Charles Dickens

Mœurs et coutumes des fantômes 

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laban_petit_fantomeLes spirites recommencent à s’agiter et à construire de nouveau pièges à fantômes, très perfectionnés. Ils espèrent en pincer un, de façon à pouvoir l’apprivoiser, ou du moins le faire parler. Mais ils ne réussiront pas. Les spirites sont des gens qui ont du retard; et les fantômes ont horreur du confort moderne. 

Les fantômes aiment lès vieux châteaux en ruines, avec de grands couloirs moisis où ils puissent se promener la nuit en poussant des hurlements ridicules, où ils puissent effrayer les chauves-souris et les rats en agitant leurs grosses chaînes rouillées.

Ce qui caractérise les fantômes n’est pas tant le noctambulisme que le tapage nocturne. 

Si vous rencontrez dans le corridor d’un château une ombre silencieuse et discrète, ce n’est pas un fantôme; c’est seulement un cambrioleur qui vient chercher l’argenterie, ou un monsieur qui va dire bonsoir à une dame, ou une dame qui va dire bonsoir à un monsieur. De telle sorte que si vous n’avez aucun droit de propriété sur l’argenterie, ou sur le monsieur, ou sur la dame, vous pouvez aller dormir tranquille. 

Les fantômes n’aiment pas la lumière électrique qui ressemble trop à la lumière du jour; et ils ont horreur de la lumière du jour. Saint Thomas, seul, vit un fantôme en plein jour; mais saint Thomas était un sacré menteur; il appartenait à cette race adroite d’imposteurs qui, pour établir d’abord leur sincérité, commencent par dire : « J’ai vu ça; mais vous savez, je n’en crois pas un mot. » 

Au grand air, les fantômes apparaissent à la clarté blafarde de la lune et aux yeux épouvantés des vieilles paysannes qui ont mis du linge à sécher. Dans les maisons, ils apparaissent aux yeux des petits enfants qui auront de l’imagination plus tard… Les vieilles paysannes mettent leur tablier sur la tête; les petits enfants mettent leur tête sous le drap; les spirites se plongent dans l’obscurité la plus complète… Ce sont les meilleurs moyens à employer pour bien voir les fantômes. 

Les fantômes ont une qualité qui devient fort rare chez les vivants. ils sont fort exacts. Quand sonne le dernier coup de minuit, ils arrivent; rien ne peut les retarder, à moins que la sonnerie de la pendule ne soit dérangée.  

Mais les fantômes ont un défaut très fréquent chez les vivants. Ils sont prodigieusement indiscrets.. Ils entrent chez les personnes sans frapper même si les personnes sont dans leur lit, et sans même ouvrir la porte si la porte est fermée ! Ils s’installent comme chez eux. Ils sont bavards. On doit dire à leur louange que leur conversation n’est pas banale; ils ne vous parlent pas de la pluie et du beau temps; ils n’essaient pas de vous coller une automobile d’occasion. Mais ils ont la manie de vous racontez des romans policiers. Il s’agit toujours de quelqu’un qui les a assassinés, il y a très longtemps (car les fantômes sont très rancuniers et n’admettent pas la prescription) ou de quelqu’un qu’ils ont assassiné autrefois (car les fantômes, depuis qu’ils sont morts, sont devenus très scrupuleux et persistent d’une façon fatigante dans la voie des aveux). Comme preuve à l’appui, ils vous font voir une tache de sang sur le plancher, une tache de sang qu’on aura beau gratter et potasser et qui ne s’en ira jamais. Mais au moment où on s’attend à ce qu’ils terminent leur boniment par une réclame en faveur d’un savon minéral, ils sont  interrompus par le chant du coq qui les force à partir pour une formalité urgente : un appel, une feuille de présence, ou un courrier à signer, suivant que les fantômes sont dans le militaire, dans la bureaucratie ou dans les affaires. laban_fantomeAu physique, les fantômes sont uniformément très maigres, de haute taille et de physionomie ingrate. Rien ne ressemble plus à un fantôme qu’un autre fantôme. Cependant, les spécialistes qui sont favorisés d’apparitions reconnaissent du premier coup d’œil le personnage à qui ils ont affaire… 

Les fantômes s’habillent assez mal. Ceux qui portaient de leur vivant un uniforme gardent leur uniforme. Mais les autres arrivent généralement enveloppés d’un peignoir qui leur donne l’air de sortir du bain. Ils sont négligés dans leur tenue, de même qu’ils sont décousus dans leurs propos. La mère Jézabel, seule de tous les fantômes connus a fait quelque toilette avant d’apparaître à sa fille. Il est vrai que, quelques instants plus tard, cette vieille coquette se montra sous un aspect beaucoup moins avantageux. 

