cannibalisme

Histoires d’Anthropophages 

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pique-nique

Deux décrets rendus ces jours derniers par le Ministre des Colonies ont pour but d’extirper complètement de nos possessions africaines les pratiques de l’anthropophagie. 

Car il paraît que ces mœurs abominables existent encore chez certaines peuplades dans le Haut-Congo et dans le Cameroun. Or, au temps jadis, elles étaient répandues, non seulement en Afrique, mais aussi dans un grand nombre d’îles océaniennes, et même en Extrême-Orient. Dans l’Inde, il y avait des peuplades qui mangeaient le foie de leurs ennemis tués à la guerre. En Chine, pendant la longue guerre civile des Taï-pings, on constata maints faits de cannibalisme. Un marchand anglais de Changhaï raconta qu’il vit un jour un de ses domestiques apporter le cœur d’un rebelle et le manger pour se donner du courage. 

Cette croyance qui consiste à manger le cœur ou l’œil de son ennemi pour s’approprier ses qualités, sa force, son courage, se retrouve chez beaucoup de peuples primitifs. Ainsi faisaient les Hurons, les Iroquois et les Caraïbes, avant la conquête yankee, c’est-à-dire au temps où il y avait encore des Hurons, des Iroquois et des Caraïbes. 

Les Polynésiens, à l’époque où les premiers explorateurs européens visitèrent leur îles, avaient ces mêmes traditions d’anthropophagie. Ils croyaient qu’il fallait surtout manger l’œil gauche de l’ennemi vaincu, non point que ce fût le morceau le plus fin, mais parce  que là résidait l’âme du défunt, et qu’en absorbant cette âme, on doublait son être. Leur anthropophagie, cependant, n’était pas uniquement mystique : il y entrait aussi quelque gourmandise. Un chef mélanésien, d’ailleurs très doux et qui avait accueilli les Européens avec beaucoup d’affabilité, disait au voyageur Earle pour l’engager à goûter à la chair humaine, que cela était « tendre comme du papier ». 

Il paraît cependant que tous les plats humains ne sont pas également bons. Le docteur Clavel, qui explora les îles Marquises, en 1884, rapporte ceci : 

« J’ai connu, dit-il, un chef de Hatihéu qui avait mangé sa belle-mère…« 

Et il ajoute : 

« Comme je lui demandais s’il avait trouvé cela bon, il fit un geste de répugnance… » 

L’anthropophagie était en usage à peu près partout en Océanie chez les Papouas, chez les Néo-Calédoniens, aux Nouvelles-Hébrides. Mais la terre classique du cannibalisme c’était l’archipel de Viti. 

John-Denis Macdonald, qui explora ces îles, il y a un demi-siècle, raconte que les naturels et surtout les hommes des castes élevées, les chefs, se nourrissaient presque uniquement de viande humaine et se faisaient gloire de montrer, dans ces horribles festins, d’insatiables appétits. Un missionnaire rapporte à ce sujet le fait suivant : 

« Parmi les chefs les plus renommés pour leur anthropophagie, Ra-Undreundu fut le plus fameux de tous sans contredit. Il était un sujet d’étonnement et d’horreur pour les Vitiens eux-mêmes… Ra-Vatu, le fils de ce cannibale, se promenant un jour au milieu de  ses domaines héréditaires avec le missionnaire que l’avait converti au christianisme, montra à son compagnon des rangées de pierres placées là pour indiquer le nombre de corps humains que Ra-Undreundu avait dévorés. On eut la curiosité de les compter, et il s’en trouva huit cent vingt-deux. Ra-Vatu affirma que son père avait seul mangé tous ces corps, sans jamais admettre aucun convive à ses affreux festins…« 

Gargantua n’était en vérité qu’un petit mangeur auprès de ce cannibale polynésien. 

