Cardan

Les fantaisies de la foudre

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avengersSous ce titre : « Les fantaisies de la foudre », on a pu lire récemment, dans tous les journaux, le fait divers que voici :

Un violent orage s’est déchaîné dans les environs de Fleurus. La foudre est tombée sur une vache. Le bouvier, qui la croyait tuée, fut tout surpris de la voir nullement incommodée du coup de foudre qu’elle avait reçu. Il reconduisit la bête à l’étable. Le vétérinaire ne remarqua rien d’anormal à la bête, si ce n’est que tous les poils blancs et la peau y adhérent s’enlevaient sans causer la moindre douleur à la vache, tandis que les poils roux adhéraient fortement à la peau, et, dès qu’on essayait de les enlever, la bête souffrait.

La foudre a de ces fantaisies. Ce n’est pas la première fois qu’un cas semblable se présente dans la région. 

Non, en effet, ce n’est pas la première fois que fait semblable est constaté, et ce n’est pas la première fois qu’on le voit se produire dans le pays de Fleurus. Il y a quelque vingt ou vingt-cinq ans, M. André père, médecin-vétérinaire en cette petite ville du Hainaut, adressait à l’Ecole vétérinaire plusieurs rouleaux d’épiderme sec comme parchemin et recouvert de poils blancs.

Nous les reçûmes. Ces plaques de peaux s’étaient détachées spontanément de l’enveloppe cutanée d’une bête bovine frappée en prairie par un coup de foudre. La vache était sous robe pie-noir; les surfaces couvertes de poils blancs furent seules impressionnées par la décharge électrique, les surfaces où le poil et l’épiderme étaient pigmentés de noir restèrent indemnes. La bête foudroyée ne fut pas autrement incommodée. Sensiblement vers la même époque, M. B. Basse, alors médecin vétérinaire à Chênée, faisait la même constatation dans des circonstances identiques. Le phénomène qui s’est produit à Fleurus est le troisième du genre qui soit à notre connaissance. Y aurait-il réellement une sorte d’attraction des surfaces albines de la peau pour la foudre ? En ce cas, il faudrait admettre que l’homme blanc serait plus exposé à être foudroyé que le noir.thorLa foudre produit, du reste, sur les animaux les effets les plus singuliers, les plus extraordinaires; elle occasionne des accidents, tantôt légers, tantôt mortels : des brûlures, des paralysies, des syncopes, la commotion cérébrale, l’asphyxie, etc.

On connaît les effets très bizarres de la foudre dépouillant un individu de tous ses vêtements, arrachant tous les clous d’un soulier, photographiant sur la peau les objets voisins, etc., etc. Mais, de tous les effets de la foudre, l’un des plus extraordinaires est de laisser les victimes dans l’attitude même où la mort est venue les surprendre comme il arrive pour les soldats tués brusquement sur le champ de bataille.

Un ancien fait de ce genre a été relaté par Cardan. Le voici : Huit moissonneurs s’étaient réfugiés sous un chêne pour se mettre à l’abri de l’orage et prendre leur repas. La  foudre éclata et les huit personnes frappées à mort restèrent dans la position qu’elles occupaient, l’une tenant son verre, l’autre portant un morceau de pain à sa bouche, sans que l’expression de leur visage ait été modifiée.

Un fait ayant beaucoup d’analogie avec celui-ci a été rapporté par le pasteur protestant Bulter, qui en a été témoin oculaire. Dix moissonneurs s’étaient réfugiés sous un arbre à l’approche de l’orage. La foudre éclata et tua du coup quatre d’entre eux, qui restèrent sur place comme pétrifiés. L’un gardait entre les doigts la prise de tabac qu’il allait aspirer. Un autre tenait sur ses genoux un petit chien, tué également : la main gauche s’était arrêtée sur la tête de l’animal qu’elle caressait, tandis que la main droite lui offrait un morceau de pain. Un troisième était assis, les yeux ouverts et la tête tournée du côté de l’orage.

