes Noires, tantôt le souffle léger des prés verts de l’Ezole et du Scorf. Il aime à noyer son regard dans les horizons bleus qui se déroulent au loin, découpant sur le ciel les silhouettes bizarres de leurs grands rochers gris. Il aime à s’égarer dans les vallées ombreuses, dont le silence n’est troublé que par le tic tac des moulins, ou la voix grinçante de la jument des bois (Gasecq-coad, pic-vert). Parfois, on le rencontre sur le grand chemin qui mène à Kerahès (Carhaix), parfois sur la grève sombre de l’Anse des Trépassés, et s’il a vu hier le soleil se lever derrière la tour de Saint-Tromeur, il le verra demain descendre au delà des rochers d’Ouessant à la pointe où finit le monde (Pen ar. bed).

N’est-il pas sûr de trouver partout bon gîte, bon accueil et bon repos, lui qui possède le don de la langue et sait faire parler aussi bien CharlemagneArthur et le roi Salomon, que Bilzie le voleur, Rannic le vagabond ou le cordonnier du faubourg de Kermaria ou Draou.

Ah ! qu’ils sont curieux, à plus d’un titre, ces vieux récits du beau pays d’Armor, quand on sait en comprendre le vrai sens ! Et qu’il est temps de les écrire, car ils s’en vont s’effaçant tous les jours !

« Le rire despérit comme l’huile de la lampe et l’uniforme ennuy tombe comme une pluie fine, qui mouille, nous perce à la longue et va dissolvant nos anciennes coutumes. » (Balzac.)

Pourtant ces récits sont l’histoire du peuple dont on n’a jamais daigné s’occuper, ses aspirations, ses regrets, ses tendances, ses désirs; et sous sa veste grossière, le vieux conteur celtique porte en lui l’âme d’une grande nation.

Le génie de la Gaule, traqué par les conquérants avides de l’Italie, poursuivi par les orgueilleux Sicambres de la Germanie, persécuté par ceux qui auraient dû le défendre, s’est réfugié sur ce coin de lande aux fleurs d’or qu’on nomme la Bretagne, et y a jeté ses profondes racines. Hâtons-nous de recueillir de la bouche des paysans, les renseignements secrets et si profondément graves sous leur forme naïve, transmis jusqu’à nous d’âge en âge.

L’histoire du Chevalier bleu, belle amazone qui s’en fut, avec une escorte de cent filles, délivrer son époux jusqu’au fond des Espagnes. Celle du Cheval qui parle et du Prince généreux. Celle d’Urbain le Batailleur et celle plus démocratique encore de la Truie d’or et du Lièvre d’argent. Quel souffle puissant d’égalité sauvage règne dans toutes ces fables ! Ici, c’est un jardinier qui vient offrir à sa belle un bouquet couleur de lune, un bouquet couleur d’étoile, un bouquet couleur de soleil et force un prince vaniteux à lui donner la main de sa fille. Là, c’est un savetier qui, par un récit fantastique, rompt le charme d’indifférence qui rendait malade la fille du roi de Paris, et l’épouse en face des douze pairs et de toute la cour. Ailleurs, plus loin, Erouanic, le petit frère méprisé, trouve seul l’eau de la Fontaine Claire, rend la vue à son vieux père et confond la vantardise de ses aînés.

Partout la justice est rendue aux faibles contre les forts, aux malheureux contre les heureux, aux laboureurs contre leurs égoïstes maîtres. Ah ! quel triste rôle jouent dans toutes ces merveilleuses chroniques, les ignorants fiers de leurs blasons armoriés, les marquises aux grandes robes traînantes, dédaigneuses de leurs modestes servantes ! Et quel cadre majestueux, quels décors splendides à toutes ces scènes ! Palais d’or, de marbre et d’acier poli; jardins délicieux où chantaient des oiseaux bleus, rouges, couleur de mer, couleur de feu; lacs enchantés, où jase le peuple des poissons; montagnes se perdant dans les nuages; rivières larges comme des océans; îles pleines de fruits vermeils; sombres vallées dont les arbres ont le feuillage noir; prairies vertes dont les fleurs sont des perles ou des rubis.

Chercheurs patients, mettez-vous en quête et sans mépriser vos devanciers illustres, qui découvrirent les premiers cette mine, donnez-nous le suc de ces imaginations grandioses, et que si les conteurs disparaissent, les contes du moins nous restent, et puissent, pendant de longs jours encore, réjouir l’esprit et le cœur de nos arrière-petits-neveux.

La Mosaïque.   Paris, 1874.

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Une jolie superstition 

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Au pays de Bretagne où règnent de nombreuses légendes, il est une superstition populaire charmante, parce qu’elle n’est aucunement égoïste, ni personnelle.

Lorsqu’un convive heurte par mégarde son verre et en fait tinter le cristal, il lui faut :

L’arrêter du doigt
Ce qui sauve un marin qui se noie.

Peinture : Alfred Guillou.

L’écouteuse de trépassés

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Dans cette région qui s’étend de La Roche-Bernard à Vannes, les paysans de la lande et les pêcheurs de la grève gardent aux défunts un souvenir d’autant plus inaltérable que nul d’entre eux ne croit à la mort définitive. 

Il est admis que les trépassés reviennent, qu’ils se promènent dans les maisons et surveillent tous les actes de leurs descendants. Ce culte influe sur les décisions des vivants qui n’osent rien entreprendre sans avoir sollicité l’approbation des ancêtres. Aussi, existe-t-il, dans les hameaux qui entourent Ploërmel, de pieuses pauvresses dont l’exode, de chaumière en ferme, n’est qu’une perpétuelle patenôtre et qui ont conquis un pouvoir redoutable : celui d’écouter et de comprendre les trépassés dans tous les actes importants de la vie.  

