Bretagne

L’écouteuse de trépassés

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Dans cette région qui s’étend de La Roche-Bernard à Vannes, les paysans de la lande et les pêcheurs de la grève gardent aux défunts un souvenir d’autant plus inaltérable que nul d’entre eux ne croit à la mort définitive. 

Il est admis que les trépassés reviennent, qu’ils se promènent dans les maisons et surveillent tous les actes de leurs descendants. Ce culte influe sur les décisions des vivants qui n’osent rien entreprendre sans avoir sollicité l’approbation des ancêtres. Aussi, existe-t-il, dans les hameaux qui entourent Ploërmel, de pieuses pauvresses dont l’exode, de chaumière en ferme, n’est qu’une perpétuelle patenôtre et qui ont conquis un pouvoir redoutable : celui d’écouter et de comprendre les trépassés dans tous les actes importants de la vie.  

Elles sont consultées par les paysans et les pêcheurs et elles servent d’intermédiaires entre les vivants et les morts dont elles font connaître les décisions.

L’une d’entre elles, Corentine Le Clech, écouteuse de trépassés depuis plus de trente ans, qui venait de  doubler le cap de la quatre-vingt-septième année, a été trouvée rigide dans le cimetière d’un village voisin de Ploërmel : elle était morte dans son champ d’expériences,  emportant dans l’au-delà le respect que les habitants de cette région attachent à la fonction de confidente des morts. 

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1913.
Peinture : Georges Belnet.

Poissons louches

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Est-il vrai que bien des gens s’abstiennent de manger du poisson depuis le naufrage du Saint-Philibert, et que, pour en  offrir à leur clientèle, les hôteliers de la Loire- Inférieure doivent assurer que les crustacés arrivent du nord de la Bretagne ?

Grand amateur de poisson, M. Duchesne, le regretté académicien, ne s’encombrait point de considérations fâcheuses. Un jour, dans son. cabinet de travail de Saint-Servan, il nous contait un grand naufrage, qui avait eu lien au large de Saint-Malo. Puis, malicieux, il concluait :

D’ailleurs, les homards ont été excellents, cette année-là.

« L’Impartial. » Djidjelli, 1931.
Peinture de Charles Napier.

Les trois léonards

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Il y avait une fois trois léonards qui ne savaient pas un mot de français.

Ils entreprirent un voyage, et l’aîné dit aux autres :

 Sur notre route nous aurons occasion de l’apprendre. 

Cela dit, ils partirent et passèrent par une ville, où ils virent des enfants qui revenaient de l’école. En passant par un groupe d’élèves, ils entendirent l’un d’eux qui disait : 

Trois léonards.

Alors ils se dirent « Maintenant nous savons du français »,  et ces deux mots-là furent pour l’aîné des trois. Quelques instants après, ils virent deux enfants qui entraient dans une épicerie, et l’un d’eux dit :

Pour deux sous de figues.
— Ah! voilà mes mots à moi ! dit le cadet.

Après qu’on eut pesé les figues, comme la balance restait très bien en équilibre, l’autre enfant dit : 

Comme c’est juste !
— Voilà mes mots, dit alors le plus petit des Léonards.

A quatre lieues plus loin, ils rencontrèrent au bord de la route un homme qu’on venait d’assassiner. les gendarmes survenant au même instant leur demandèrent :

Qu’est-ce qui a tué cet homme-là ?
— Trois léonards, dit le plus grand.
—Pourquoi ? demande de nouveau le gendarme.
— Pour deux sous de figues, dit le cadet.
— C’est bien, vous irez en prison.
— Comme c’est juste! dit le plus petit.

Et les gendarmes emmenèrent les trois hommes en prison, les mains liées derrière le dos.

« Société des traditions populaires. »  Paris, 1908.
Illustration : Jean Emile Laboureur.

Une statue pour Piéronne

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Les Bretons de Paris cherchent toutes les occasions de faire du bruit, c’est-à-dire d’être des Bretons bretonnant. Donc les Bretons qui sont à Paris ont réuni un comité d’organisation pour élever une nouvelle statue.

A qui le tour ? A la belle Piéronne (ou Perrinaïc). Vous ne la connaissez pas ? C’est tout simplement la compagne de Jeanne d’Arc, qui neuf mois avant le supplice de la Pucelle à Rouen, fut brûlée vive sur le parvis de Notre-Dame de Paris par messieurs les Anglais.

Ce monument en granit de Keroman, serait dressé sur l’une des collines armoricaines, le Menez-Bré, d’où l’on découvre les régions de Tréguier, de Cornouailles et de Goëlo et, tout au Nord, à l’horizon, la mer anglo-bretonne.

Il parait que la Commission de la statue ne renfermera que des femmes bretonnes ? Est-ce une grande indiscrétion de demander si elles seront toutes douées de la vertu de la pucelle d’Orléans ?

« La Grande revue. »  Paris, 1891.

Ponts hantés

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Certains ponts  passent pour être hantés, et les voyageurs peureux ne se hasardent pas trop à y passer à une heure avancée de la nuit. Dans la commune de Saint-Gérand (Morbihan), se trouvent deux de ces ponts situés sur le canal de Nantes à Brest.

