Charles IX

L’amour du merveilleux

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bucherLes philosophes, les moralistes, les esprits sages (il y en a encore quelques-uns, paraît-il),  reprochent à notre époque son amour excessif du merveilleux.

Ce n’est certes pas sans raison. Les répercussions lointaines de la guerre ont ébranlé les savants édifices géométriques que la science avait échafaudés sur les assises de la raison. La logique ne nous satisfait plus. Elle n’apaise pas nos inquiétudes. Notre imagination se sent captive dans les limites trop étroites du monde réel. Elle s’évade vers l’inconnu. Elle plonge dans le mystère, et la voilà, dès lors, esclave fervente du merveilleux.

Le merveilleux, qui de nous, en effet, ne le désire, ne le cherche et, au besoin, ne le suscite ? Nous le désirons par réaction contre la monotonie de la vie courante, de cette vie que Jules Laforgue accusait d’être vraiment trop quotidienne.Nous la cherchons par curiosité, poussés ainsi par le goût maladif de l’émotion rare, du frisson nouveau, et nous la suscitons avec le vague espoir de pénétrer les grands secrets qui nous angoissent au seuil de la vie, au seuil de la mort.

Il n’est badaud qui n’ait grimpé, le cœur battant, les escaliers obscurs de quelque voyante extra-lucide pour se faire dire la bonne aventure à l’aide de tarots, de marc de café, d’œufs et de billets de vingt francs. Il n’est Grosjean qui ne soit resté une demi-heure, les yeux écarquillés, les doigts écartelés sur le rebord de quelque guéridon bancal, pour consulter l’âme de feu son grand-père, de son épouse regrettée ou de quelque facétieux esprit en maraude dans les ténèbres de l’au-delà et d’ailleurs. De graves savants à lunettes se sont penchés sur le petit bout de caoutchouc ectoplasmique péniblement expectoré par l’ancien médium de la villa Carmen, qui fut, comme chacun le sait, le théâtre de manifestations trop étranges pour ne pas être comiques. On essaye de photographier des fantômes, on les prie respectueusement de bien vouloir laisser l’empreinte de leurs mains et de leurs pieds dans des blocs de saindoux ou des baquets de plâtre, ce qu’ils font ou ne font pas, car les fantômes, comme les humains, ne sont pas toujours de bonne humeur. L’au-delà a ses petits défauts et ce seul indice donne même fort à craindre que nous ne retrouvions, après la mort, un monde identique à celui que nous quitterons…

Mais pourquoi crier haro sur notre époque ? Un tel égarement ne lui est pas particulier. L’humanité a toujours eu l’amour et le culte du merveilleux. Conscient de sa petitesse, l’homme a toujours placé, au-dessus de lui, de formidables puissances occultes exerçant leur pouvoir dans une sphère inaccessible. Cette disposition native a existé à toutes les périodes de l’histoire. Selon les temps, les lieux et les mœurs, elle a revêtu des aspects différents, elle a donné naissance à des manifestations variables dans leur forme, mais le fond est toujours resté le même.

La divination, la croyance au pouvoir des oracles, des devins, des sibylles ou des thaumaturges, telle est la forme que le merveilleux nous offre dans l’antiquité et qui s’est conservée jusqu’à nos jours, à quelque modification près, chez tous les peuples de l’Orient.

Le paganisme reposait sur le merveilleux et l’exécution de phénomènes surnaturels, de miracles, de prodiges, était si universellement considérée comme preuve indispensable de divinité, que le christianisme lui-même dut y recourir. On vit alors deux sortes de merveilleux lutter l’un contre l’autre auprès de la crédulité publique. Le premier, résidu de l’ancienne science sacrée, ravalé par les innombrables magiciens du Bas-Empire, fut taxé d’hérésie et de satanisme. Le second prétendit, au contraire, puiser son inspiration dans les principes divins. Au nom du Dieu nouveau, on extermina, sans merci, force magiciens et sorciers, en réalité coupables seulement de connaître quelques tours de physique.

