bruits-fantômes

Une maison hantée à Tolède

Publié le Mis à jour le

Tolède

Ce qui suit est réel, on pourrait cependant croire à  un roman. Il s’agit d’un phénomène fantastique, de quelque chose qui rappelle, les contes des Mille et une Nuits, les narrations d’Hoffmann et d’Edgard Poe, les aventures spirites de Gautier ou les diableries moyenâgeuses. Dans une maison du centre des quartiers bas, portant le numéro 53 de la rue des Ambassadeurs, ont eu lieu les faits suivants.

A deux heures du matin, il y a dix ou douze jours, se réveillèrent en sursaut les locataires de la maison en question, qui est certainement une des meilleures et des plus modernes de la dite ville.

Elle a trois portes sur la rue et quatre étages sur caves. Dans chaque étage il y a quatre appartements dont deux sur la rue et deux sur la cour.

C’est dans cette maison que, dernièrement, tandis que les locataires se livraient aux douceurs du sommeil, résonnèrent tout à coup trois, formidables coups semblables à ceux que frappe le commandeur Zorrillesco,. quand il appelle, ses gens d’armes.

Branle-bas général dans toutes les chambres ; murmures, conversations dans les couloirs. Grincement des serrures, des clefs, des verrous, des targettes. Va-et-vient des gens épouvantés et craintifs, et, finalement, une espèce de meeting ou d’assemblée des locataires sur le palier de l’escalier.

De nouveaux coups plus rapides mais de moindre intensité que les premiers ne tardent pas à augmenter la panique; et l’inquiétude des locataires les moins peureux.

La chose paraîtrait de l’autre monde si elle ne datait de jeudi.

Selon les témoins du phénomène, les coups, pareils à des coups-de masse ou de bélier, faisaient trembler les murs, les parquets, les toits; les portes gémissaient, ébranlées, et la vaisselle faisait un bruit d’enfer dans les buffets.

Il y avait lieu de faire un rapprochement avec la célèbre aventure de « Don Quijotte » : Les moulins à eau. On comprend la terreur du voisinage, le mystère de l’inconnu devenant une cause de peur chez les âmes même les mieux trempées.

Les locataires épouvantés se perdaient en conjectures, cherchant la cause et l’origine de ces terribles et épouvantables bruits.

Ils parcoururent toute la maison de la cave au grenier, examinant chambre par chambre, pièce par pièce, coin par coin et dans tous les étages ; la cour fut examinée pierre par pierre; marche par marche fut inspecté l’escalier. Toutefois la toiture ne fut étudiée que sommairement, à cause de la difficulté que présentait celte opération et aussi parce que les bruits paraissaient venir, non d’en haut, mais d’en bas.

Les locataires désolés retournèrent à leur appartement, les bruits ayant cessé avec l’aurore.

La nuit suivante, on entendit de nouveau les formidables et terribles coups qui commencèrent à deux heures du matin et ne se terminèrent qu’au point du jour.

Mais il y a à souligner un fait curieux, c’est que dans l’entresol et le premier étage on n’entendait pas les sinistres bruits. Dans les appartements du troisième, le vacarme se percevait faiblement et, par contre, dans celui du second il était comparable à celui de violentes décharges électriques.

Les lits dansaient une sarabande impossible, les meubles (es claro !) allaient et venaient; les pendules et les montres s’arrêtaient, les sonnettes, les timbres des tables et des murailles tintaient, tandis qu’au milieu d’un bruit infernal, les cloisons et les portes secouaient épouvantablement tout le second étage.

Enfin ce fut comme une danse macabre de tous les démons qui se répéta pendant dix nuits consécutives, et toujours, mathématiquement, à la même heure.

Les locataires se résolurent à faire une démarche auprès des autorités; des gardes, des inspecteurs et des agents furent envoyés pour reconnaître les lieux et le voisinage, mais le résultat fut nul.

Les locataires, comme on le suppose, ne se contentèrent pas de cette solution négative et portèrent leurs doléances à la municipalité; ils sollicitèrent de la « Alcaldia-présidencia » qu’elle envoyât quelques ouvriers des égouts.

Ceux-ci examinèrent les tubes des conduites de gaz aux environs du lieu du phénomène, parce qu’il n’y a pas d’autres genres de tuyautages, la maison étant privée du service des eaux. Ces ouvriers ne découvrirent rien d’anormal.

Autre bizarrerie du phénomène bruyant, c’est que les coups cessent subitement devant une personne étrangère à la maison, ou d’un caractère autoritaire, visitant l’édifice — ni plus ni moins que si l’agitateur inconnu était une espèce d’homme-cyclone ou d’homme-tremblement de terre, lequel aurait intérêt à molester les locataires et en particulier ceux du second.

Nous restons donc en plein doute, et sans savoir si les bruits viennent du ciel ou de l’enfer, s’ils sont oeuvre de faux monnayeurs ou fantaisie des Mille et une Nuits.

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Traduction d’un article paru dans El Liberal de Madrid
« L’Écho du merveilleux. »  Gaston Mery, Paris, 1906.
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