Butte-aux-Cailles

Dévoré par les rats

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ratsUn simple fait divers : un soir de cette semaine, dans le quartier de la Butte-aux-Cailles, un vieux chiffonnier, le père Jérôme, rentre absolument ivre dans l’infect taudis où il vit seul au milieu de détritus immondes.

Le lendemain, sa porte reste close, tandis qu’autour de la cabane isolée, c’est un hideux va-et-vient de rats énormes. Le sol en paraît grouillant. Les voisins arrivent à disperser la terrifiante procession de ces monstrueux rongeurs; puis ils pénètrent dans le taudis et reculent épouvantés devant l’horrible tableau qui frappe leurs regards. Le vieux chiffonnier a été dévoré par les rats.

Ça et là, près du corps affreusement déchiqueté, des lambeaux d’habit, des débris de chair, des flaques de sang. Le désordre de la misérable chambre, une table renversée, une chaise brisée, un buffet défoncé, une terrine en morceaux, attestent la suprême résistance du vieillard contre la légion de ces voraces assaillants. Le malheureux n’est sorti de son ivresse que pour entrer dans la mort.

Le sort affreux du père Jérôme dont le plus grand défaut, paraît-il, était de trop « lever le coude » a consterné les rares voisins de sa misérable retraite. C’était un brave homme de joyeuse humeur, serviable, estimé, aimé.

Sa mort terrible rappelle l’épouvantable aventure de Jean Madine, l’un des gardiens de Montfaucon. Elle fut contée devant moi par le préfet de la Seine, le baron Haussmann.

C’était une veille de Noël. Retardé, ce soir-là, dans son inspection quotidienne, ce Madine se trouve tout à coup prisonnier dans les cours immenses et silencieuses. Par mégarde les portes ont été fermées sur lui

La nuit arrive, est arrivée. Il est seul. II appelle au secours, mais sa voix se perd dans ces solitudes. Qui donc pourrait l’entendre ? Deux cours vastes et complètement désertes se succèdent au delà de celle où le malheureux se trouve enfermé. Impossible de franchir les hautes murailles, impossible d’ébranler les portes massives. L’obscurité se fait complète et des flocons de neige, violemment poussés par un vent glacé, blanchissent le sol. Nul bruit, si ce n’est, au loin, les cloches qui égrènent sur Paris leurs joyeux carillons.

Comme un fou, Madine s’élance vers la porte, la frappe, la pousse, la secoue, l’ébranle, mais c’est en vain ! Elle résisterait aux efforts de vingt hommes. Le gardien appelle, crie, crie encore. Les cloches seules y répondent. Sous le ciel noir et bas, la neige tourbillonne et s’entasse, se glace en tombant.

Tout-à coup, un frôlement bizarre, mystérieux, frappe son oreille. Il se tourne, il regarde : de tous cotés arrivent des nuées de rats, piquant la neige de taches noires, taches immondes et vivantes qui courent, glissent, fourmillent, entourent le gardien affolé. Il les sent grimper le long de ses jambes, de ses cuisses, sur son dos, sur sa poitrine, sur ses bras, sur ses mains. Près de lui est une échelle ; il l’a saisit et l’enlève avec une vigueur d’hercule que centuple le péril extrême. Il l’appuie contre le mur et s’élance sur les barreaux qui fléchissent sous le poids de son corps et se brisent… L’échelle tombe et, d’ailleurs, elle n’atteindrait pas les deux tiers de la muraille. A chaque instant, la troupe, famélique des rats augmente, se presse, se renforce, se bouscule, s’excite. Madine en est couvert…

A quoi pourraient lui servir et sa jeunesse et sa bravoure et sa vigueur ? D’un bout de la cour à l’autre, ce sont des flots vivants qui ondulent, se succèdent, se poussent, montent toujours. Je ne sais quelle mer grouillante et sombre, ponctuée de têtes frémissantes, de corps palpitants, de gueules avides, de queues sordides, de museaux pointus. Le gardien essaie de fuir, d’appeler au secours, mais il suffoque, il tremble, il chancelle et ses pieds glissent sur les bêtes entassées…

Et du reste où irait-il ? Est-ce que l’on sort de Montfaucon ? Soudain, par un suprême effort,il secoue cette lèpre grimpante, cette masse acharnée qui l’accable et l’étreint, le déchire, le ronge. Puis, affolé, couvert de sang, les habits en lambeaux, les chairs déchiquetées, ruisselantes, il bondit en faisant un écart prodigieux comme s’il espérait changer les chances de la lutte en portant plus loin le théâtre du combat.

Peine inutile ! Déception cruelle ! La bande affamée des rats reste, comme un seul crochet, rivée à ses chairs et, en grappes hideuses, le long des reins, pendent les opiniâtres assaillants. C’est à peine si, entre deux cris d’intolérable souffrance Madine parvient à arracher de sa poitrine un des rats le plus acharné qui le ronge.

Mais voici, qu’à ce moment où tout est perdu, le gardien aperçoit au pied du mur une barre de fer, son salut peut-être. Il fait un bond et, de ses deux mains vigoureuses, la saisit. Et c’est avec une ardeur désespérée qu’il s en défend contre l’invasion qui monte toujours plus grouillante et plus avide. Si Madine fait un pas en frappant avec sa massue, tout recule. S’il fléchit tout se précipite à l’assaut

Il lutte, lutte encore; puis, il tombe et disparaît sous un tertre vivant, fourmilière gigantesque de corps velus, de têtes, de pattes, de queues et de museaux barbouillés de sang qui se pressent et se confondent en une masse horrible.

Le lendemain, on trouva le squelette du gardien gisant à côté de la barre de fer et, tout autour, une trentaine de rats monstrueux qu’avec une vigueur surhumaine Jérôme Madine avait assommés. A ce squelette adhéraient quelques fragments de chair, pareils aux dents rouges d’une scie.

Moins dramatique et moins long sans doute, mais épouvantable aussi le supplice du vieux chiffonnier de la Butte-aux-Cailles qui vient, après une vaine et intrépide résistance, d’être dévoré par les rats.

Fulbert Dumonteil.

« Le Chenil. » Paris, 1er décembre 1904.