Mais telle fut au moyen-âge la fureur d’exorciser et de rôtir que les moines ne tardèrent pas à découvrir partout et en quoi que ce fût des manifestations sataniques. La moindre maladie nerveuse devint un danger. Ils y voyaient un signe évident de possession. L’Europe fut, dès lors, terrorisée par la démonophobie de l’Eglise.

Accorder foi à l’existence des sorciers, lutter contre eux, les traquer, les excommunier, les condamner, les brûler vifs, n’était-ce pas en somme reconnaître la puissance du merveilleux sur l’esprit des foules ?…

L’Eglise admettait donc le merveilleux qu’elle combattait. Elle ne niait pas Satan. Elle l’affirmait.

Pendant le seizième et le dix-septième siècles on considéra comme un principe au-dessus de toute dispute la possibilité de la présence du Diable dans le corps de l’homme. Unepossession était-elle dénoncée, on la mettait immédiatement hors de doute. On ne discutait que pour savoir si elle avait été directement effectuée par le démon ou indirectement par l’intermédiaire d’un magicien. On la reconnaissait d’ailleurs à des signes extérieurs particuliers.

Le possédé, déclare le Rituel d’exorcisme, pouvait lire les pensées d’autrui, parler des langues étrangères sans qu’il les connût, prédire les événements futurs, savoir ce qui se passait en des lieux éloignés, hors de sa vue. Les facultés intellectuelles subissaient une mystérieuse exaltation. Ses forces physiques étaient accrues au delà de la moyenne ordinaire. Enfin, on lui attribuait le pouvoir de léviter, de rester suspendu dans les airs aussi longtemps qu’il le voulait. Bref, le possédé semblait appartenir à une espèce supérieure qui n’avait rien à envier à l’obscurantisme cruel des non-possédés.

Il va sans dire que les magistrats partageaient, sur ce point, les croyances des ecclésiastiques. Quant aux médecins de l’époque, plus ignorants encore que ceux de Molière, ils imputaient naturellement aux méfaits du Diable les troubles physiques que leur science était incapable de comprendre. On faisait flèche de tout bois contre les sorciers et il n’était de frère ignorantin qui ne pût envoyer son homme au bûcher, tant la démonomanie sévissait avec fureur. Alors que les lois, les coutumes, les mœurs étaient différentes d’une province à l’autre, il régnait au contraire, à l’endroit des apôtres du merveilleux, une unanimité touchante de jurisprudence Juges d’église, juges séculiers, juges royaux, juges civils, magistrats de Rouen, de Paris, de Bordeaux et d’ailleurs, tous étaient d’accord pour les condamner au supplice du feu. Une insupportable odeur de chair grillée empuantit toute l’Europe jusqu’à la fin du dix-septième siècle.

Ces sorciers, ces démoniaques n’existaient peut-être que dans l’imagination forcenée des moines. On en voyait partout. On en découvrait chaque jour. Voici à ce propos ce que dit le fameux légiste Bognet, grand juge de la terre de Saint-Claude, dans un rapport adressé à Henri IV :

« Je tiens que les sorciers pourraient dresser une armée, égale à celle de Xerxès, qui était néanmoins de dix-huit cent mille hommes; car s’il en est ainsi que Trois-Echelles (prêtre atteint d’une telle démonophobie qu’il dénonça, sous Charles IX, tant de personnes que l’on n’osa exercer des poursuites) déclara, sous le roi Charles neuvième, qu’ils étaient en France seule trois cent mille, à combien estimerons-nous le nombre qui se pourrait rencontrer les autres pays et contrées du monde ? Et ne croirons-nous pas encore que, dès lors, ils se sont accrus de moitié ? Quant à moi, je n’en fais nul doute, d’autant que, si nous jetons seulement l’œil sur nos voisins, nous les verrons tous fourmiller de cette malheureuse et damnable vermine. L’Allemagne n’est quasi empêchée à autre chose qu’à leur dresser des feux; la Suisse à cette occasion en dépeuple beaucoup de ses villages; la Lorraine fait voir aux étrangers mille et mille poteaux auxquels on les attache; la Savoie nous envoie tous les jours une infinité de personnes qui sont possédées des démons… Mais quel jugement ferons-nous de la France ? Il est bien difficile à croire qu’elle en soit repurgée, attendu le grand nombre qu’elle en soutenait du temps de Trois-Echelles, je ne parle point des autres régions plus éloignées; non, non, les sorciers marchent partout par milliers, se multiplient en terre comme les chenilles en nos jardins… Je veux bien qu’ils sachent que, si les effets correspondaient à ma volonté, la terre serait tantôt repurgée, car je désirerais qu’ils fussent tous mis en un seul corps, pour les faire brûler tout à une fois en un seul feu (Bognet, Discours des Sorciers. Dédicace). »

