Buffon

Le chant des souris

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mickey-minnieA la Société de Borda, tout dernièrement, on s’est doctement occupé du chant de la souris. Empruntons au procès-verbal officiel de la séance le résumé de la curieuse discussion qui a eu lieu à ce sujet :

M. Dufourcet parle ensuite du Chant des souris. Il raconte que, il y a un an, il avait entendu pendant plusieurs jours, un chant ressemblant à celui d’un canari, plus sourd, qui se produisait, dans sa salle à manger, pendant tous ses repas, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, mais toujours derrière la tapisserie qui est posée sur une toile à quelques centimètres du mur. Apres des recherches infructueuses dans divers ouvrages d’histoire naturelle, il consulta MM. Hector Serres et Duverger et ce dernier émit l’avis que ce chant devait être celui du cafard. 

M. Dufourcet ne poussa pas plus loin ses recherches et il ne pensait plus à sa première observation, quand, il y a quelques jours, sa belle-sœur, Mme G… entendit, elle aussi, un chant semblable dans sa chambre et fut bien étonnée de découvrir que l’auteur de ce chant était une petite souris, qu’elle prit et conserva quelque temps dans une souricière, dans laquelle elle continua à gazouiller comme en liberté. Elle servit d’appeau et, bientôt, Mme G… eut deux souris chanteuses, au lieu d’une. M. Dufourcet les a gardées, toute une journée, dans son cabinet de travail, où plusieurs personnes sont venues les entendre. 

A force de recherches, M. le président a trouvé quelques textes qui parlent du Chant des souris. Buffon signale un petit rat musqué de l’Inde qui a un chant, mais plus monotone. Un journal de Berlin constate des faits analogues à ceux observés à Dax, et va jusqu’à attribuer ce chant à ce que la souris dont il y est question vivait dans la même pièce que divers oiseaux et se nourrissait des mêmes grains. Le journal La Nature signale aussi la faculté qu’ont les souris de chanter. Enfin, on trouve, dans le supplément du Dictionnaire de la Conversation, le passage suivant : 

« En 1878, un médecin français, M. Bordier, signale des expériences qu’il a pu faire personnellement de la singulière faculté de chanter que possèdent les souris. Depuis longtemps il entendait chanter dans un coin de son appartement, sans parvenir à se rendre compte d’où provenait ce chant. 

« Le tout durait environ un quart d’heure. Après ce temps, le bruit cessait et reprenait sur un autre point c’était comme deux notes sol, fa, jetées brusquement l’une sur l’autre en donnant naissance à un susurrus cadencé.

« Comme on s’y attend, le docteur finit par découvrir que ce joli talent appartenait à une souris, qui ne tarda pas à se familiariser, plus même qu’il n’eût voulu, car il n’était guère de nuit qu’elle ne le réveillât. 

De Lavaudière. « La Presse. » Paris, 1896.
Illustration : Walt Disney.

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Le langage musical des animaux

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Un missionnaire protestant, M. Ebenezer Hunt, publie dans l’Uganda Monthly Magazine une étude assez singulière, intitulée une Nuit dans le désert, dans laquelle il prétend donner une notation précise, obtenue par lui au moyen du gramophone, des expressions phonétiques des animaux du centre de l’Afrique.

Le révérend Hunt nous apprend ainsi que le lion, dans la période des amours, a un élan mélodique plein d’ardeur et non dépourvu de mélancolie. Il se déclare à sa belle amie, d’une façon qui se rapproche « de celle de Roméo dans l’opéra de Gounod ». L’hippopotame a un timbre de voix perçant, presque un fausset, et émet des espèces de balbutiements essentiellement comiques. La panthère semble incliner vers la mélopée wagnérienne, et les ouistitis, quand ils se poursuivent sur les branches des arbres, donnent l’impression d’un caquetage de commères à la fontaine. Quant au rhinocéros, il est élégiaque, et son « chant » semble rappeler un peu le cor anglais… 

Voilà un chapitre à ajouter, sous bénéfice d’inventaire, aux oeuvres de Buffon et de Lacépède.

« Revue musicale de Lyon. » Lyon, 1906.
Illustration : Walt Disney.

