centenaire

La vie est courte

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Gianni-Strino

Le docteur Alexandre Guéniot a écrit un ouvrage intitulé : « L’art de devenir centenaire. » Il vient de mourir à 102 ans. Du coup, son manuel, qu’on n’avait pas pris au sérieux, s’enlève chez les libraires comme petits pâtés. Tout le monde veut connaître les recettes de ce toubib qui a passé de la théorie à la pratique, et a démontré le mouvement en marchant.

On s’imagine découvrir un trésor de recettes alchimiques, de secrets fabuleux. Et l’on tombe sur des axiomes de bon sens, sur des rabâcheries de mère nourrice : Pas d’excès ! Ne mangez pas plus que votre faim. Ne buvez pas plus que votre soif. N’abusez ni du travail ni du tabac, ni de l’amour. Massez-vous tous les soirs et tous les matins. Procédez vous-même à cette petite opération. Pincez-vous les muscles des fesses et des cuisses. Evitez les soucis. Ne soyez pas ambitieux.  

Ce sont, on le voit, des janoteries. Mais le docteur Guéniot est mort à 102 ans. Du coup, ces sentences de M.de La Palice deviennent des oracles.

alexandre-guéniot.

Est-il si enviable de franchir la centaine ? La nature semble avoir défleuri à dessein le chemin qui mène au cimetière. A chaque étape, elle vous ravit une de vos grâces, une de vos facultés. On perd la mémoire. On perd la vue, l’ouïe, les cheveux, les dents. On radote. On redevient enfant, mais sans les grâces et sans l’espérance. Privé de tous les attributs de la virilité, on n’a plus qu’à s’en aller. A quoi bon prolonger une vie oiseuse pour vous, et encore plus pour ceux qui vous environnent ? Heureusement que vous êtes sourd et que vous n’entendez pas ce qu’on dit : « Il bat la campagne. Et dire qu’il a été si intelligent ! »

Toutes les recettes de longévité du docteur Guéniot tiennent dans ce précepte : « Abstiens-toi. Retiens-toi. Contiens-toi. » Vraiment le docteur centenaire n’en a pas les gants. Dès qu’il y eut des philosophes sur la terre, ils nous prêchèrent la modération des désirs, la sagesse, la raison. Mais une vie sans folie vaut-elle la peine qu’on la vive ? Quand on s’aperçoit de ce qu’est au juste l’existence, on meurt de dégoût.

L’originalité du docteur Guéniot, cefut de pratiquer sa doctrine. Tant de prédicateurs démentent à table et dans l’alcôve ce qu’ils préconisent en chaire !

Limoges, 1938.
Peinture de Gianni Strino.

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Le centenaire des cafés

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jean-beraudOhé ! Gens de la politique et gens de la littérature, n’allez-vous pas vous entendre pour célébrer solennellement un centenaire qui doit vous être cher entre tous, celui, le troisième, des cafés ?

En juillet prochain, il y aura trois cents ans (article paru en 1929) que ces établissements qui ont joué un rôle si considérable dans la vie de la société française, ont reçu leurs lettres de noblesse. C’est, en effet, le 6 juillet 1629 que le prévôt des marchands permit aux débitants de vins de prendre pour armoiries « un navire d argent, à bannières de France, flottant avec six petites nefs d’argent alentour, une grappe de raisin en chef, le tout sur champ bleu… » 

C’est Jules Véran qui parle ainsi dans Comoedia, et qui évoque le café Foy, d’où partit, le 12 juillet 1789, l’appel à la Révolution lancé par Camille Desmoulins, et le café Procope tout retentissant du tonnerre de Léon Gambetta. 

jean-george-beraud

Il est probable que les gens de la littérature et de la politique laisseront passer le 6 juillet sans songer à cet anniversaire, mais une délégation de limonadiers devrait se rendre en corps, au numéro 13 de la rue de l’Ancienne-Comédie, car c’est là que s’ouvrit le premier café. Certes, avant l’ouverture du Procope, il existait des estaminets, des tabagies et des débits de vins, à l’enseigne de l’Ecu d’Argent, de la Pomme de Pin ou du Bacchus couronné, et l’on y buvait sec en toute saison, mais le café tel que nous le connaissons est né là. 

Ces messieurs de l’Encyclopédie y fréquentaient avec assiduité. On y vit aussi beaucoup de révolutionnaires de marque, et l’on peut imaginer qu’un soir d’avril 1794, une jolie caissière dut dire à la servante : « Rosine, nous ne verrons plus M. Danton, il a été guillotiné aujourd’hui avec son ami Camille Desmoulins !… » 

beraud

Napoléon, qui ne fumait pas et qui n avait pas le temps d’aller faire une partie en sirotant un verre, ne donna pas à la France le goût du café, mais au lendemain de 1815 tous les vieux célibataires plus ou moins éclopés qu’étaient les anciens soldats de l’Empire n’eurent plus que ces établissements pour se distraire. Vieux officiers licenciés, ils venaient là avec la nostalgie du temps glorieux où ils caracolaient derrière les tambours de Soult ou les trompettes de Murat. 