Voilà ce que l’on pensait et croyait des sorciers au seizième siècle. On peut en conclure que le merveilleux, tout comme la religion qui lui avait voué une haine implacable, a eu ses martyrs. Quelques noms sont restés…

A défaut de l’esprit humain, les temps ont changé. La fureur des tables parlantes, des esprits frappeurs, des médiums, des formations ectoplasmiques fait revivre sous nos yeux, de nos jours, les pratiques réunies du merveilleux d’autrefois. Ces phénomènes surnaturels, nous nous efforçons aujourd’hui de les comprendre, de les expliquer scientifiquement ou d’en dénoncer ouvertement la supercherie.

Mais la crédulité humaine offre, à qui sait l’exploiter, des ressources infinies. La formule magique l’emportera toujours sur la formule scientifique. Une forme de merveilleux paraît-elle surannée, il en surgit une autre qui attire l’attention, frappe l’imagination. De génération en génération, l’humanité se repaît des mêmes chimères. Le merveilleux en est une.

Chimère et industrie.

Le juge Bognet évaluait, sous Henri IV, le nombre des sorciers en France, à six cent mille. Ce chiffre était peut-être exagéré pour les besoins de la cause. Mais combien de gens pratiquent aujourd’hui l’industrie du merveilleux ? 

On en mourait autrefois.

Aujourd’hui, on en vit.

« L’Afrique du Nord illustrée : journal hebdomadaire d’actualités nord-africaines. » Pierre Berch, Alger 1923.

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 La dinde des Rois

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dinde

Pourquoi le vieil usage de servir une dinde rôtie le jour des Rois ? Ce fut, dit la chronique, le jour de l’Epiphanie que ce gallinacé d’élite l’ut savouré pour la première fois, en France, sur la table royale, non de Charles IX, mais de Louis XII. En embrochant la dinde de l’Epiphanie, ou célèbre, sans s’en douter, un grand anniversaire de conquête gastronomique. C’est à la fois une date mémorable pour la table et le poulailler. 

C’est au temps de la Renaissance que des moines portugais introduisent la pintade en France. C’est au commencement du XVIe siècle que des moines espagnols importent de l’Amérique du Nord le dindon en Europe. Sa domestication ne fut qu’un jeu, grâce a l’excellente nature de ce gallinacé qui semble né pour le tourne-broche. 

Si l’oie gauloise fut détrônée par le dindon américain, la vieille poule française conserva son immuable royauté, le sceptre des étables, la couronne des basses-cours. 

La bonté de sa chair acclame et distingue le dindon. Sa tenue est correcte et sympathique si l’on en excepte une pointe de vanité qui le pousse à faire la roue. Son gloussement pittoresque et familier n’a pas les éclats autoritaires des fanfares du coq qui semble avoir ramassé ses clairons sur les bords de la Garonne. 

Picorant dans les champs, sur la lisière des bois, le dindon demande peu de soins, peu de grains. On l’élève avec profit, on le nourrit sans peine. Il pèse lourd, coûte peu, se vend cher. Nos meilleurs dindons de France sont ceux du Berry, de la Touraine, de l’Anjou, du Périgord, surtout de la Vendée, où l’on rencontre des troupeaux de trois à quatre mille dindons, processions interminables qui ondulent et serpentent dans les champs ponctués de robes noires, égayés de gloussements sonores qui s’appellent, se répondent, se confondent, éclatent en notes jaillissantes et précipitées pour s’étendre, à l’horizon, dans on ne sait quel finale étrange et confus d’une mélopée lointaine qui s’éteint. 

