Catherine de Médicis

C’est pas beau de tricher !

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le pouzinEn ces temps, non contents de pourchasser les devins, les pouvoirs publics traquaient encore les almanachs.

Nostradamus avait fait école. Sa renommée avait été grande. Catherine de Médicis, l’ayant attiré auprès d’elle et lui ayant fait tirer l’horoscope des jeunes princes, Paris s’était engoué de lui. Ses Centuries, qu’il publia de 1550 à 1567, obtinrent un succès prodigieux dans toutes les classes de la société. Ce fatras de prédictions, formulées dans un style à dessein obscur et sibyllin, devait plaire au public du XVIe siècle qui ne jurait que par les sorciers, en voyait partout et les recherchait avec autant d’avidité qu’il les redoutait.

On connaît la courte et médiocre carrière du fils de Nostradamus. Grisé par les triomphes de son père, ce jeune homme s’avisa de continuer son almanach. Il est à croire qu’il lui manquait « la manière », car sa publication resta sans lecteurs. Piqué au jeu, il s’imagina de prédire que la ville du Pouzin périrait par les flammes, et, afin de rendre plus sûr le succès de son oracle, il mit lui-même le feu à plusieurs maisons de la ville. On n’est jamais si bien servi que par soi-même, n’est ce pas ? et la prophétie, cette fois du moins, avait quelque chance de se réaliser.

Par malheur, il choisit pour accomplir ce bel exploit l’heure où les troupes royales entraient dans la cité. Il fut tué, comme il achevait de placer des fagots devant les portes.

Humbert de Gallier. « Les Moeurs et la vie privée d’autrefois. » Paris, 1914.
Illustration : extrait d’une estampe de Pierre Gustave Girardon.

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Il ne s’est rien passé dans la nuit du 4 août

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Alors que la nuit du 4 août 1789 vit l’abolition des privilèges, celle du 4 août 1936 ne vit rien se produire de sensationnel. Bien que les comètes aient « mauvais œil », du moins selon les croyances populaires, celle du 4 août 1936 est passée impunément tout près de la Terre, à peine à 26 millions de kilomètres. A la vérité, personne, cette fois, n’eut peur, et l’époque n’est plus où les comètes étaient considérées comme de sinistres présages de cataclysmes, de morts subites de personnages illustres, d’épidémies, de guerre, et même de la fin du monde !

Donc, cette comète Peltier, ainsi nommée du nom de l’astronome amateur américain qui l’a retrouvée et signalée au début de cette année, ne nous a apporté aucune des catastrophes redoutées. A moins qu’on ne lui attribue la guerre civile d’Espagne, ou le triste été que nous subissons. Le 8 juillet, elle est passée à son périhélie, c’est-à-dire au point de son parcours le plus rapproché du soleil, et l’autre nuit, celle du 4 août, elle était donc à sa plus courte distance de notre monde, c’est-à-dire qu’à part la lune elle était l’astre le plus rapproché de nous. On ne l’avait pas vue depuis Clovis, ce qui n’est rien d’ailleurs à côté de sa révolution autour du soleil qui dure quarante-cinq siècles !

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En tous cas, sa queue n’a pas balayé la Terre ! Les humains ont eu moins peur qu’en 1910, où l’idée de la fin du monde s’était terriblement ancrée dans l’esprit de beaucoup de gens. Une inquiétude singulière s’était manifestée, surtout en Hongrie, où plusieurs personnes mirent fin à leurs jours pour ne plus vivre dans l’angoisse.

« Je me suicide avant d’être tué, écrivait un Hongrois, je crains la mort apportée par un astre !« 

La panique fut d’ailleurs telle en Hongrie, que les instituteurs et les prêtres durent multiplier les conférences pour rassurer le peuple. Beaucoup pour faire bombance jusqu’à leur dernière heure, avaient vendu tout ce qu’ils possédaient, tant ils étaient certains de mourir le 18 mai, jour où le phénomène se manifesta. D’autres se jetèrent dans des puits, non sans avoir la précaution d’enfouir dans leurs poches, tout leur argent. Près de Trèves, en Allemagne, une mère devenue folle de terreur, noya son bébé, tandis qu’à Moscou les trois quarts des gens semblaient avoir été gagnés par la folie. Une grande dame jugea bon de s’adonner à l’alcoolisme pour ne rien « ressentir ». A Odessa des prières eurent lieu dans toutes les églises, pour supplier le ciel d’épargner le cataclysme à la Russie.

comète.

C’était la fameuse comète de Halley, visible tous les 76 ans. qui avait provoqué une telle alarme, et qui, d’après certains, annonça la mort du roi d’Angleterre Edouard VII.