S’il fallait tracer l’histoire du cannibalisme en Afrique, nous n’en finirions pas. La plupart des explorateurs ont rapporté là-dessus des détails horribles. Le docteur Schweinfürt a vu chez les Niams-Niams cet épouvantable tableau : 

« Sous un éblouissant soleil de midi, dit-il, entre deux cabanes dont les portes étaient ouvertes, en face l’une de l’autre, un enfant nouveau-né et mourant gisait sur une natte. A la porte de  l’une des cabanes, un homme jouait tranquillement de la mandoline; à l’autre porte, une vieille femme, au milieu d’un groupe de jeunes garçons et de jeunes filles, coupait et préparait des gourdes pour le souper. Une chaudière, pleine d’eau  bouillante, était toute prête : on n’attendait que la mort de l ‘enfant, dont le cadavre devait servir au plat principal... » 

Depuis l’époque où l’explorateur allemand parcourut l’Afrique, il est vrai que la civilisation européenne a pénétré jusqu’au cœur du continent noir. Les pratiques  barbares reculent et s’effacent peu à peu devant elle, et le jour est prochain, sans doute, où l’anthropophagie, si elle n’a point disparu complètement, n’existera plus qu’à l état d’exception et comme le souvenir d’un horrible passé. 

Or, voici qui est singulier : C’est à l’heure où ces mœurs horribles disparaissent que la science semble les justifier. Je m’explique :

D’après une théorie de deux savants allemands, MM. E. Fischer et Abderhalden, théorie basée sur de nombreuses expériences, il est admis aujourd’hui par la physiologie que la chair qui est le plus complètement assimilée par un animal carnivore n’est autre que la chair des animaux de même espèce. Il est prouvé que, dans ces conditions, la digestion s’accomplit le plus rapidement et avec le minimum de déchets. Des savants français ont fait à ce sujet des expériences qui confirment la théorie des savants allemands. Ils ont  pris des grenouilles, ont nourri les unes avec du veau et les autres avec de la chair de grenouille, et ils ont constaté que dans un même temps, ce sont ces dernières qui ont augmenté de poids. Et pourtant nul n’ignore que la chair de la grenouille contient moins d’albumine que celle du veau. Ils ont donc conclu à la justesse de cette théorie. 

En conséquence de ces constatations physiologiques, la chair de l’homme doit être pour l’homme celle qui se digère le plus facilement, celle qui, pour employer une expression populaire qui traduit bien la pensée « profite » le plus. C’est la chair la mieux adaptée, la mieux assimilée parce que c’est celle qui fournit les éléments les plus semblables à ceux des tissus. 

Et voilà comment, à l’heure où la civilisation supprime l’anthropophagie, la science physiologique la justifie et en fait, en quelque sorte, l’apologie. 

Jean Lecoq. 1923.

Si l’estomac vous en dit

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repas-japonSi vous souffrez par trop de la pénurie de viande, un bon conseil : faites-vous naturaliser Anglais et dégustez sans hésiter votre prochain. 

C’est l’agence Reuter elle-même qui, par le truchement de l’AFP, nous donne la recette dans l’instructive dépêche que voici : 

« Le lieutenant japonais Tachilzi Tacaki, qui avait été condamné à mort pour anthropophagie, a vu sa peine commuée en cinq années de prison, le code criminel anglais ne considérant pas le cannibalisme comme un crime. » 

Evidemment, on peut comprendre que la juridiction anglaise n’ait pas prévu cela. Mais alors, pourquoi cinq ans de prison ? Peut-être pour marché noir de viande sans tickets ?

« Regards. » Paris, 1946.

Un beau fait divers

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Un vaisseau baleinier américain, l’Essex, commandé par le capitaine George Pollard, et naviguant dans l’océan Pacifique, a été soudainement attaqué par une énorme baleine, laquelle, suppose-t-on, accompagnait sa petite famille. 

L’animal est revenu plusieurs fois à la charge et a réussi à provoquer une voie d’eau dans la coque du bâtiment, que son équipage a dû abandonner en toute hâte. 

Les marins américains, ainsi contraints de fuir dans leurs canots, se sont réfugiés dans une île déserte (île Handerson), où ils ont été retrouvés par un navire anglais. Ils n’étaient plus que trois, ayant été obligés de se manger entre eux pour soutenir leur triste existence. 

Voilà un beau fait divers. Il est vrai qu’il remonte au 25 décembre 1821.