Dans les vastes plaines de l’Ohio et du Mississippi, se rencontrent d’immenses troupes de dindons sauvages dont les gloussements font retentir les solitudes. Que de rôtis succulents perdus pour l’humanité ! Loin des truffes et des marrons du Périgord, ils picorent en sécurité et font la roue en paix. Ces dindons à l’allure vive et libre, au joli plumage blanc, roux, noir, café au lait, aux pattes infatigables et légères, sont la souche vénérable de nos dindons domestiques. 

Le dindon n’est pas, comme la pintade, rebelle aux charmes de l’étable et de la civilisation. Ce doux sauvage ne demande qu’à s’apprivoiser, qu’à venir émailler nos prairies et réjouir nos lèchefrites. Le dindon des forêts américaines se domestique si facilement, qu’il suit volontiers dans les fermes les dindons privés rencontrés à la promenade. En face des auges bien garnies, il semble dire dans un gloussement de satisfaction : « On est bien ici, restons-y ! » et il reste, il est mûr pour l’esclavage et la rôtissoire.

Pour un grain il a vendu sa liberté. Le voilà conquis aux honneurs de la civilisation et des casseroles.

« Le Chenil. » Paris, 1891.
Peinture : Frank Moss Bennett.

Le vertugadin

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vertugadin

Du train que va la mode et à en juger par l’appendice bouffant adapté au vêtement des femmes, on peut prédire l’avènement prochain du vertugadin. C’était un des plus ridicules ajustements de la toilette des femmes d’autrefois. Le vertugadin date du seizième siècle. Il avait été imaginé pour donner de l’élégance à la taille en arrondissant les hanches. Il est attribué aux Espagnoles, qui désignaient cet appareil sous le nom de gardien de la vertu, d’où l’on a fait : vertugadin.

Le vertugadin se développa à l’excès sous les règnes de Charles IX et Henri III. Ce fut une fièvre, une folie, qui résista aux édits et aux quolibets dont cette mode fut l’objet. Comme les bourgeoises ne se faisaient pas faute d’imiter les grandes dames de la cour, celles-ci ne trouvèrent d’autre moyen de se distinguer de la bourgeoisie que d’exagérer encore les dimensions de leurs jupes.

On lit dans un discours en vers sur la mode, publié en 1613 :

Et nos dames ne sont pas bien accommodées
Si leur vertugadin n’est large a dix coudées !

L’excès devint tel que les parlements se mirent en devoir de faire exécuter les édits royaux proscrivant l’usage de cette mode.Le parlement d’Aix en Provence se distingua surtout par la sévérité de ses arrêts. Il n’entendit pas, disent les chroniqueurs, que de tels correctifs déshonorassent la taille des belles Arlésiennes. Tout le beau sexe de Provence se conforma aux arrêts du parlement, si flatteurs pour lui. Le vertugadin fut mis de côté ou singulièrement amoindri.

Un seul cotillon se mit en rébellion contre la loi. Ce fut une demoiselle de Lacépède, qui fut citée à comparoir en personne devant la Cour pour port illégal de l’appareil bouffant. Ce fut une cause mémorable dans les fastes du parlement d’Aix. On en lit les détails curieux qui suivent dans une plaquette de l’époque :

« La dame s’avança jusqu’à la barre avec le corps même du délit, c’est-à-dire vêtue d’une robe démesurément vaste dans sa circonférence. Le tribunal fulminait déjà contre une pareille audace, lorsque d’un mot l’accusée fit tomber la colère de ces braves magistrats. Elle déclara sur l’honneur que cette exagération du vêtement que l’on incriminait et qu’on attribuait à l’emploi d’un objet étranger, n’était qu’un don de nature.

