Cafres-Basoutos

Le cannibalisme

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cannibalesLa Cour de justice siégeant au Congo allemand vient, tout récemment, de condamner à mort un anthropophage de l’endroit, qui n’avait pas à se reprocher moins de cent meurtres d’indigènes pour satisfaire son appétit de chair humaine.

La nouvelle peut paraître étrange à nous civilisés. En réalité, le cannibalisme n’est point chose rare, ni démodée. Aucune des coutumes barbares, que la civilisation moderne n’a pu encore déraciner, n’est peut-être aussi courante. On peut affirmer qu’il est peu de peuples, vivant à l’état sauvage, qui ne soient, à l’occasion, plus ou moins anthropophages. En tout cas, il n’y a pas une race humaine qui, au moins dans le passé, n’ait, à l’occasion, dévoré gloutonnement ses ennemis.

Aussi bien, le cannibalisme ne s’exerce-t-il pas au hasard et sans règle, mais au contraire se manifeste-t-il sous des espèces diverses. On peut, lui appliquer les principales formes suivantes : le cannibalisme par besoin, le cannibalisme par gourmandise, le cannibalisme par fureur guerrière ou vengeance, le cannibalisme par religion, le cannibalisme par piété filiale; enfin, une dernière forme plus élevée, le cannibalisme juridique.

La forme la plus courante et à coup sûr la plus ancienne est celle du cannibalisme par besoin. On la rencontre un peu partout, notamment dans les régions où les animaux comestibles sont rares, dans celles où le sol ne fournit à son habitant qu’une nourriture restreinte, et, à l’occasion, les hommes de race blanche eux-mêmes, s’ils sont par trop pressés par la faim, ne se refusent pas à prolonger leur existence en se nourrissant de la chair de leurs semblables.

Sans parler des scènes de cannibalisme commises bien souvent par des blancs à la suite de naufrages. L’histoire a enregistré la mémoire de nombreux faits de ce genre. En France, en 1030, durant une famine de trois ans, on mangea couramment de la chair humaine et, moins anciennement, le chroniqueur Pierre de l’Estoile,  nous rapporte qu’à Paris, durant la famine du siège de 1590, par Henri IV, on vit des lansquenets pratiquer la chasse à l’homme dans les rues de Paris et faire des festins de cannibales à l’hôtel Saint- Denis et à l’hôtel Palaiseau. N’est-ce pas, du reste, au cours de ce même siège, qu’une dame riche, ayant vu mourir ses deux enfants, en fit saler les cadavres par sa servante et les mangea en sa compagnie ?

Le cannibalisme, d’ailleurs, au contraire de ce qu’on pense couramment, devient très facilement une habitude. Chez certaines tribus sauvages, on mange de l’homme par gourmandise et la chose semble si légitime que ces naturels prennent la précaution, en engraissant les victimes désignées, de se préparer un festin succulent. Ainsi, dans la Mélanésie procèdent ou procédaient naguère les indigènes à Tanna, à Viti, et ces derniers dépeçaient et rôtissaient encore les cadavres de leurs ennemis tués à la bataille, et parfois même ils dévoraient leurs femmes.

En Nouvelle-Calédonie, avant la venue des Européens, la chair humaine était une friandise et on la dévorait comme un mets de choix.

Quelques tribus de Cafres-Basoutos, il y a peu d’années encore, vivaient uniquement de cannibalisme au milieu d’une contrée fertile et giboyeuse, et un chef de la peuplade des Noutka-Colombiens était tellement friand de chair humaine, qu’à chaque lune il faisait tuer un esclave pour le manger dans un festin offert à des chefs de rang inférieur.

Enfin, dans l’histoire de la guerre de Trente ans, Schiller ne rapporte-t-il pas que les Saxons étaient devenus cannibales ?

Les formes élevées du cannibalisme, celles procédant d’une idée morale supérieure à la simple réalisation d’un besoin ou un appétit, ne sont pas moins fréquentes. En Mélanésie, les Vitiens mangeaient les cadavres de leurs ennemis; les Niam-Niam du haut Nil dévorent leurs prisonniers de guerre, aussi bien du reste que leurs concitoyens morts
dans l’abandon; les Monbouttous, qui sont pasteurs, cultivateurs et vivent dans un pays fertile, non seulement dépècent les cadavres de leurs ennemis tués, mais encore conservent leurs prisonniers pour de futurs repas; les Néo-Zélandais dévoraient aussi les cadavres de leurs adversaires; de même faisait-on aux îles des Amis, aux îles Sandwich, à l’île Bow et dans presque toute la Polynésie.

Les races blanche et mongolique sont pas exemptes davantage de cette forme du cannibalisme. Un ancien voyageur raconte que les habitants du Boutan mangeaient jadis les foies des ennemis tués, en les assaisonnant avec du beurre et du sucre. Ils transformaient les crânes en coupes cerclées d’argent, les os en bijoux et en instruments de musique, etc.

Le cannibalisme religieux est encore des plus courants.

Les Vitiens n’auraient jamais inauguré un temple sans dévorer une victime. De même, à la Nouvelle-Zélande, la religion avait sanctifié le cannibalisme. Les dieux étaient, paraît-il, très gourmets de chair humaine. Chez les Mexicains, la religion, également, consacrait ces sortes de sacrifices et les légendes de la mythologie Scandinave, où les guerriers, à tout instant, vident l’hydromel enfermé dans des coupes faites de crânes humains nous enseignent que l’anthropophagie religieuse était courante chez ces peuplades européennes.

L’anthropophagie par piété filiale se rencontre chez les Battas de Sumatra, qui forment une nation nombreuse, agricole et policée. Ceux-ci mangeaient pieusement et cérémonieusement leurs vieux parents, en ayant soin de choisir pour cela une saison où les citrons étaient abondants et le sel à bon marché. Les Massagètes, rapporte Hérodote, assommaient et mangeaient par compassion leurs vieux parents, et de même faisaient les Issédons à l’est de la Scythie.

Quant à l’anthropophagie juridique, elle est relativement rare et se rencontre en Polynésie, à l’île Bow, où l’on mangeait les assassins, et à Sumatra, chez les Battas, où l’adultère, le voleur de nuit étaient condamnés à être dévorés par le peuple.

Cette courte revue des principales formes que revêt le cannibalisme est instructive et elle nous prouve bien nettement qu’en dépit de notre civilisation moderne, la bête féroce sommeille en nous et qu’un rien suffit pour l’éveiller. N’est-ce point Jameson, lieutenant de Stanley, qui, curieux d’assister à une scène d’anthropophagie, acheta pour une douzaine de mouchoirs, une jeune esclave qui fut tuée et dévorée sous ses yeux. Jameson, pendant cette scène, prenait des croquis de la victime et de ses bourreaux. Charmante nature !…

Paul de Merry. « Le Grand écho du Nord de la France. » Lille, 6 avril 1909.