Le culte du huit-reflets

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Le cannibalisme n’existe presque plus qu’à l’état de légende parmi les aborigènes d’Australie.

Mais du temps où ils massacraient les envahisseurs pour les mettre à la broche, ils ont conservé un souvenir curieux. Ils ont le grand respect, le culte, pour ainsi dire, du couvre-chef européen, et principalement du chapeau haut de forme.

Celui-ci est l’apanage des chefs aborigènes, et c’est un spectacle étrange de les voir, le corps presque entièrement nu, partir pour quelque expédition de chasse, la tête recouverte d’un ancien huit-reflets quelque peu fatigué.

Paris, 1910.

Le culte des morts chez les sauvages des temps  anciens et modernes

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hindous-culte-des-mortsLes Bretons, les Hibernois (Irlandais aujourd’hui) quoique élevés dans la religion des druides, mangeaient leurs morts.

Les habitants du Pont, les Massagètes, les Derbyces faisaient comme eux. Ces derniers, habitants de la Scythie asiatique, adoraient, on le sait, le soleil. Ils égorgeaient leurs septuagénaires, et dans leurs familles on mangeait les parents qui succombaient à une mort subite ou violente. Les Hircaniens n’enterraient les femmes que parce qu’ils les croyaient indignes d’avoir leur ventre mâle comme sépulture. Au Venezuela, en Amérique, on faisait rôtir les morts : puis on les découpait, on les pilait, et quand ils étaient réduits en bouillie, on les délayait dans du vin que l’on buvait religieusement.

Les Capanoguas d’aujourd’hui font également rôtir leurs morts, puis ils les mangent, dans la persuasion qu’ils ne sauraient mieux les honorer. Dans les îles Baléares, les habitants mettaient les corps en morceaux et les renfermaient ensuite dans une cruche qu’ils enterraient. Les Parthes, les Mèdes, les Barcéens, les Taxiles, les Hériens, tous les peuples de l’Asie, conquis par Alexandre le Grand, transportaient leurs morts au milieu des champs, des bois, des forêts, et ils les abandonnaient aux bêtes sauvages et aux oiseaux de proie. Ils attachaient aussi à des branches d’arbres les parents arrivés à une vieillesse décrépite et les laissaient expirer sans secours.

« Almanach de France et du Musée des familles. » Paris, 1885.  

Le cannibalisme dans les îles allemandes de l’Océanie

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1920-Cannibales-Iles-Salomon

Lorsque les Allemands ont voulu fonder un empire colonial dans la Mélanésie, ils ont décidé que la Nouvelle-Irlande et la Nouvelle-Bretagne s’appelleraient désormais le Nouveau-Mecklembourg et la Nouvelle-Poméranie. Ces deux îles et leurs dépendances ont reçu le nom d’archipel Bismarck, et comme si cet hommage, rendu à la gloire du chancelier, ne suffisait pas, le nom de mont Bismarck a été donné au pic le plus élevé du Kaiser’s Willhem Land, c’est-à-dire de la portion assignée à l’Allemagne dans le partage de la Nouvelle-Guinée.

Les noms ont changé, mais les moeurs des insulaires ne se sont pas adoucies sous l’influence d’une domination européenne. Il semble même que le cannibalisme, expulsé du reste de la terre, se soit réfugié à l’ombre du drapeau allemand. Le témoignage d’un voyageur anglais, qui a récemment visité ces dépendances lointaines de l’empire des Hohenzollern, ne laisse malheureusement aucun doute sur les scènes abominables qui se renouvellent à de courts intervalles, dans une contrée soumise à un gouvernement civilisé.

Après avoir doublé la pointe méridionale de la Nouvelle-Poméranie, M. Alan Burgoyne et ses compagnons de voyage passèrent près de l’île Adèle, dont le nom est peu connu en Europe, mais éveille de lugubres souvenirs parmi les navigateurs qui s’aventurent dans le voisinage des côtes de la Nouvelle-Guinée. Herbertshöhe est la capitale du cannibalisme. Les quarante Européens qui vivent dans cette future métropole de la Mélanésie allemande, sont obligés de se tenir sur une continuelle défensive. Ils ne peuvent sortir de l’enceinte fortifiée, qui protège leurs demeures, sans se mettre en danger de mort. Une centaine de Boukas, recrutés dans d’autres îles de l’Océanie et armés de fusils Mauser, montent la garde autour de cette forteresse de commerçants et de fonctionnaires. Deux mitrailleuses, pivotant sur des plate-formes de bois, sont toujours prêtes à repousser les assaillants.