« Le ciel, dit-elle, m’a gratifiée d’un vertugadin contre lequel les édits et les arrêts ne peuvent rien.»

La question était délicate. Les juges pincèrent leurs lèvres pour ne pas rire, et se contentèrent de la déclaration de l’inculpée, sans exiger la preuve. Ce procès eut du retentissement et porta un coup sérieux au vertugadin. Les dames de la cour y renoncèrent et furent imitées de la ville et de la province.

Abandonnée pendant cent ans environ, cette parure fut remise à la mode sous le nom de panier vers le milieu du dix-huitième siècle.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.

Voir également : https://gavroche60.com/2014/12/21/les-tresors-de-la-reine-margot/

Les feux de la Saint-Jean

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Jules Breton
Jules Breton

Les feux de la Saint-Jean ont été longtemps chez nous plus qu’une fête: une institution. Dans nulle de nos villes, dans nulle de nos campagnes, on n’aurait manqué, dans la nuit du 23 juin, de faire flamber le tas d’herbes ou de fagots traditionnels. Le clergé venait le bénir en grande pompe avant qu’on n’y mît le feu. Des danses avaient lieu à l’entour et c’était à qui recevrait alors le baptême de la fumée en y plongeant la tête, ou s’emparerait d’un tison pour l’aller cacher dans un coin du logis, comme un précieux talisman.

Dans un certain nombre de nos villages, ces superstitions, renouvelées des païens, ne sont pas encore éteintes; ici, on ne doute pas que le précieux tison ne préserve son propriétaire d’incendie; ailleurs, qu’il ne le protège contre la foudre, pour l’espace d’une année; cependant, la croyance aux vertus du tison de la Saint-Jean (qui serait très préjudiciable aux compagnies d’assurance) vont heureusement s’affaiblissant tous les jours.

Ce n’est plus qu’à titre de curiosité qu’on peut rappeler aujourd’hui plusieurs coutumes singulières relatives aux feux de la Saint-Jean. Par exemple, en Bretagne, les habitants mettaient autour de ces feux des sièges vides où leurs parents morts étaient censés prendre place. Les filles, pour être sûres de trouver un mari dans l’année, devaient danser dans la même nuit autour de neuf feux différents. Il faut croire que les galants leur facilitaient la tâche en multipliant les feux sous leurs pas.

Charles Cottet
Charles Cottet

Autrefois, à Paris, les échevins allumaient solennellement eux-mêmes la montagne de fagots entassés pour la circonstance sur la place de Grève. Quand le roi était au Louvre, c’était à lui que revenait l’honneur d’y mettre le feu. En 1471, Louis XI satisfit à cet usage, à l’imitation, sans doute, des rois ses prédécesseurs. Le dernier souverain qui alluma le feu de Grève de ses mains fut Louis XIV, en 1648. Dulaure a recueilli les détails curieux d’une de ces cérémonies, sous Charles IX.

Au milieu de la place de Grève était planté un arbre de soixante pieds de hauteur, hérissé de traverses de bois auxquelles on attacha cinq cents bourrées, deux cents cotrets : au pied, étaient entassées dix voies de gros bois et beaucoup de paille, etc. Cent vingt archers de la ville, cent arbalétriers, cent arquebusiers y assistaient pour contenir le peuple. Les joueurs d’instruments, notamment ceux que l’on qualifiait de grande bande, sept trompettes sonnantes accrurent le bruit de la solennité. Les magistrats de la ville, prévôts des marchands et échevins armés de torches de cire jaune, s’avancèrent vers l’arbre entouré de bûches et de fagots, présentèrent au roi une torche de cire blanche, garnie de deux poignées de velours rouge; et sa majesté, armée de cette torche, vint gravement allumer le feu.

