charcot

Le crâne et le marteau

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marteauIl faut avouer que les médecins russes ont de singulières façons de soigner le pauvre monde. 

Il en est un qui nourrit exclusivement ses phtisiques de lard fumé, en guise d’huile de foie de morue… Le fait est que toutes les graisses constituent autant d’aliments respiratoires, de premier ordre. C’est peut-être même pour cela que les Cosaques, qui passaient avant Cronstadt pour manger la chandelle, s’en vont si rarement de la poitrine. 

Un autre médecin russe, M. von Stein, avait imaginé de guérir le mal de dents en fourrant dans la bouche du patient une petite lampe électrique à incandescence (comme qui dirait une poire d’angoisse) tout allumée. 

En voici un troisième, le professeur Dourdouki (deMoscou) qui propose, pour guérir la migraine, un remède original, auquel on ne saurait, au pis-aller, refuser le mérite d’une extrême simplicité. Cela consiste tout bonnement, en effet, à taper à coups redoublés sur la tête du malade…

Il est bon d’ajouter, au surplus, que c’est le hasard seul qui a mis le professeur Dourdouki sur la piste de l’étrange et précieuse méthode. 

Examinant un beau jour un client qui se plaignait d’une céphalalgie atroce, il en vint à lui percuter le crâne, comme cela se fait pour la poitrine, afin de voir s’il n’y aurait pas sous derme quelque lésion perceptible. Quel ne fut pas son étonnement quand il eut terminé cet examen, au bout de deux ou trois minutes, d’entendre le malade lui déclarer que la souffrance avait brusquement cessé, raflée, pour ainsi dire, avec la main ! coup-marteauIl n’y avait pas à en douter, c’était bien à l’action mécanique du tapotage qu’il fallait attribuer cette analgésie subite et miraculeuse. Le professeur Dourdouki a, au surplus, recommencé souvent l’expérience, qui lui a toujours donné le même succès, toutes les fois, à tout le moins, que le mal de tête n’était pas dû à une lésion matérielle. Aussi,  depuis, la percussion fait-elle couramment partie intégrante de son manuel opératoire. 

Rien de plus facile à suivre, même en voyage, que ce traitement, qui, paraît-il, s’il ne guérit pas définitivement l’endolori, a, au moins, l’immense avantage de provoquer, comme par l’opération du Saint-Esprit, un soulagement instantané. Il faut taper doucement, avec un ou deux doigts mais on pourrait apparemment employer aussi bien un léger marteau d’aluminium en augmentant graduellement l’intensité des coups, de façon à produire une sorte de massage vibratoire, comme avec le casque de M. Charcot. 

Le procédé ne s’applique pas seulement aux céphalalgies rebelles : il n’est pas moins efficace, à ce qu’il paraît, contre les douleurs musculaires des névropathes. Avis aux amateurs 

Qui sait si la méthode ne s’élargira pas encore, et s’il n’y a pas là le germe de toute une thérapeutique aussi inédite que révulsive ? Une bonne fessée, au demeurant, c’est peut-être encore le meilleur moyen de corriger les humeurs peccantes et de conjurer le mauvais sort. 

Mais il va de soi que c’était au pays du knout que, tout naturellement, l’idée devait éclore. 

« Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche. » Paris, 1893.

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Onomatomanie

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Le désespéré de Gustave Courbet
Le désespéré de Gustave Courbet

Qui n’a été dans sa vie tourmenté, presque obsédé, par un air qui revient sans cesse dans la tête Ou par un mot qui se présente constamment sur les lèvres ? L’air et le mot vous abandonnent un beau matin et l’on n’y pense plus. Quelquefois c’est le contraire: on court après un mot qui vous fuit toujours. On le retrouve un beau soir et c’est encore fini.

Mais, paraît-il, cette préoccupation du mot n’est pas toujours si innocente; chez certains sujets, elle finit par amener des troubles bizarres, sur lesquels M. le professeur Charcot et M. le docteur Magnan viennent d’appeler l’attention. Ils donnent à ces troubles qui peuvent prendre place dans l’échelle des dégénérescences mentales le nom caractéristique d’onomatomanie. C’est la manie du mot. L’individu est en proie à une véritable obsession qui se traduit par une angoisse, un tourment implacable, et finalement par de véritables crises nerveuses.

M. Charcot nous a raconté lui-même les faits suivants:

Un jour, un monsieur âgé de soixante ans se promène dans l’avenue des Champs-Elysées; il y rencontre une personne qu’il avait connue pendant un voyage à Rome, il s’arrête, cause avec elle et, après l’avoir quittée, il cherche à se souvenir de son nom. Peine inutile. Il essaie de penser à autre chose, mais, loin d’y parvenir, il est poursuivi par le besoin de retrouver le nom; il n’a plus que cela en tête.

Obsédé, il finit par éprouver un véritable malaise; il se sent oppressé, serré à l’estomac. Son visage se couvre de sueur; ses mains sont froides et, craignant de s’évanouir, il s’empresse de retourner chez lui, se lamentant, se désolant et parcourant à grands pas son appartement dans un état d’angoisse extrême. A partir de ce jour, M. S … fut très souvent en butte à l’obsession du mot.

Il a fini par imaginer un stratagème qui le calme. Dès qu’il a vu une personne, il s’empresse d’écrire son nom sur un feuillet de papier et, au besoin, il consulte son mémorandum. Mais il est constamment sur le qui-vive, toujours préoccupé du nom et du prénom des personnes avec qui le hasard le met en relations, cochers, marchands, fournisseurs. Il lui faut des noms à tout prix. Aussi le trouble psychique, loin de se limiter, a pris de l’extension, et M. S … est poussé à demander le nom d’inconnus, de gens qu’il rencontre dans la rue, de personnes qui passent en voiture, de voyageurs que contient un train de chemin de fer qui siffle devant lui. L’impossibilité de satisfaire ce désir le rend malade, puis furieux. II est obligé aujourd’hui de s’en aller dans les rues les yeux baissés, de ne regarder personne et même de se confiner dans son appartement. C’est la folie du mot.

La Revue des journaux et des livres.  Paris, 1885.