Chateaubriand

L’odeur de Paris

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michel-delacroix

M. de Châteaubriand prétendait avoir bâillé sa vie. M. le Dr Dan Mac Kenzie n’en dira certes pas autant, à son lit de mort, car il a incontestablement flairé la sienne. Qu’est auprès de lui Scherlock Holmes dont l’odorat n’était capable de différencier que 75 parfums ? Les narines en éventail, le Dr Mac Kenzie s’en est allé à travers le vaste monde prélevant, dosant, ruminant les odeurs qu’il rencontrait sur sa route.

Ce qu’il y a d’admirable chez ce docteur qui vient de publier à Londres un livre sur « les Aromates et l’Ame », c’est que notre savant n’a pas besoin comme les savants ordinaires de recourir à des instruments complexes. pour fixer l’âge du camembert le plus épuisé par la marche et le poids des ans, il ne demande à consulter ni table de poids atomiques, ni manuel d’archéologie. Il porte sur lui et en lui son laboratoire.

Le Dr Mac Kenzie vous révèle sans hésitation le parfum composite de toutes les capitales qu’il a visitées et où il se reconnaîtrait désormais les yeux bandés. Il vous apprend que l’odeur de Londres s’est récemment transformée.

« Il y a vingt ans, elle était faiblement aigre et il s’y mélangeait une odeur de chevaux et de harnais. Aujourd’hui, on y distingue un mélange de goudron et d’huile lubrifiante brûlée, ce qui est loin d’être aussi agréable. » Rome « est une cité de cierges et d’encens auxquels se mêle l’odeur moisie et sèche de squelettes qui tombent en poussière. » Mais c’est l’odeur de Paris qui est décrite avec le plus de précision.

« Pour moitié, Paris sent le bois fumé. Pour un quart, le café qu’on grille. Et pour un quart, les égouts. »

Voilà qui est bien net, mais parmi nos lecteurs, il peut se trouver aussi des spécialistes de l’art olfactif qui aient sur ces proportions de légères restrictions à formuler. Et quelle est l’odeur de la banlieue ? Sur ce point, je me permets, sans fausse pudeur, de verser au débat un document : l’opinion de M. Jehan Rictus qui, dans un vers de ses Doléances a ainsi synthétisé l’odeur de la banlieue, au printemps :

« Ça sent la m… et les lilas ! »

Charles Chasse. « Paris-Soir. » 1923.
Peinture de Michel Delacroix.

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Les « tours » des hospices

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tour-abandon-enfants

La police vient d’arrêter, à Lille, une jeune fille qui, rendue mère par un Allemand, au cours des dures années d’occupation, accoucha clandestinement puis étouffant son enfant, l’enterra dans un jardin.

Ces cas lamentables ont été malheureusement assez fréquents, les femmes victimes de la sauvagerie teutonne ne pouvant se résoudre à garder des enfants d’origine ennemie.  La mère peut, il est vrai, abandonner son nouveau-né à l’Assistance publique, mais la crainte de la publicité empêche souvent la victime d’employer ce moyen légal.

Rien ne paraît, en effet, plus affreux que l’abandon d’un enfant par sa mère et pourtant cet acte, si criminel semble-t-il au prime abord, est souvent excusable. Dans la majorité des abandons, la misère, l’absolue impossibilité d’élever son enfant, pousse la mère à accomplir ce geste lamentable, geste qui, en France et dans presque tous les pays civilisés, est entouré de formalités obligatoires quoique anonymes.

La Havane, à Cuba, a conservé une vieille coutume : celle des « tours » des hospices. Le tour est un cylindre en bois convexe d’un côté et concave de l’autre, tournant sur lui-même avec une grande facilité. La partie convexe du tour fait face à la rue, tandis que l’autre s’ouvre à l’intérieur de l’hospice. La femme qui désire abandonner son enfant, agite une sonnette, sans pour cela être vue de la religieuse, qui, à l’intérieur, reçoit le petit être. Souvent même le poids seul du bébé fait sonner la cloche.

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Contrairement à tous les anciens usages, la mère cubaine peut venir réclamer son enfant. L’hospice de Cuba fut fondé en 1792 par le gouverneur espagnol Luis de las Casas et reconstruit en 1900 par Léonard Wood, gouverneur général de l’île. Le docteur J.-V. Valdès, directeur actuel de cette maison « au bénéfice des mères » fut lui-même abandonné dans cet asile. C’est donc avec tout son cœur qu’il s’occupe des malheureux petits abandonnés.

La France a possédé des tours. Ce fut Napoléon Ier qui légalisa cette mesure par décret en 1811. Quatre départements, ceux du Doubs, de la Meurthe, de Seine-et-Oise, du Haut et du Bas-Rhin refusèrent d’instituer ce système. Les quatre-vingt un autres départements en possédaient deux cent cinquante neuf. Les abandons se multiplièrent,
des enquêtes apprirent même que certaines mères déposaient leurs enfants dans l’espoir, généralement réalisé, de se les faire remettre ensuite avec le salaire payé aux nourrices.