Détail barbare. L’usage voulait qu’on attachât à l’arbre, pour y être brûlé avec le reste, un sac renfermant deux douzaines de petits chats. Or, cette année même, on avait eu l’idée d’y joindre un renard « pour amuser sa majesté » ainsi qu’en témoigne la pièce suivante :

A Lucas Pommereu, l’un des commissaires des quais de la ville, cent sous parisis pour avoir fourni, durant trois années, finies à la Saint-Jean 1573, tous les chats qu’il fallait audit feu, comme de coutume ; même pour avoir fourni, il y a un an, un renard pour donner plaisir à sa majesté et pour avoir fourni un grand sac cde toile où étaient lesdits chats. »

Pourquoi ce cruel autodafé de chats ? Était-ce, comme le renard brûlé vif, uniquement pour « le plaisir ? » Il est probable qu’il s’y joignait autre chose: une idée de superstition, sans doute, si l’on veut bien se rappeler que le chat, hôte ordinaire du sabbat, passait auprès de nos excellents pères pour prêter fréquemment sa figure au diable aussi bien qu’aux sorciers, dans leurs expéditions nocturnes.

in Musée universel.  Éditeur: A. Ballue, Paris, 1873.

L’effroyable messe de Charles IX

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Catherine-de-Medicis_Cosme-Ruggieri

Perdue au fin fond du Marais, la petite ruelle Sourdis, qui a gardé jusqu’à nos jours ses bornes et son ruisseau, abritait du temps des guerres de religion des ateliers d’artisans et de fondeurs. L’un d’eux est occupé par un fondeur de cloches allemand, venu à prix d’or de Maxence.

Personne ne l’a vu, ce fondeur, qui habite l’atelier et n’en sort jamais. Il reçoit ses ordres d’un petit homme toujours habillé de noir et qui est d’une laideur phénoménale avec sa barbichette et son nez démesuré, encore plus pointu que camus, et qui dénote, outre la malice, des origines méditerranéennes …

Tous les jours, un carrosse dépose à l’entrée de la ruelle le petit homme noir. Dans ses chausses rondes à l’italienne, coiffé d’un éternel bourrelet de feutre, il se dépêche de refermer la porte derrière lui: en fait, il y a six mois maintenant que le fondeur d’outre-Rhin n’a pas mis le nez dehors. A l’intérieur, son œuvre prend forme. Il s’agit de trois statues dont il a d’abord fait le moule d’après trois portraits en pied des chefs huguenots de France: Condé, Coligny et d’Andelot. Hier, il a cassé les moules après y avoir coulé l’airain et depuis des heures il finit d’ébarber le bronze pour rendre les statues lisses et brillantes. Maintenant, elles sont alignées là, au fond de l’atelier, grandeur nature et prêtes à être enlevées. Mais le fondeur qui a travaillé sans nulle aide (c’était la clause essentielle de son contrat) n’a pas encore terminé tout à fait son ouvrage …

Voici qu’il les couche, ces statues, sur un établi et qu’il les serre dans des étaux. Puis (l’isolement l’aurait-il rendu fou ?) il se met à forer des trous en divers endroits du métal, les jointures et la poitrine notamment. Des trous qui ont le diamètre de vis en acier qu’il a conçues. Il vérifie une dernière fois qu’elles s’adaptent bien aux trous et puis, l’air infiniment las, il boucle son sac et attend.

Le petit homme est revenu et inspecte attentivement son travail. Puis il lui compte trente doubles ducats d’or, le prend amicalement par les épaules et le conduit vers la porte. Là, il s’efface pour laisser passer l’homme. Celui-ci n’a pas fait trois pas dans la venelle qu’il tombe, le dos percé d’une dizaine de coups d’épée.