Le XIXe siècle a connu des cafés célèbres. Les plus réputés étaient sur les boulevards où resplendissaient Tortoni, Brébant, le Café de Madrid, le Café de Paris et le Café Anglais. De 1830 à 1870, toutes les élégances, toutes les célébrités des lettres, du théâtre, du monde et du demi-monde ont soupé dans les cabinets particuliers de ce dernier. L’escalier au moelleux tapis rouge sentait la truffe, le homard et la Veuve-Cliquot. C’était le beau temps où Paul de Kock écrivait d’un jeune homme qu’il était riche avec six mille francs de rente et que, grâce à cette fortune, il pouvait entretenir un rat de l’Opéra et dîner d’un perdreau ou d’une carpe du Rhin à la Chambord, arrosés d’un authentique Château-Laffite. 

café

Ce héros à son aise avec si peu d’argent fréquentait certainement le Café Anglais. Il y voyait ces hommes d’esprit et de lettres qu’on appelait les maréchaux de la chronique, des journalistes célèbres, parmi lesquels Aurélien Scholl, qui ne craignait que la Justice et le Figaro et qui tira là ses feux d’artifice les plus étourdissants et qui y fit ses mots les plus cruels. 

Le café tient en France une telle place qu’il est presque une institution nationale. Les gens de chez nous sont cafetiers. Pourquoi s’en défendre ? Le café participe de la place publique, du forum et du salon. On y devient sociable et bienveillant si on y consomme modérément. Son atmosphère est intelligente. Beaucoup de choses fort importantes sont sorties des cafés et je suis de l’avis de Véran. On devrait fêter leur anniversaire avec éclat et inviter des académiciens et des sénateurs. Ils y viendraient et cela leur rappellerait leur jeunesse. 

Léo Larguier. Limoges, 1929.
Peintures de Jean Beraud.

Un vieux centenaire

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timgad-ruines

Depuis quelque temps, il est à la mode de célébrer les centenaires, les anniversaires, les éphémérides de beaucoup de gens et de beaucoup de choses.

Aussi, ne faut-il pas s’étonner de voir un journal signaler à ses lecteurs l’approche du centenaire de l’Algérie.

Tout de même, l’expression est assez drôle si l’on songe qu’elle s’applique à une terre où florissait déjà Timgad au début de l’ère chrétienne.

« La Revue limousine. » Limoges, 1929.

Tontine

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claude-monet

Encore une centenaire qui vient de mourir ces jours-ci à Paris ! Décidément, malgré les influences délétères de la grande ville, contre laquelle nos savants ne cessent de faire entendre leurs jérémiades, il y a encore quelques personnes qui savent résister.

Cette mort nous remet en mémoire une autre centenaire, disparue il y a déjà quelques années, à l’âge respectable de cent un ans, et qui s’appelait Mlle Flore Le Thuillier. Cette très vieille fille avait une mémoire étonnante, où bien des historiens auraient pu venir puiser à coup sûr. Très pratique dans la vie, elle avait été l’artisan de sa fortune, car elle est morte jouissant d’une rente viagère colossale, qui était bien son œuvre.

Maîtresse de bonne heure d’une petite fortune, elle n’hésita pas à en distraire une partie, six mille francs, qu’elle plaça dans une tontine d’assurances. La tontine, on le sait, était une association dans laquelle plusieurs personnes mettaient en commun un fonds destiné à être réparti à une époque déterminée entre les survivants, avec les intérêts composés. La tontine à laquelle Mlle Flore Le Thuillier avait confié ses six mille francs était composée de deux mille souscripteurs. Or, depuis vingt-cinq ans, la vieille demoiselle touchait pour sa part, puisque tous les souscripteurs étaient morts, un revenu qui dépassait trois cents francs par jour. Elle vivait simplement cependant avec ce beau denier, elle et deux domestiques, un homme et une femme, fort âgés tous les deux, faits à ses habitudes.

La vieille fille avait conservé toute l’élégance de son esprit. Elle était gaie, enjouée, pleine de reparties. C’était une petite vieille sentant la poudre et le bois de santal, portant cornette. Ses trois cents francs de rente quotidienne allaient en grande partie aux Petites Soeurs des Pauvres et aux frères de sa paroisse, la paroisse Sainte-Élisabeth.