La première fois qu’on l’observa, ce fut en 837. Lorsqu’elle apparut dans le ciel. l’Empereur Louis le Débonnaire, affolé, appela son « astronome » qui lui annonça un changement de règne et la mort prochaine d’un prince. Le fils de Charlemagne, qui en avait conclu que sa propre vie était en jeu se livra à la prière et au jeûne. Il devait mourir trois ans plus tard.

Ce fut la même comète qui se manifesta en 1066, lors du débarquement des Normands en Angleterre. Les chroniqueurs prétendirent qu’elle servit de guide aux envahisseurs. A Bayeux, on voit une tapisserie attribuée à la femme de Guillaume le Conquérant où est représenté le roi Harold entouré de ses sujets tournant les yeux vers le ciel et levant les bras vers l’étoile fatale annonçant la bataille d’Hastings.

En 1264, la terreur provoquée par la comète ne contribua pas peu à la mort du pape Urbain IV et en 1456 le pape Calixte III lança l’anathème sur la comète et les Turcs ennemis de la Chrétienté qui assiégeaient Belgrade. Le pontife avait prescrit des prières spéciales, et c’est de cette époque que date l’Angélus de Midi.

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« Voilà mes destinées qui m’appellent ! » s’était écrié Charles Quint en 1531. lorsque la comète qu’Halley devait si bien observer plus tard se signala à nouveau. Celui qu’on put un moment considérer comme le maître du monde abdiqua, et ayant pris la bure monacale pour remplacer sa pourpre impériale, il se retira au monastère de Yuste.

Au printemps de 1773, le bruit s’était répandu qu’une comète devait bientôt se trouver sur le chemin de la Terre, la heurter, et infailliblement la broyer. L’alarme fut vive, notamment à Paris bien que l’astronome Lalande s’efforçât de rassurer la population et malgré les railleries de Voltaire dont on se rappelle la strophe :

Comète que l’on craint à l’égal du tonnerre,
Cessez d’épouvanter les peuples de la Terre
Dans un ellipse immense achevez votre cours.
Remontez, descendez près de l’astre des jours,
Lancez vos feux, volez, et revenant, sans cesse,
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Déjà Molière par la bouche de Trissotin n’avait-il pas évoqué la frayeur qui causaient les terribles nébuleuses :

Nous l’avons en dormant, Madame, échappé belle !
Un monde près de nous a passé tout au long
Et chu au travers de notre tourbillon,
Et s’il eut en chemin rencontré notre Terre
Elle eut été brisée en morceaux comme verre !

Presque toujours l’annonce de ces phénomènes célestes jetait les peureux dans les monastères ou les poussaient à léguer leurs fortunes aux moines.

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Comme une humble servante, Catherine de Médicis allait consulter l’astrologue Ruggieri sur l’influence que les astres voyageurs pouvaient exercer sur l’avenir de ses fils.

Cependant, « les Filles de l’espace » sont quelquefois bienveillantes : la comète de 1811 coïncida avec de merveilleuses récoltes et surtout des vendanges prodigieuses.

H. Cossira.« Le Monde illustré. » juin 1936.

L’effroyable messe de Charles IX

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Perdue au fin fond du Marais, la petite ruelle Sourdis, qui a gardé jusqu’à nos jours ses bornes et son ruisseau, abritait du temps des guerres de religion des ateliers d’artisans et de fondeurs. L’un d’eux est occupé par un fondeur de cloches allemand, venu à prix d’or de Maxence.

Personne ne l’a vu, ce fondeur, qui habite l’atelier et n’en sort jamais. Il reçoit ses ordres d’un petit homme toujours habillé de noir et qui est d’une laideur phénoménale avec sa barbichette et son nez démesuré, encore plus pointu que camus, et qui dénote, outre la malice, des origines méditerranéennes …

Tous les jours, un carrosse dépose à l’entrée de la ruelle le petit homme noir. Dans ses chausses rondes à l’italienne, coiffé d’un éternel bourrelet de feutre, il se dépêche de refermer la porte derrière lui: en fait, il y a six mois maintenant que le fondeur d’outre-Rhin n’a pas mis le nez dehors. A l’intérieur, son œuvre prend forme. Il s’agit de trois statues dont il a d’abord fait le moule d’après trois portraits en pied des chefs huguenots de France: Condé, Coligny et d’Andelot. Hier, il a cassé les moules après y avoir coulé l’airain et depuis des heures il finit d’ébarber le bronze pour rendre les statues lisses et brillantes. Maintenant, elles sont alignées là, au fond de l’atelier, grandeur nature et prêtes à être enlevées. Mais le fondeur qui a travaillé sans nulle aide (c’était la clause essentielle de son contrat) n’a pas encore terminé tout à fait son ouvrage …

Voici qu’il les couche, ces statues, sur un établi et qu’il les serre dans des étaux. Puis (l’isolement l’aurait-il rendu fou ?) il se met à forer des trous en divers endroits du métal, les jointures et la poitrine notamment. Des trous qui ont le diamètre de vis en acier qu’il a conçues. Il vérifie une dernière fois qu’elles s’adaptent bien aux trous et puis, l’air infiniment las, il boucle son sac et attend.