La figure du petit homme noir n’a même pas tressailli. Il revient lentement vers les statues, tire de sa poche un livre écrit en caractères hébraïques  et, regardant fixement l’effigie de Condé, se met à psalmodier des invocations, en serrant lentement, très lentement les vis …

Côme Ruggieri
Côme Ruggieri

C’est ce qu’on appelle un « envoûtement d’airain », et le petit homme qui est à l’œuvre est l’astrologue favori de Catherine de Médicis. Il se nomme Cosme Ruggieri et est le fils du médecin de Laurent le Magnifique, un des plus grands savants de la Renaissance italienne. Sans cesse en butte aux divisions religieuses de ses sujets, la régente, qui vient de signer la paix précaire de Saint-Germain, estime redoutable l’influence de Coligny sur son fils Charles IX. L’aventurier florentin a offert de l’en débarrasser magiquement. Quinze ans avant ces faits déjà, en 1655, il a prédit à la reine la mort de son époux Henri II dans le fameux tournoi des Tournelles, et Catherine, qui est de plus en plus adonnée aux superstitions et n’entreprend rien sans recourir à ses augures, a accepté. Ce n’est pas qu’elle croit sans réserve à ces sortilèges et elle sait que rien n’est possible sans cette chance qui lui a souvent souri, aidée il est vrai par un usage « très Médicis » du poison …

L’envoûtement d’airain a-t-il réussi ? Quelques mois plus tard, Condé tombe de cheval à la bataille de Jarnac et est lâchement abattu par Montesquiou, un gentilhomme de la garde royale. D’Andelot, le frère de l’amiral de Coligny, le suit quelques mois plus tard, expédié par une mauvaise tisane. Pourtant, les médecins qui pratiquent l’autopsie des deux corps sont formels: sur la poitrine, les cuisses et les articulations des bras, les deux hommes portent des stigmates très nets. Quand à Coligny, il tombe gravement malade mais résistera encore trois ans, jusqu’à ce que le couteau de l’Allemand Besme, homme de main des Guises, l’abatte, avec les milliers d’autres victimes de la Saint-Barthélemy.

Massacre de la Saint-Barthélemy
Massacre de la Saint-Barthélemy

« Tant plus de morts, tant moins d’ennemis ! » commente Catherine de Médicis, tout en se désolant que le massacre ait aussi fait une victime inattendue: son propre fils Charles IX. A vingt-quatre ans, il a l’air d’un vieillard, dont les crachements de sang augmentent chaque fois que défilent dans son cerveau égaré les horribles images du massacre. Il sait que son frère, le duc d’Alençon, n’attend que sa mort pour s’emparer du trône. Contre Catherine et le roi, il a même formé un parti, « les Malcontents « , qui réprouve la Saint-Barthélemy et veut prendre des mesures d’apaisement.

Pas brillant non plus, pourtant, le duc d’Alençon, surtout préoccupé de coiffer la couronne, fût-ce au prix de la mort de son frère. Mais l’implacable Catherine veille. Elle découvre un complot, fomenté par deux amis intimes du duc, le comte de La Môle, amant de Marguerite de Navarre, la spirituelle et nymphomane « Reine Margot « , fille de Catherine et future femme d’Henri IV, et un noble piémontais, Annibal Coconas. On arrête les conjurés et on découvre une correspondance qui prouve que Ruggieri est non seulement au courant de tout, mais qu’il a encore trempé dans l’affaire en préparant des petites statuettes de cire percées d’épingles … L’une d’elles ressemble d’une manière frappante à Charles IX: elle est percée au niveau du cœur d’un clou acéré. Ainsi Ruggieri, qu’elle comble de ses bienfaits, jusqu’à mettre à sa disposition le château de Chaumont où il engloutit des sommes énormes à la recherche de l’or alchimique, prépare des envoûtements contre elle et son malheureux fils !

Catherine de Médicis
Catherine de Médicis

Le mage florentin est une canaille, mais non pas une poule mouillée … Atrocement torturé, il n’avoue rien. Et il sait que la reine est bien trop superstitieuse pour oser le mettre à mort. Pour la forme, on l’envoie quand même faire un séjour  aux galères. Ruggieri n’ira pas plus loin que la maison de l’amiral d’où l’on jouit d’une vue magnifique sur la rade de Marseille. Il y vivra comme un coq en pâte pendant quelques mois, y faisant un fructueux commerce d’horoscopes. Coconas et La Môle auront moins de chance: ils seront écartelés à quatre chevaux et les morceaux des corps cloués aux portes de Paris. Voilà donc les coupables punis. Mais pour autant la santé de Charles IX ne s’améliore pas. Pour conjurer l’acharnement du mauvais sort, Catherine de Médicis gracie Ruggieri et le fait revenir auprès d’elle. Nous sommes alors au printemps de 1574, et c’est cette année-là qu’a lieu une des plus effroyables scènes de magie noire de l’histoire.