Gai comme un pinson

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N’ayant pas poussé très loin mes études d’histoire naturelle et ne m’étant pas fait une spécialité de l’ornithologie, j’eus la curiosité de me renseigner sur l’état d’âme du charmant petit oiseau qui a nom « pinson »et dont la gaîté est devenue proverbiale.

J’ouvris l’ouvrage du Naturaliste par excellence, avec un N majuscule, du grand Buffon, et je lus :

« Le pinson est un oiseau très vif, toujours en mouvement; cela, joint à la gaîté de son chant, a donné lieu sans doute à la façon de parler proverbiale : gai comme un pinson. »

Michaud, de son côté, révèle que « le pinson remplit l’air de sa voix éclatante ».

Mis en goût par ces indications précises quoique laconiques, je résolus de poursuivre ailleurs mes investigations, et recourus à l’Ornithologie passionnelle, d’Alphonse Toussenel, le délicat auteur de l’Esprit des bêtes. Quelle fut ma surprise quand j’y découvris mon petit pinson dans ce portrait physique et moral : « Gai comme un pinson est encore un de ces adages menteurs qui contribuent si déplorablement à enraciner les préjugés et les erreurs dans l’esprit des populations.

« Un oiseau gai, c’est le tarin, c’est le sizerin, le linot, le serin, un oiseau qui toujours sautille, babille, frétille, qui prend son mal en patience et le temps comme il vient; qui, comme le chardonneret, mange devant la glace quand il est seul, pour se faire accroire à lui-même qu’il est en société. Or, le pinson n’a jamais affecté ces allures joviales. Au contraire, il s’observe constamment, fait tout avec mesure, réflexion et solennité. Il pose, comme on dit, quand il marche, quand il mange, quand il chante. Au lieu de prendre le temps comme il vient, il se laisse aller à des plaintes mélancoliques pour peu que la pluie menace. La captivité le démoralise, le rend aveugle, le tue. Ce ne sont pas là des façons d’oiseau gai. »

Jugez de ma déception à cette diatribe inattendue contre la gaîté du pinson. Auquel des deux s’en rapporter à présent ? A Buffon ? à Toussenel ? Lequel des deux vécut le plus dans l’intimité de notre petit pinson dont je voulais faire mon ami et la joie de ma maison ? Je ne le sais et ne puis le savoir. Mais s’il m’est permis de glisser mon humble avis dans ce passionnant litige, j’ai bien peur que, malgré Toussenel et son appréciation courroucée, on ne continue longtemps encore à dire avec le vieux Buffon : « Gai comme un pinson ! »

Emile Genest. « Miettes du passé : cent dictons populaires français. »  Paris, 1913.

De ces écrivains qui écrivent

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ecrivain

Ces jours ci, dans une vente d’autographes à la Haye, on a mis aux enchères un fragment manuscrit des mémoires de lord Melbourne, un des premiers ministres de la reine Victoria. Comment ces cahiers avaient-ils échoué là ? Ils contenaient de curieux souvenirs sur le réformateur Thom, qui, en 1838, se présentait comme un second Messie et fut tué à Canterbury par les soldats qu’il avait voulu convertir en leur disant qu’il venait régénérer le monde.

Ces notes étaient écrites sur un singulier papier, veiné de marbrures, dont la contexture enveloppait comme d’un réseau les armes de sa maison, imprimées en or. Chaque feuille présentait les mêmes dessins. C’était une luxueuse fantaisie de grand seigneur.

Les simples écrivains, qui ne peuvent point se permettre un tel papier pour faire leur  « copie », ont souvent, eux aussi, leurs manies, en ce qui concerne l’encre, les plumes, les feuillets dont ils se servent. Il en est qui ne peuvent écrire que sur du papier de couleur, et il faut voir la gravité plaisante avec laquelle ils recommandent à leur papetier (devenu leur confident) la teinte et la configuration des feuilles qu’ils vont remplir.

Les uns, l’habitude venant, ne travaillent à leur aise qu’en voyant sous leurs doigts un papier gigantesque. C’est le cas d’un de nos plus illustres auteurs dramatiques. Le plus délicat, le plus subtil de nos romanciers, au contraire, se sert de feuilles à peine grandes comme des feuilles de carnet de poche.