Les fantômes sont susceptibles et parfois gratuitement malveillants. Ils s’acharnent sur de pauvres types qu’ils réveillent en sursaut pour leur prédire des choses désagréables. Il y eut comme ça un spectre qui troubla les dernières nuits du malheureux Brutus et tint à lui faire part de son prochain décès, bien qu’il ne fît pas partie de sa famille. 

Car, dans le monde des fantômes comme dans le monde des vivants, ce sont les proches parents qui savent se rendre le plus désagréables. 

Si le père d’Hamlet, après sa mort, s’était tenu tranquille, s’il n’était pas venu relancer son fils sur la terrasse du palais d’Elseneur en lui soufflant les projets les plus saugrenus, le prince de Danemark ne se serait pas lancé dans la fatale intrigue qui coûta la vie à tous les personnages de la pièce (moins les deux fossoyeurs qui restèrent, fort heureusement, pour enterrer les autres). 

De même, si la mère d’Athalie avait laissé sa fille tranquille, celle-ci n’eût pas été faire parmi le clergé israélite des racontars qui aboutirent à une tragédie bien ennuyeuse pour tout le monde. 

Maintenant, je vais vous confier un secret de l’Au-delà : 

Les fantômes boivent. Les fantômes se livrent à l’intempérance, ce qui explique en partie l’incohérence de leurs propos, le manque de dignité de leur conduite, le peu de logique de leurs actions. labanVoici les preuves historiques de ce que j’avance :

1. Lorsque le divin Ulysse aborda dans l’île des Cimmériens, il se rendit au confluent des fleuves funèbres; et là, dans les prés fleuris d’asphodèles, près de la demeure de Hadès, il versa dans un fossé des libations de vin et de miel. Les fantômes, attirés par l’odeur de cette boisson alcoolique et laxative, accoururent en si grand nombre dans l’espoir d’une beuverie, que le divin Ulysse fut obligé de les  écarter avec son épée… Or, Tirésias servait de médium, et rien dans son caractère ne permet de croire à une supercherie; 

2. Lorsque don Juan, assis devant une table abondamment servie, tendit vers la statue du Commandeur un verre plein d’un vin généreux, le fantôme de ce vieux militaire ne sut pas résister à la tentation de trinquer avec son meurtrier; 

3. Banco, autre général, vint également boire à la table de Macbeth, qui ne l’avait pourtant pas invité à dîner; 

4. Enfin, les Américains ne sont jamais honorés de la visite de fantômes; on ne raconte jamais d’histoires de fantômes qui se seraient passées en Amérique. Cela tient à ce que les Etats-Unis sont, non seulement un pays moderne, mais un pays sec. 

De nos jours, les fantômes ont évolué. Ils ne sont plus solennels ni tragiques : ils sont volontiers facétieux, car nos contemporains ne méritent pas qu’on les prenne au sérieux. Ils ont gagné en discrétion ce qu’ils ont perdu en prestige et en truculence. Ils ne viennent pas sans qu’on les invite, et souvent ils se font prier très longtemps pour donner un signe imperceptible de leur présence. 

Ils se fourrent sous la table et dictent en un langage barbare une littérature sibylline… M. Paul Valéry n’est pas un écrivain, mais un médium; il nous a simplement transmis les communications d’un esprit arriéré qui croit bien avoir quelque chose à dire mais n’arrive pas à se faire comprendre. Un cabotinage posthume les pousse à se faire fréquemment photographier, bien qu’ils prennent très mal en photographie, que les clichés soient généralement voilés et les épreuves ratées. 

Mais il y a sur la matérialisation des fantômes une autre théorie fort ancienne et qui peut se soutenir raisonnablement. 

Charles Dickens nous présente un M. Scroodge qui, au cours d’une nuit agitée, reçoit la visite d’un fantôme. Il considère le fantôme d’un œil soupçonneux, puis, tendant son index vers lui, lui dit avec sévérité : « Vous, je sais qui vous êtes… Vous êtes une tranche de pudding qui n’a pas passé. » Alors, le fantôme, vexé fiche le camp. 

M. Scroodge a sans doute raison. Les fantômes, ça ne vient pas de l’Au-delà. Ça vient de l’estomac. 

De cette matérialisation des phénomènes surnaturels, on pourrait sans doute tirer des indications précieuses quant à l’alimentation des médiums et des spirites. 

Georges de La Fouchardière. De « L’Impartial », in « Le Peuple : organe quotidien du syndicalisme. » Paris, 1927.
Illustration : « Laban, le petit fantôme. » Lasse Persson & Per Ahlin,  Les Films du préau, 2008.

Convaincu et résolu

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daumier-avocatEn parcourant les Impressions de voyage de Charles Dickens nous trouvons une  anecdote qui prouve que les avocats sont quelquefois convaincus de l’innocence de celui ou de celle qu’ils ont à défendre. 