Les gens de l’endroit racontent que l’un d’eux, le pont de Kergoet, est hanté la nuit par une femme qui vient laver du linge auprès. On dit que c’est une femme épileptique qui s’est noyée près de ce pont en lavant du linge et qu’elle y revient pour faire sa pénitence. Si elle pouvait toucher un passant elle l’entraînerait dans le canal, où elle a, dit-on, son trou, mais les gens qui passent en cet endroit ont bien soin de s’écarter le plus possible du lieu où elle vient laver.

L’autre pont hanté est celui de Saint-Caradec sur lequel passe le chemin de fer (ligne de Saint-Brieuc à Vannes). Il y vient la nuit un esprit qui crie comme s’il demandait du secours. Plusieurs personnes affirment l’avoir entendu crier, et croyant que c’était quelqu’un qui appelait au secours elles se hâtaient de courir à son aide. Mais avant d’être arrivées au pont, elles voyaient comme la silhouette d’un homme se précipiter dans l’eau qui bouillonnait comme si elle recevait un corps quelconque. Arrivées sous le pont, elles n’entendaient, elles ne voyaient plus rien.

« Société des traditions populaires. »Musée de l’homme; Paris, 1892.

Apothéose des tripes à la mode de Caen

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Les tripes ! Grande invention, qui a plus fait, pour la gloire de la ville de Caen, que tous ses hommes de lettres et ses savants. Que de gens ignorent l’œuvre de Malherbe; on sait bien que Malherbe vint… mais beaucoup ne se sont jamais enquis de ce qu’il est venu faire. Et Auber ! combien de ses admirateurs fervents ne se doutent guère qu’il est né à Caen !

Les tripes, au contraire, elles sont toujours et forcément de Caen, partout, dans tous les pays de la terre, où l’on mange avec des fourchettes. A Calcutta, à Shang-Haï, vous trouvez des écriteaux annonçant qu’on peut se procurer des tripes à la mode de Caen, et je gage qu’au Tonkin, la première création de nos colons sera la fondation d’un restaurant où l’on mangera des tripes, les dimanches !

Donc, en l’honneur des tripes, festoyons; faisons défiler les marmites immenses et les bouteilles innombrables; que les plus convaincus renoncent au Saint-Emilion et au Champagne, pour se consacrer au jus de la pomme; buvons à la prospérité de la Normandie, intimement unie, sous le drapeau de la POMME-A-CIDRE, d’une part à la Picardie et à la Bretagne, d’autre part aux nombreuses colonies des Amis du cidre dans les quatre coins de l’univers !!!

Oui, tripes, poursuivez votre marche triomphale; allez, vous aussi, en voiture; circulez noblement dans les rues de Paris, en exhibant aux passants vos enseignes alléchantes. N’êtes-vous pas le véritable plat national de la France ? Qu’on nous cite donc un mets qui ait pris une extension aussi considérable, aussi universelle ! Est-ce la bouillabaisse de la Provence ? est-ce la gachure du Languedoc ? la galette de sarrazin, les rillettes de Tours, les madeleines de Commercy, ou les pâtés d’Arras ? Puériles concurrences…

Au contraire, les tripes ont envahi Paris et rayonné sur la France; elles ont débordé sur l’étranger et forcé même les murailles de la Chine !

Venez donc, pommiers grands et petits, avec respect et appétit, rendre hommage à ce mets étonnant, qui a fait le tour du monde et unifié les règles de la gastronomie internationale.

 E. Chesnel. « La Pomme et les pommiers. » Société littéraire et artistique de la Pomme… entre Bretons et Normands, Paris, 1884.

La mer souterraine

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 Eugène-Isabey

Sur plusieurs points de la Haute-Bretagne, on croit que la mer s’avance sous la terre, assez loin des côtes, et y forme des espèces de baies que recouvre une voûte de rochers, quelquefois d’une grande épaisseur, parfois assez mince.

Un jour que la duchesse de Rohan était forcée de passer en carrosse auprès de la source de Gouessan, à 30 kilomètres du rivage, elle ordonna à son cocher de fouetter ses chevaux, parce qu’elle savait que la route traversait un bras de mer souterrain. On dit en Basse-Bretagne que le sol de la péninsule repose sur un océan caché sous la terre ; la source de Coat an Roc’h communique avec lui. On y lança jadis un canard qui reparut, à une semaine de là, dans la rivière de Landevennec, au fond de la rade de Brest.

On raconte des épisodes analogues à propos de divers conduits souterrains des eaux douces, en plusieurs pays de France. Cette croyance à une mer souterraine semble aussi avoir existé en Gascogne, bien que le passage où elle se trouve soit plus obscur que les récits bretons :

Sous l’église bâtie (à Agen) en l’honneur de saint Caprais, il y a la mer. Des mariniers agenais se sont trouvés à passer par là (probablement au-dessous de l’église) à l’heure des vêpres : ils ont entendu la musique de l’orgue et reconnu la voix des enfants de choeur et des chantres.

« Revue des traditions populaires. »  Paris, 1902.
Illustration : Eugène Isabey.