N’oublions jamais de nous mettre d’une tontine… si nous devons vivre jusqu’à cent ans !

« La Revue hebdomadaire. »  Paris, 1905.
Illustration : Claude  Monet.

Le centenaire de la locomotive

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Richard-Trevithick...

Combien, parmi les voyageurs qui, le 4 décembre dernier, confièrent leur personne aux caprices d’une locomotive, se doutaient-ils que l’ancêtre du monstre de fer essaya ses premiers pas cent ans auparavant ? Ah ! les débuts ne furent pas éclatants et n’allèrent pas, sans anicroches.

C’est notre confrère le Vélo qui nous l’apprend :

On vient de célébrer en Angleterre, sans grand tapage, le centenaire d’un des événements les plus considérables de la science moderne. C’est, en effet, le 24 décembre 1801 que Trevithick et Vivian montrèrent la première locomotive digne de ce nom.

Si Joseph Cugnot fut le créateur de la voiture automobile, Trevithick fut le vrai créateur de la locomotive, ayant eu le premier l’idée géniale de placer sa voiture sur des rails.

L’expérience eut lieu sûr la route de Camborne à Tchidy. La nouvelle machine put traîner une charge de 10 tonnes et 70 voyageurs à une vitesse de 8 kilomètres à l’heure.

Au bout de quelques milles, le moteur eut une panne et un peu plus loin démolit sa cheminée qui était en briques, au passage d’un pont. Malgré ces incidents, le nouveau véhicule parvint à terminer son voyage d’environ 20 kilomètres.

Plus de cinquante ingénieurs, directeurs de mines et notabilités du monde des chemins de fer assistaient à la célébration de cet intéressant centenaire organisé par la municipalité de Camborne. 

Que dites-vous de ces huit kilomètres à l’heure, quand une machine récemment construite se permettait du cent soixante ?

Il est vrai qu’elle a commencé sa brillante performance par l’écrabouillement de son malheureux inventeur…

« Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire de la famille. »  Paris, 1902. 
Illustration : Extract of Terence Cuneo’s painting of the Trevithick trial, see Ellis, The Lore of the Train.

Le centenaire de la pipe

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fumeurs...

Un centenaire en l’honneur de la pipe s’organise en ce moment à Leipzig. Nous rappellerons sommairement à ce propos quelques souvenirs historiques intéressants.

C’est par les Portugais que l’usage de la pipe fut introduit au XVIe siècle en Europe, mais il était bien antérieurement répandu dans les Indes occidentales. Vers 1560, Jean Nicot, ambassadeur de France à Lisbonne, apporta dans notre pays la pipe et le tabac, d’où le nom de nicotine.

Pendant quelque temps, néanmoins, on se contenta de prendre le tabac par le nez. Ce n’est qu’un peu plus tard que la pipe commença à être adoptée. C’est sous Louis XIV que des distributions régulières de tabac furent faites pour la première fois aux troupes. Il y eut alors une sorte d’engouement pour la pipe, qui se répandit jusque dans les meilleures sociétés, et l’on vit même des grandes dames ne pas s’en priver. Saint-Simon raconte que les princesses du sang furent une fois surprises par le dauphin en train de fumer des pipes qu’elles avaient fait emprunter aux soldats du corps de garde du château de Marly.

On fuma un peu moins pendant le XVIIIe siècle, mais en revanche on prisa beaucoup. La pipe revint en grand honneur au moment de la Révolution, et l’on put même voir les plus illustres généraux de l’expédition d’Egypte fumer leur pipe à la tête de leurs soldats.

fumeuse-pipe.

Sous la Restauration, la pipe fut de nouveau dédaignée ; mais après 1830 sa faveur reprit de plus belle, et elle devint, aux belles époques du romantisme, le complément indispensable de toutes les fêtes littéraires et de tous les soupers qui suivaient les grandes premières représentations dramatiques du temps. Théophile Gautier a surtout fait valoir les délices de la pipe, dont il usa et abusa jusqu’aux derniers jours de sa vie.

Aujourd’hui la pipe ne se fume plus guère en public : c’est le cigare qui est seul de bon ton dans la rue ; mais dans le huis clos la pipe est le délassement des classes sociales les plus différentes.

Nous avons cité, dans notre dernier numéro, un certain nombre de lettres défavorables à l’usage du tabac ; mais nous avons démontré que cet usage, sous quelque forme que ce soit, pipe, cigare ou tabac à priser, tend de plus en plus à se généraliser.

Il y a vingt ans, les femmes du monde qui fumaient étaient une très rare exception ; aujourd’hui plusieurs d’entre elles se permettent de fumer, et ne s’en cachent même pas.

« Gazette littéraire, artistique et bibliographique. »  1890, Paris.