Elles sont consultées par les paysans et les pêcheurs et elles servent d’intermédiaires entre les vivants et les morts dont elles font connaître les décisions.

L’une d’entre elles, Corentine Le Clech, écouteuse de trépassés depuis plus de trente ans, qui venait de  doubler le cap de la quatre-vingt-septième année, a été trouvée rigide dans le cimetière d’un village voisin de Ploërmel : elle était morte dans son champ d’expériences,  emportant dans l’au-delà le respect que les habitants de cette région attachent à la fonction de confidente des morts. 

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1913.
Peinture : Georges Belnet.

Poissons louches

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Est-il vrai que bien des gens s’abstiennent de manger du poisson depuis le naufrage du Saint-Philibert, et que, pour en  offrir à leur clientèle, les hôteliers de la Loire- Inférieure doivent assurer que les crustacés arrivent du nord de la Bretagne ?

Grand amateur de poisson, M. Duchesne, le regretté académicien, ne s’encombrait point de considérations fâcheuses. Un jour, dans son. cabinet de travail de Saint-Servan, il nous contait un grand naufrage, qui avait eu lien au large de Saint-Malo. Puis, malicieux, il concluait :

D’ailleurs, les homards ont été excellents, cette année-là.

« L’Impartial. » Djidjelli, 1931.
Peinture de Charles Napier.

Les trois léonards

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Il y avait une fois trois léonards qui ne savaient pas un mot de français.

Ils entreprirent un voyage, et l’aîné dit aux autres :

 Sur notre route nous aurons occasion de l’apprendre. 

Cela dit, ils partirent et passèrent par une ville, où ils virent des enfants qui revenaient de l’école. En passant par un groupe d’élèves, ils entendirent l’un d’eux qui disait : 

Trois léonards.

Alors ils se dirent « Maintenant nous savons du français »,  et ces deux mots-là furent pour l’aîné des trois. Quelques instants après, ils virent deux enfants qui entraient dans une épicerie, et l’un d’eux dit :

Pour deux sous de figues.
— Ah! voilà mes mots à moi ! dit le cadet.

Après qu’on eut pesé les figues, comme la balance restait très bien en équilibre, l’autre enfant dit : 

Comme c’est juste !
— Voilà mes mots, dit alors le plus petit des Léonards.

A quatre lieues plus loin, ils rencontrèrent au bord de la route un homme qu’on venait d’assassiner. les gendarmes survenant au même instant leur demandèrent :

Qu’est-ce qui a tué cet homme-là ?
— Trois léonards, dit le plus grand.
— Pourquoi ? demande de nouveau le gendarme.
— Pour deux sous de figues, dit le cadet.
— C’est bien, vous irez en prison.
— Comme c’est juste! dit le plus petit.

Et les gendarmes emmenèrent les trois hommes en prison, les mains liées derrière le dos.

« Société des traditions populaires. »  Paris, 1908.
Illustration : Jean Emile Laboureur.

Une statue pour Piéronne

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Les Bretons de Paris cherchent toutes les occasions de faire du bruit, c’est-à-dire d’être des Bretons bretonnant. Donc les Bretons qui sont à Paris ont réuni un comité d’organisation pour élever une nouvelle statue.

A qui le tour ? A la belle Piéronne (ou Perrinaïc). Vous ne la connaissez pas ? C’est tout simplement la compagne de Jeanne d’Arc, qui neuf mois avant le supplice de la Pucelle à Rouen, fut brûlée vive sur le parvis de Notre-Dame de Paris par messieurs les Anglais.

Ce monument en granit de Keroman, serait dressé sur l’une des collines armoricaines, le Menez-Bré, d’où l’on découvre les régions de Tréguier, de Cornouailles et de Goëlo et, tout au Nord, à l’horizon, la mer anglo-bretonne.

Il parait que la Commission de la statue ne renfermera que des femmes bretonnes ? Est-ce une grande indiscrétion de demander si elles seront toutes douées de la vertu de la pucelle d’Orléans ?

« La Grande revue. »  Paris, 1891.

Ponts hantés

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Certains ponts  passent pour être hantés, et les voyageurs peureux ne se hasardent pas trop à y passer à une heure avancée de la nuit. Dans la commune de Saint-Gérand (Morbihan), se trouvent deux de ces ponts situés sur le canal de Nantes à Brest.

Les gens de l’endroit racontent que l’un d’eux, le pont de Kergoet, est hanté la nuit par une femme qui vient laver du linge auprès. On dit que c’est une femme épileptique qui s’est noyée près de ce pont en lavant du linge et qu’elle y revient pour faire sa pénitence. Si elle pouvait toucher un passant elle l’entraînerait dans le canal, où elle a, dit-on, son trou, mais les gens qui passent en cet endroit ont bien soin de s’écarter le plus possible du lieu où elle vient laver.

L’autre pont hanté est celui de Saint-Caradec sur lequel passe le chemin de fer (ligne de Saint-Brieuc à Vannes). Il y vient la nuit un esprit qui crie comme s’il demandait du secours. Plusieurs personnes affirment l’avoir entendu crier, et croyant que c’était quelqu’un qui appelait au secours elles se hâtaient de courir à son aide. Mais avant d’être arrivées au pont, elles voyaient comme la silhouette d’un homme se précipiter dans l’eau qui bouillonnait comme si elle recevait un corps quelconque. Arrivées sous le pont, elles n’entendaient, elles ne voyaient plus rien.

« Société des traditions populaires. »Musée de l’homme; Paris, 1892.