Un avocat de Chicago, M.Watson, défendant une veuve accusée d’avoir fait empoisonner son mari, s’écria : 

— Messieurs je suis convaincu de l’innocence de ma cliente; tellement convaincu de son innocence, que je l’épouserai avec bonheur si elle veut bien m’accorder sa main

Le jury ne partagea pas l’avis de l’avocat, et condamna l’accusée à deux ans de réclusion. 

Dès qu’elle sortit de prison, l’avocat Watson l’épousa. 

Voilà un fait qui ne se présente pas en France.

« Le Gaulois. » Paris, 1879.

Le charleston est-il d’origine australienne ?

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C’est la question que posait le New York Times qui, dans une de ses parutions, citait une lettre écrite par Charles Dickens en1847, et mise aux enchères chez l’éditeur Sotheby’s, de Londres.

Dans cette lettre, le romancier parle d’un voyage qu’il projette de faire en Australie « pour voir si vraiment les habitants dansent en se passant les index derrière les oreilles. » 

Ce qui n’empêche pas les compatriotes de Dickens de déclarer que le charleston est une danse sauvage et barbare. 

Illustration : « La vie est belle. » Frank Capra, 1947.

A Westminster

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Il y a un homme auquel je pense bien souvent depuis que l’Angleterre, avec un acharnement que les autorités du Reich reconnaissent elles-mêmes, répond à la gigantesque offensive aérienne dont elle est l’objet. 

Cet homme se promenait la nuit sur les quais voilés de brouillard et dans les rues où il pouvait reconnaître au passage les fantômes de son imagination. Il aimait sa ville d’un
amour qui avait donné de grandes ailes à son esprit. Londres n’était pas seulement pour lui une ville, elle était aussi un être dont il savait déceler les beautés, les caprices et les secrets changements. 

Son pouvoir créateur était tel qu’il lui arrivait de donner la vie et la parole a ce qui paraissait inanimé dans la plus grande cité du monde au commun des mortels. Le vieux bec de gaz avait des chuchotements, l’horloge parlait au-dessus des toits, les lettres des enseignes elles-mêmes avaient une nouvelle disposition et un nouveau sens. 

Oui, je pense à cet homme qui a tant aimé Londres dont les habitants viennent de subir dix heures d’alerte, et où l’on dit que pas un immeuble n’est indemne dans un rayon de 400 mètres. 

Mais le fracas des bombes ne peut pas le troubler. Il dort, à Westminster, du grand sommeil des génies. 

Heureusement pour lui, cher Dickens !

Obéron. « Le Journal. » Paris, 1940.
Illustration :edition.cnn.com

A bonne école

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Charles-dickensLes inventions des romanciers restent toujours au-dessous des réalités que révèlent fréquemment les annales judiciaires.

Le célèbre Charles Dickens, qui a été longtemps reporter des tribunaux pour les journaux anglais, doit le succès de ses œuvres les plus populaires aux études qu’il a pu faire à la barre des cours et des tribunaux. C’est là que les ridicules, les vices, les turpitudes de toutes les classes de la société sont exposés dans leur nudité la plus repoussante.

« Le Petit journal. » 1 février 1863.

Mauvaise langue

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Les anciens avaient toujours soin, au milieu  des plus grands triomphes, de faire dire aux triomphateurs qu’ils n’étaient que bien peu de chose, puisqu’ils n’étaient que des humains. Aussi ne considérera-t-on pas comme une marque d’irrespect, la citation de cette lettre du romancier Charles Dickens, à propos de la célèbre romancière George Sand : 

Paris, 12 janvier 1856.  

J’ai dîné chez la soeur de Malibran, l’admirable Mme Viardot, dont je suis de plus en plus amoureux, avant-hier soir 10 janvier, pour y faire, par faveur spéciale, la rencontre de la très grande, très illustre, très célèbre George Sand. Hélas ! Encore une de mes illusions fauchée parla réalité cruelle !  

L’auteur de tant d’oeuvres brillantes ne ressemble pas du tout au romanesque portrait que je m’en étais fait. Si on me l’avait montrée à Londres, dans la rue, je l’aurais prise pour une des sages-femmes de la Reine : elle est joufflue et respectable. Elle est brune avec une légère moustache et des yeux noirs tranquilles. Elle n’a rien du bas-bleu, si ce n’est une petite façon finale de faire cadrer vos opinions avec les siennes, qu’elle doit tenir de Nohant, maison de campagne, où elle vit en souveraine, dominant et tyrannisant un cercle étroit d’adorateurs. En un mot, brave femme, très ordinaire comme figure, comme conversation, comme manières !

Pour ce qui est de son esprit, on le dit très brillant, mais je n’ai pu en juger : elle n’a pas daigné le sortir…  

Maintenant, n’y a-t-il-pas, là dessous, un peu de jalousie de métier ?

« Touche-à-tout : revue hebdomadaire. »  Paris, 1904.