Il est recommandé aux voyageurs qui visitent cette ville inhospitalière de ne pas se laisser prendre aux démonstrations d’amitié que leur prodigueront les indigènes. Un cannibale doit être traité comme une bête féroce. Il ne faut jamais le laisser approcher par derrière, car ses instincts sanguinaires peuvent à chaque instant reprendre le dessus. Les fonctionnaires, cantonnés dans une enceinte fortifiée, peuvent, à la rigueur, ne pas trop exposer leur vie, à la condition de se résigner à une captivité à peu près absolue, mais les planteurs ont beau palissader les abords de leurs demeures, ils ne peuvent s’absenter un instant sans courir le risque de trouver en rentrant chez eux les plus épouvantables surprises.

Les anthropophages de l’archipel Bismarck tuent leurs victimes avant d’en faire leur nourriture; leurs voisins, les insulaires de l’archipel des Épices, préfèrent les dévorer vivantes. Il y a deux ans, un bâtiment de commerce, qui s’était engagé dans le détroit de Pitt, non loin du groupe d’îles hollandaises, le plus rapproché de l’extrémité ouest de la Nouvelle-Guinée, envoya une douzaine d’hommes sur la côte voisine pour faire des provisions de bois et d’eau.

A peine les matelots européens eurent-ils débarqué sur le rivage que les indigènes les entourèrent, et, après les avoir liés à des arbres, se mirent à tailler à vif, dans leur corps, des morceaux de chair, qu’ils dévorèrent aussitôt, toute palpitante. Puis ils eurent soin d’enduire d’une couche de poix les blessures, afin d’arrêter l’effusion du sang. Le lendemain et les jours suivants, le supplice de ces malheureux, dépecés et mangés tout vifs, recommença et ces scènes abominables cessèrent au moment où l’épuisement et la douleur eurent mis fin à la vie des victimes. Le reste de l’équipage assistait impuissant à cet épouvantable martyre, car il n’y avait à bord aucune arme à feu.

« A travers le monde. » Hachette, Paris, 1905.

Une franc-maçonnerie de cannibales dans l’Ile de Vancouver

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cannibales

Le cannibalisme n’est pas encore une institution tombée en désuétude, je ne dis pas seulement en Afrique, mais dans certaines tribus indiennes de l’Amérique du Nord. Dans l’île de Vancouver, en particulier, existe une tribu, celle des Kwakiutl, qui ne se distingue point par une férocité particulière des autres tribus indiennes, et qui n’est pas absolument réfractaire à l’attrait de la civilisation : les jeunes filles, chez les Kwakiutl, ont même un certain goût pour les parures européennes.

Et cependant, chez ces Indiens insulaires, se perpétuent certaines coutumes cannibales dont le caractère est à la fois horrible et répugnant. Ils ont en particulier une société secrète, celle des Hamatsa, où l’on ne peut entrer qu’au bout d’une initiation aussi longue que douloureuse.

A en croire ces indigènes, les âmes des plus fameux de leurs ancêtres continuent à hanter les forêts de l’île, et chacun des membres de la société se choisit parmi elles un patron, un génie qui, grâce à l’initiation, entre dans son corps et le remplit de bravoure, tout en lui donnant certains pouvoirs surnaturels. L’un des plus importants parmi ces esprits des morts est le Grand-Esprit cannibale, le protecteur particulier des Hamatsa.