Au reste, ces manies, ces habitudes de travail, on peut les relever dans tous les temps.

Le manuscrit des Pensées de Pascal porte aux marges une foule de petits dessins, enchevêtrements de lignes brouillées, figures quasi cabalistiques. Les commentateurs ont fait sur ces signes mystérieux des suppositions à perte de vue. Le philosophe Cousin en a parlé avec respect. Or, on sait que le livre de Pascal a été écrit par pièces et par morceaux, sans aucune suite, et que, d’une pensée à l’autre, il y a tout un monde d’idées.

Les signes en question étaient donc tout bonnement, à n’en pas douter, des agaceries inconscientes de la plume, semblables à celles que trace un enfant sur un coin de son cahier, lorsqu’il est arrêté par une difficulté de son devoir. Ils avaient fini par devenir au bout de la plume du grand penseur une habitude invétérée.

La Fontaine, le bon fabuliste, composait ses vers couché tout de son long sur l’herbe d’un pré, le long d’un ruisseau, et n’écrivait (matériellement) qu’avec répugnance.

C’est un souvenir classique que Buffon se mettait en toilette de cérémonie pour travailler : il lui fallait un jabot et des manchettes de dentelle pour qu’il pût parler des moeurs des animaux.

Leibnitz, lui, trouvait les meilleurs arguments de sa dialectique en donnant à manger à des araignées : il ne se mettait à sa table que lorsqu’il avait fait, au préalable, une hécatombe de mouches.

Théophile Gautier était fort exigeant en ce qui regardait ses plumes. Tant qu’il n’en trouvait pas une glissant à son gré, il demeurait agacé. Aussi, avant de se mettre sérieusement au travail, essayait-il la plume en traçant mille dessins. Il lui arrivait même, dans cet le occupation toute matérielle, de jeter sur le papier des vers bizarres, sans y penser. On a recueilli ceux-ci, par exemple :

Un bon coupeur de plume est égal aux dieux même !

Essayons celle-ci, différemment taillée,

Mais elle est vainement avec art travaillée.

M. Alexandre Dumas fils a écrit, un jour, une page charmante sur ce sujet :

« L’écrivain, dit-il, a ses exigences, ses habitudes, ses manies. Il lui faut, pour écrire avec conscience et liberté, avoir arrondi autour de sa table tous les angles de sa vie. Il faut que la chambre où il se met à l’oeuvre soit chauffée d’un travail précédent. »

De fait, ces petites habitudes s’expliquent; elles aident au travail de l’esprit, par l’absence de toute nouveauté matérielle qui puisse suspendre la main et arrêter un instant la pensée.

Il y aurait un curieux chapitre d’étude littéraire à écrire avec l’histoire de toutes ces manies. Parfois, elles ne laissent pas d’éclairer un peu plus le caractère même de l’écrivain.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.
Illustration : Orléans, fêtes de Jeanne d’Arc. « L’écrivain et la bouquetière. » Agence Rol, 1912.

Le souper du sanglier

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varennes

La gloutonnerie des Bourbons éclate chez Louis XVI  d’une manière intempestive. A aucune époque de sa vie, le pauvre homme ne sut modérer ni contenir son appétit.

Quand il se fut déterminé à quitter les Tuileries, le 21 août 1791, il se détourna de son itinéraire pour déjeuner à Etoges, chez son premier valet de chambre, M. de Chamilly. Quand il entra dans Varennes, les troupes du marquis de Bouillé étaient parties depuis deux heures, mais le postillon Drouet et ses hommes l’attendaient. A peine de retour aux Tuileries, il soupa, dévora un poulet comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé.

Il mangeait salement et Buffon, ayant assisté une fois à son grand couvert, laissa échapper un mot qui n’est pas du style soutenu, devant les sangliers domestiques élevés par le Jardin des plantes :

 « Eh bien, le roi, dit-il, mange comme ces animaux-là ! »

« Petit bréviaire de la gourmandise. »  Laurent Tailhade. Paris, 1914.  
Illustration : « Arrestation à Varennes. » Jean Louis Prieur.