L’attitude qu’occupait l’animal au moment précis où il a été frappé par la foudre lui est souvent conservée. C’est ainsi qu’en 1845, près de Clermont (France), une chèvre fut frappée par la foudre et tuée sur le coup. On la trouva debout, cabrée contre la haie où elle se régalait de feuilles, tenant encore à la bouche une branche de verdure.

« La Semaine vétérinaire. » Paris, 15 octobre 1899.
Peinture : Mårten Eskil Winge / Illustration : ©Semic 2004 Busiek/Pérez.

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Les ombres tristes

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grotte-miraculeuseLes journaux belges racontent que, depuis quelques semaines, une dame blanche se promène chaque soir sur la lisière des bois du pays de Thuin et, particulièrement, aux environs de l’abbaye d’Aulne. 

C’est peut-être le cas de rappeler que la dame blanche n’a rien de spécial au pays de Thuin. Elle occupe une place prépondérante dans la poésie germanique, mais on la trouve également en Ecosse, en Belgique, en France, jusqu’en Italie. Tout le monde connaît la dame blanche d’Avenel, cette si douce « Meg Merillis » du « Guy Mannering » de Walter Scott, dont Boïeldieu, aidé d’un médiocre livret de Scribe, fit un agréable opéra comique. La Dame blanche de l’hôtel de Cluny, à Paris, est célèbre : la Renaissance y voulut découvrir l’ombre plaintive de Marie Stuart, qui, veuve de François II, avait passé à Cluny le temps de son deuil, un deuil blanc, tel que les reines d’alors le portaient.

De même, l’ancien palais du comte d’Egmont, à Bruxelles, devenu l’hôtel d’Arenberg, possède la dame blanche, visible quand est prochain le trépas de quelqu’un de la  maison. Cardan rapporte, d’une famille noble de Parme, que lorsqu’un de ses membres devait mourir, on voyait toujours une vieille femme aux voiles blancs assise sous la cheminée de la demeure patrimoniale. C’est une Dame blanche encore qui, depuis des siècles, se montre dans les résidences impériales au moment du trépas des membres de la maison d’Autriche : c’est elle qu’on vit à Miramar la veille du jour où l’on allait exécuter l’archiduc Maximilien à Queretaro, et elle fut à la Hofburg lors du drame de Meyerling et de l’assassinat de l’impératrice Elisabeth. 

On pourrait prolonger à l’infini la nomenclature de ces ombres tristes, mais il suffira de rappeler la plus jolie, la plus touchante des histoires de Dames blanches. Elle vient de Flandre et n’est pas très répandue en dehors de son cercle d’origine :

Une pauvre campagnarde était morte en couche. Dès la première nuit après ses funérailles, comme le nouveau-né pleurait, on vit soudain entrer dans la maison en deuil, un fantôme blanc, ayant les traits et la stature, de la morte, qui prit l’enfant dans son berceau, s’assit  avec lui sur une escabelle, le caressa, le baisa au front, lui donna le sein, puis, après l’avoir replacé endormi sur sa couchette, disparut sans qu’on l’eût entendu marcher. Et la même ombre revint chaque nuit, durant des mois, pour faire exactement la même chose, jusqu’au moment où le petit fut assez fort pour être sevré. Alors, elle cessa ses visites. 

Mais la foi en cette légende devait rester tellement solide au cœur des paysans de certaines régions flamandes, que l’on y affirme encore couramment et énergiquement l’inutilité de s’occuper de la nourriture nocturne des poupons dont la mère mourut en les mettant au monde, car celle-ci sortira du tombeau et viendra chaque nuit allaiter son enfant aussi longtemps que ce sera nécessaire. 

Beaucoup de bébés ont souffert et furent victimes de cette croyance naïve, et, certes, jamais personne n’a vu une mère défunte allaiter son enfant. 

« L’Écho du merveilleux. » Paris, 1902.