Le petit homme est revenu et inspecte attentivement son travail. Puis il lui compte trente doubles ducats d’or, le prend amicalement par les épaules et le conduit vers la porte. Là, il s’efface pour laisser passer l’homme. Celui-ci n’a pas fait trois pas dans la venelle qu’il tombe, le dos percé d’une dizaine de coups d’épée.

La figure du petit homme noir n’a même pas tressailli. Il revient lentement vers les statues, tire de sa poche un livre écrit en caractères hébraïques  et, regardant fixement l’effigie de Condé, se met à psalmodier des invocations, en serrant lentement, très lentement les vis …

Côme Ruggieri
Côme Ruggieri

C’est ce qu’on appelle un « envoûtement d’airain », et le petit homme qui est à l’œuvre est l’astrologue favori de Catherine de Médicis. Il se nomme Cosme Ruggieri et est le fils du médecin de Laurent le Magnifique, un des plus grands savants de la Renaissance italienne. Sans cesse en butte aux divisions religieuses de ses sujets, la régente, qui vient de signer la paix précaire de Saint-Germain, estime redoutable l’influence de Coligny sur son fils Charles IX. L’aventurier florentin a offert de l’en débarrasser magiquement. Quinze ans avant ces faits déjà, en 1655, il a prédit à la reine la mort de son époux Henri II dans le fameux tournoi des Tournelles, et Catherine, qui est de plus en plus adonnée aux superstitions et n’entreprend rien sans recourir à ses augures, a accepté. Ce n’est pas qu’elle croit sans réserve à ces sortilèges et elle sait que rien n’est possible sans cette chance qui lui a souvent souri, aidée il est vrai par un usage « très Médicis » du poison …

L’envoûtement d’airain a-t-il réussi ? Quelques mois plus tard, Condé tombe de cheval à la bataille de Jarnac et est lâchement abattu par Montesquiou, un gentilhomme de la garde royale. D’Andelot, le frère de l’amiral de Coligny, le suit quelques mois plus tard, expédié par une mauvaise tisane. Pourtant, les médecins qui pratiquent l’autopsie des deux corps sont formels: sur la poitrine, les cuisses et les articulations des bras, les deux hommes portent des stigmates très nets. Quand à Coligny, il tombe gravement malade mais résistera encore trois ans, jusqu’à ce que le couteau de l’Allemand Besme, homme de main des Guises, l’abatte, avec les milliers d’autres victimes de la Saint-Barthélemy.

Massacre de la Saint-Barthélemy
Massacre de la Saint-Barthélemy

« Tant plus de morts, tant moins d’ennemis ! » commente Catherine de Médicis, tout en se désolant que le massacre ait aussi fait une victime inattendue: son propre fils Charles IX. A vingt-quatre ans, il a l’air d’un vieillard, dont les crachements de sang augmentent chaque fois que défilent dans son cerveau égaré les horribles images du massacre. Il sait que son frère, le duc d’Alençon, n’attend que sa mort pour s’emparer du trône. Contre Catherine et le roi, il a même formé un parti, « les Malcontents « , qui réprouve la Saint-Barthélemy et veut prendre des mesures d’apaisement.

Pas brillant non plus, pourtant, le duc d’Alençon, surtout préoccupé de coiffer la couronne, fût-ce au prix de la mort de son frère. Mais l’implacable Catherine veille. Elle découvre un complot, fomenté par deux amis intimes du duc, le comte de La Môle, amant de Marguerite de Navarre, la spirituelle et nymphomane « Reine Margot « , fille de Catherine et future femme d’Henri IV, et un noble piémontais, Annibal Coconas. On arrête les conjurés et on découvre une correspondance qui prouve que Ruggieri est non seulement au courant de tout, mais qu’il a encore trempé dans l’affaire en préparant des petites statuettes de cire percées d’épingles … L’une d’elles ressemble d’une manière frappante à Charles IX: elle est percée au niveau du cœur d’un clou acéré. Ainsi Ruggieri, qu’elle comble de ses bienfaits, jusqu’à mettre à sa disposition le château de Chaumont où il engloutit des sommes énormes à la recherche de l’or alchimique, prépare des envoûtements contre elle et son malheureux fils !