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Pour entrer dans cette société, il faut être né d’un de ses membres, ou, en tout cas, ne pas avoir pris femme en dehors du cercle exclusif de la confrérie. Dès qu’un Kwakiutl a posé sa candidature et qu’on l’a agréé, il disparaît subitement de la tribu pendant trois ou quatre mois; on suppose que l’esprit cannibale l’a enlevé dans les forêts pour le remplir de sa vertu divine. En réalité, le candidat vit seul dans les bois, pendant tout ce temps-là, hantant les cimetières où des poteaux grossièrement taillés en forme de statues sont autant de tombeaux. Le catéchumène, violant les sépultures les plus récentes, c’est dans la règle, s’exerce à mordre à belles dents à même les bras des cadavres. Nous voulons supposer que ce n’est là qu’un exercice, qu’un entraînement à des morsures plus cruelles, mais moins répugnantes.

Pendant ce temps, règne une grande agitation au siège ou temple de la société, une très grande hutte dont l’intérieur, divisé en plusieurs pièces, est orné de figures horribles ou grotesques. Les membres de la secte s’y exercent à chanter et à danser sous la direction d’un chef. Le candidat est censé s’initier à ce même moment, aux mêmes chants et aux mêmes danses sous la direction du Grand-Esprit. En réalité, le chef s’arrange avec le candidat pour entraîner dans les bois, dans le voisinage de ce dernier, qui a soin de rester toujours invisible, ceux qu’il exerce de cette manière, et l’élève du Grand-Esprit s’entraîne de son côté en écoutant le chant, en suivant de loin la figure des danses. C’est, du reste, fort heureux pour lui, car il aura son rôle à jouer dans ces chants et dans ces figures, et une seule erreur de sa part déchaînerait sur lui les plus épouvantables catastrophes.

Enfin, le temps des exercices approchant du terme, un beau jour, les sociétaires se réunissent dans le temple et se mettent à chanter à tue-tête pour attirer le candidat. Celui-ci, en effet, s’approche de la hutte sacrée, dont le toit est surmonté d’un gigantesque bec de corbeau. (Le corbeau représente le messager du Grand-Esprit). Mais le héros du jour n’a pas le droit d’entrer dans le temple par la porte, parce qu’il n’est pas encore initié ; une passerelle établie pour la circonstance lui permet d’escalader le toit, d’où, par une ouverture ménagée à cet effet, il descend dans l’intérieur de la hutte, dans une pièce voisine de la salle où sont assemblés les chanteurs.

Tout à coup, ceux-ci voient se précipiter parmi eux un homme nu, dont le cou, les bras, le milieu du corps, sont simplement entourés de branches de cèdre. Il semble hors de lui; il bondit, il cherche à mordre tous ceux qui l’entourent. C’est notre candidat, et c’est le Grand-Esprit qui l’anime. On cherche à s’emparer de lui; il s’échappe, il regagne la forêt; on se met à sa poursuite ; il se jette sur ses poursuivants, les mordant au bras à pleines dents, et ce n’est pas une morsure pour rire. Mais le poursuivant n’y perdra rien, il sera dédommagé mordu et content ! Enfin fatigué de courir, de crier, de mordre, l’initié devient plus traitable ; on s’empare de lui et on le ramène au temple.

Dans la seconde partie du programme, on chante et l’on danse autour de lui, et les chants comme les danses sont calculés pour apaiser et doucement endormir le Grand-Esprit qui le possède. D’abord furieuses et échevelées, danses et mélodies deviennent peu à peu quelque chose de doux, de tendre et de gracieux. Le charme s’opère ; le candidat, après avoir roulé des yeux furieux et s’être démené comme un démoniaque, se radoucit et finit par prendre part à la danse.

Mais ce qui caractérise cette cérémonie, c’est que membres et candidat portent des masques hideux et gigantesques, qui sont censés représenter des monstres terrestres ou marins, dont les Kwakiutl se disent les descendants. Le masque du candidat, en particulier, représente une énorme et monstrueuse face vaguement humaine, flanquée, à droite et à gauche, d’une double et énorme tête de serpent cornu dardant une langue d’un mètre de longueur. L’initiation est achevée, le candidat est compté comme membre de la société; mais, pendant une année encore, il devra observer certaines prescriptions rituelles, ne manger que certains mets, ne s’asseoir que sur certains sièges et vivre à part de la tribu.

« A travers le monde. »  Hachette, Paris, 1904.