Entre les frères qui l’assiègent et les factions qui l’oppriment, quel va être le sort du jeune monarque ? Sa mère doit-elle renoncer à toute autorité sur le royaume ? Il faut le savoir, car le complot est partout et les troubles qui agitent le royaume exigent que l’on mise sûrement et sans délai sur l’avenir. Alors Ruggieri décide la reine, pour qui l’intérêt de sa dynastie passe avant tout, à la plus sombre des cérémonies divinatoires, la cérémonie de la tête qui parle …

Charles IX
Charles IX

C’est la nuit du 28 mai 1574. Nous sommes à Vincennes dans l’une des neuf tours du château, celle qu’on appelle encore aujourd’hui la tour du Diable. La reine est là, avec deux intimes et son fils qui, le souffle court, délire de fièvre et tient à peine debout. On a dressé un autel couvert d’un drap noir. Une statue, drapée dans un triple voile noir, représente la mère des Ténèbres, la déesse des suicides et des démences, divinité pour laquelle on va servir la messe. Des chandelles noires, elles aussi, éclairent cet autel sur lequel est posé un calice d’ébène, rempli de sang coagulé et de deux hosties, l’une blanche, l’autre noire. L’homme qui va dire cette messe est un moine apostat, converti à la magie.

Alors au milieu de cette lugubre assemblée s’avance un petit garçon de dix ans. C’est un enfant juif volé qu’on a de longue date préparé à la communion. On l’a revêtu d’une robe blanche, il est aussi beau qu’innocent et s’attend à recevoir Dieu. Le magicien commence l’office en plantant sur la table d’autel un long poignard dont le manche représente un serpent, puis il récite des invocations à la Vierge, lance des anathèmes au Dieu des chrétiens, et consacre les hosties à Satan. L’enfant, qui ne sait pas ce qui se passe, joint les mains et ferme les yeux pour recevoir l’hostie blanche sur la langue. Mais à peine a-t-il communié qu’un des aides du prêtre infernal lui enfonce une dague dans le cou. Puis c’est le choc sourd d’une épée qui résonne sur la pierre d’autel: l’enfant vient d’être décapité et le mage brandit cette pauvre petite tête innocente et la pose sur l’hostie noire dans une grande patère d’argent …

Charles IX mourant dans les bras de sa nourrice
Charles IX mourant dans les bras de sa nourrice

On a prévenu le jeune souverain. C’est à cet instant précis qu’il doit se pencher et poser une question à la tête. La tête lui répondra, et lui dévoilera tout l’avenir.

Tremblant, ce prince dénaturé s’approche et pose sa question d’une voix inintelligible. On attend. Effroyable silence. Enfin, un soupir s’exhale des lèvres mortes de l’enfant et on croit entendre que ce soupir signifie:  » J’y suis forcé ! … J’y suis forcé !  » C’est tout. Puis le bruit d’un corps qui s’écroule. C’est le roi, déjà agonisant, qui vient de s’évanouir. On lui impose les sels, on le ranime. Il se débat et pousse des hurlements effroyables: « Qu’on éloigne cette chose de moi ! Qu’on éloigne cette chose de moi ! … »

On le ramène en toute hâte dans sa chambre. Il délire maintenant, il crache du sang, il voit du sang partout, il s’enfonce dans un fleuve de sang. Il passe ainsi deux jours de terreur hallucinée puis meurt le 30 mai. Il avait à peine vingt-cinq ans. A l’autopsie, on vit que son cœur était tout racorni, comme s’il avait été exposé longuement à l’action d’un feu …

« Histoires fantastiques »  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1983.