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Le bonhomme de religion

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On racontait au Moyen Âge que des personnages, portés à la vie contemplative, étaient si profondément séduits par le charme de la forêt, qu’ils y restaient pendant des années, parfois pendant des siècles, sans se souvenir qu’il existait un monde extérieur et que le temps s’écoulait.

Maurice de Sully rapporte qu’un bonhomme de religion, ayant prié Dieu de lui faire voir telle chose qui pût lui donner une idée de la grande joie et de la grande douceur qu’il réserve à ceux qu’il aime, Notre-Seigneur lui envoya un ange en semblance d’oiseau. Le moine fixa ses pensées sur la beauté de son plumage, tant et si bien qu’il oublia tout ce qu’il avait derrière lui. Il se leva pour saisir l’oiseau, mais chaque fois qu’il venait près de lui, l’oiseau s’envolait un peu plus en arrière, et il l’entraîna après lui, tant et si bien qu’il lui fut avis qu’il était dans un beau bois, hors de son abbaye. Le bonhomme se laissa aller à écouter le doux chant de l’oiseau et à le contempler. Tout à coup, croyant entendre sonner midi, il rentra en lui-même et s’aperçut qu’il avait oublié ses heures.

Il s’achemina vers son abbaye, mais il ne la reconnut point. Tout lui semblait changé. Il appelle le portier, qui ne le remet pas et lui demande qui il est. Il répond qu’il est moine de céans, et qu’il veut rentrer.

— Vous, dit le portier, vous n’êtes pas moine de céans, oncques ne vous ai vu. Et si vous en êtes, quand donc en êtes-vous sorti ?
— Aujourd’hui, au matin, répond le moine.
— De céans, dit le portier, nul moine n’est sorti ce matin.

Alors le bonhomme demande un autre portier, il demande l’abbé, il demande le prieur. Ils arrivent tous, et il ne les reconnaît pas, ni eux ne le  reconnaissent. Dans sa stupeur, il leur nomme les moines dont il se souvient.

— Beau sire, répondent-ils, tous ceux-là sont morts, il y a trois cents ans passés. Or rappelez-vous où vous avez été, d’où vous venez, et ce que vous demandez.

Alors enfin le bonhomme s’aperçut de la merveille que Dieu lui avait faite, et sentit combien le temps devait paraître court aux hôtes du Paradis.

Paul Sébillot. «  Le folk-Lore de la France. Le ciel et la terre. » Paris, 1904.
Peinture de Charles-François Daubigny.

Charmante vulgarité

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Même la vulgarité, assaisonnée d’un zeste d’insolence et de séduction, peut avoir du charme.

Un soir, au bal des Champs-Elysées, le prince de Galles, le futur roi Edouard VII, est là, dans la salle, bouche bée et le regard fixe. La Goulue le reconnaît, le fixe, poings aux hanches, et lance :

Eh Galles ! Tu payes l’champagne ? C’est toi qu’invites ou c’est ta mère qui régale ?…

La réplique du Prince deviendra célèbre :

Mademoiselle La Goulue, vous êtes l’esprit parisien perché sur de bien jolies jambes !

Clarisse Nicoïdski. »La bible de l’humour féminin(iste). » Ramsay, Paris, 1996.

Les mollusques de Sa Majesté

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Rappelons que le Vert-Galant était, pour le moins, un aussi intrépide avaleur d’huîtres, qu’un rude jouteur au jeu de l’amour et du hasard. Il y a là-dessus une bien savoureuse anecdote, rapportée dans le journal de l’Estoile, et que vous voudrez bien me laisser vous conter.

Chassant un jour vers Gros-Bois, Sa Majesté se déroba de sa compagnie et revint sans escorte à Créteil sur l’heure du dîner. Il descend à l’hôtellerie et demande à manger, mais il ne reste plus rien. Avisant alors une magnifique bourriche d’huîtres, le roi s’informe pour quel mortel heureux est ce précieux régal. L’hôtesse répond brusquement que c’est pour des procureurs qui se trouvent en haut.

Henri IV, que l’hôtesse prend pour un simple gentilhomme, charge celle-ci de dire aux procureurs qu’un honnête gentilhomme les prie de lui céder une seule douzaine d’huîtres pour de l’argent, et de vouloir bien l’accommoder du bout de leur table, ce qu’ils refusèrent tout à plat, disant que pour le regard des huîtres, il n’y en a pas trop pour eux . Le roi, continue l’Estoile, en son langage d’un charme archaïque, ayant entendu cette réponse, envoie quérir le sieur de Vitry, qui arrive avec dix autres seigneurs. Après avoir conté sa déconvenue et la vilenie de ces messieurs procureurs, Sa Majesté ordonna qu’ils fussent saisis, menés à Gros-Bois, et là très bien étrillés et fouettés, pour apprendre à être plus courtois à l’avenir à l’endroit des gentilshommes.

Le Vert-Galant put ainsi à loisir satisfaire son caprice.

« La Médecine internationale. »  Paris, 1906.
Illustration : Willem Claeszoon Heda.