Catherine de Médicis
Catherine de Médicis

Le mage florentin est une canaille, mais non pas une poule mouillée … Atrocement torturé, il n’avoue rien. Et il sait que la reine est bien trop superstitieuse pour oser le mettre à mort. Pour la forme, on l’envoie quand même faire un séjour  aux galères. Ruggieri n’ira pas plus loin que la maison de l’amiral d’où l’on jouit d’une vue magnifique sur la rade de Marseille. Il y vivra comme un coq en pâte pendant quelques mois, y faisant un fructueux commerce d’horoscopes. Coconas et La Môle auront moins de chance: ils seront écartelés à quatre chevaux et les morceaux des corps cloués aux portes de Paris. Voilà donc les coupables punis. Mais pour autant la santé de Charles IX ne s’améliore pas. Pour conjurer l’acharnement du mauvais sort, Catherine de Médicis gracie Ruggieri et le fait revenir auprès d’elle. Nous sommes alors au printemps de 1574, et c’est cette année-là qu’a lieu une des plus effroyables scènes de magie noire de l’histoire.

Entre les frères qui l’assiègent et les factions qui l’oppriment, quel va être le sort du jeune monarque ? Sa mère doit-elle renoncer à toute autorité sur le royaume ? Il faut le savoir, car le complot est partout et les troubles qui agitent le royaume exigent que l’on mise sûrement et sans délai sur l’avenir. Alors Ruggieri décide la reine, pour qui l’intérêt de sa dynastie passe avant tout, à la plus sombre des cérémonies divinatoires, la cérémonie de la tête qui parle …

Charles IX
Charles IX

C’est la nuit du 28 mai 1574. Nous sommes à Vincennes dans l’une des neuf tours du château, celle qu’on appelle encore aujourd’hui la tour du Diable. La reine est là, avec deux intimes et son fils qui, le souffle court, délire de fièvre et tient à peine debout. On a dressé un autel couvert d’un drap noir. Une statue, drapée dans un triple voile noir, représente la mère des Ténèbres, la déesse des suicides et des démences, divinité pour laquelle on va servir la messe. Des chandelles noires, elles aussi, éclairent cet autel sur lequel est posé un calice d’ébène, rempli de sang coagulé et de deux hosties, l’une blanche, l’autre noire. L’homme qui va dire cette messe est un moine apostat, converti à la magie.

Alors au milieu de cette lugubre assemblée s’avance un petit garçon de dix ans. C’est un enfant juif volé qu’on a de longue date préparé à la communion. On l’a revêtu d’une robe blanche, il est aussi beau qu’innocent et s’attend à recevoir Dieu. Le magicien commence l’office en plantant sur la table d’autel un long poignard dont le manche représente un serpent, puis il récite des invocations à la Vierge, lance des anathèmes au Dieu des chrétiens, et consacre les hosties à Satan. L’enfant, qui ne sait pas ce qui se passe, joint les mains et ferme les yeux pour recevoir l’hostie blanche sur la langue. Mais à peine a-t-il communié qu’un des aides du prêtre infernal lui enfonce une dague dans le cou. Puis c’est le choc sourd d’une épée qui résonne sur la pierre d’autel: l’enfant vient d’être décapité et le mage brandit cette pauvre petite tête innocente et la pose sur l’hostie noire dans une grande patère d’argent …

Charles IX mourant dans les bras de sa nourrice
Charles IX mourant dans les bras de sa nourrice

On a prévenu le jeune souverain. C’est à cet instant précis qu’il doit se pencher et poser une question à la tête. La tête lui répondra, et lui dévoilera tout l’avenir.

Tremblant, ce prince dénaturé s’approche et pose sa question d’une voix inintelligible. On attend. Effroyable silence. Enfin, un soupir s’exhale des lèvres mortes de l’enfant et on croit entendre que ce soupir signifie:  » J’y suis forcé ! … J’y suis forcé !  » C’est tout. Puis le bruit d’un corps qui s’écroule. C’est le roi, déjà agonisant, qui vient de s’évanouir. On lui impose les sels, on le ranime. Il se débat et pousse des hurlements effroyables: « Qu’on éloigne cette chose de moi ! Qu’on éloigne cette chose de moi ! … »

On le ramène en toute hâte dans sa chambre. Il délire maintenant, il crache du sang, il voit du sang partout, il s’enfonce dans un fleuve de sang. Il passe ainsi deux jours de terreur hallucinée puis meurt le 30 mai. Il avait à peine vingt-cinq ans. A l’autopsie, on vit que son cœur était tout racorni, comme s’il avait été exposé longuement à l’action d’un feu …

« Histoires fantastiques »  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1983.