De 1830 à 1841, deux cent treize tours furent fermés et malgré l’opposition de Chateaubriand qui prétendait que la suppression des tours conduisait aux multiples infanticides, ces derniers tombèrent peu à peu en désuétude pour disparaître complètement. Pourtant, à l’instar de la Havane, l’Irlande possède encore des tours pour l’abandon des enfants.

« Le Miroir. »Paris, 1920.

 

Plus fort que Chateaubriand !

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chateaubriand

Une année ou deux avant mon entrée à Juilly, deux neveux de Chateaubriand en étaient sortis, et lorsque je le connus lui-même, je méritai un de ses plus gracieux sourires, en lui racontant une anecdote traditionnelle que nous nous transmettions de classe eu classe.

Le père Huré, professeur de rhétorique, helléniste éminent et classique adorateur des hauteurs du règne de Louis XIV, n’avait feuilleté que dédaigneusement le Génie du Christianisme. M. de Chateaubriand n’était pour lui qu’un dangereux novateur. Or il donna un jour pour sujet de composition à ses élèves la Fête-Dieu. Un des neveux de M. de Chateaubriand, qui possédait secrètement l’ouvrage de son oncle, y copia textuellement le chapitre qui porte ce titre. Il fut le premier, laissant à un long intervalle tous ses concurrents.

Le père Huré, après avoir lu tout haut le chef-d’oeuvre du lauréat, s’écria avec enthousiasme : 

« Jeune homme, vous êtes plus fort que votre oncle ! »

Victor Fournel/Edmond Guérard.  « Dictionnaire encyclopédique  (Am. Pichot, Arlésiennes). »  Paris, 1872.
Bidouillage photo : Gavroche.

Les boiteux

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Thomas-Faed

Le siècle actuel semble appartenir aux boiteux avec toutes ses gloires. La tragédie que préférait l’Empereur était Hector, de Luce de Lancival. La meilleure comédie du temps était l’ Avocat, par M. Roger; Eh bien ! M. Roger et M. Luce de Lancival, ces deux représentants de l’art dramatique, étaient boiteux.

Lord Byron fut proclamé le premier poète de l’époque; Walter Scott, le premier romancier. Personne ne leur disputa la palme. Ils étaient boiteux l’un et l’autre. En France, pendant que la politique tournait toutes les têtes, les partis se dessinèrent, et chacun se choisit un chef. Les libéraux modérés et constitutionnels se rallièrent sous le drapeau de Benjamin Constant. Il était boiteux. Enfin, les hommes positifs, dédaignant les théories, se rangèrent sous le patronage du premier talent financier de notre époque, M. le baron Louis. Il est boiteux.

Depuis la révolution de juillet, l’opposition avait reconnu pour chef M. de La Fayette. Il est boiteux. Le gouvernement se fit représenter à l’extérieur par M. de Talleyrand, bien plus boiteux encore. Le parti royaliste appela alors à son secours l’illustre Châteaubriand. A peine rentré dans la carrière politique, il se sentit pris de douleurs rhumatismales, et il est boiteux, comme il convient à un illustre du siècle où nous vivons.

« Echo de la frontière. » paris, 1833. 
Illustration : « Sir Walter Scott et ses amis littéraires à Abbotsford. » de Thomas Faed.

Le clysopompe

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eguisier(2)Fidus (M. Eugène Loudun) donne dans un intéressant article du Figaro sur M. de Falloux une bien amusante anecdote très spirituellement racontée.

Etant secrétaire du comte de Falloux, alors ministre, M. Loudun tomba malade de fatigue, épuisé par le travail. Cette maladie fut marquée, dit-il, par un incident un peu gaulois, qui n’est pas facile à rapporter, mais qu’il serait dommage de laisser perdre. J’avais pour valet de chambre, au ministère, un vieux domestique, nommé François, qui avait appartenu à M. de Chateaubriand, et que M. de Falloux avait pris à son service après la mort du grand écrivain, en 1848. C’est lui qui me soignait pendant ma maladie, et il était aussi empressé que respectueux. Un jour, le médecin ordonna un remède, et ce fut François qui fut chargé de me l’administrer. Je le vis entrer, marchant à pas comptés et tenant en mains l’instrument célébré par Molière. On ne connaissait pas alors le clysopompe, l’irrigateur. « Le tube tortueux d’où jaillit la santé » comme l’appelle le poète Louis Bouilhet.

On en était encore aux vieux usages et aux instruments antiques. François s’approcha, portant l’instrument avec considération, avec vénération, comme Saint-Just portait sa tête, et aurait porté, selon Danton, le Saint-Sacrement, et le tenant en joue, avant d’opérer:

« Monsieur, me dit-il d’une voix grave, c’est la seringue de M. de Chateaubriand ! Il me l’a léguée en mourant, elle n’a pas servi depuis. »

Je ne riais pas, je souffrais trop. Ce n’est que plus tard que je réfléchis que, sans l’avoir connu, j’avais eu avec M. de Chateaubriand les relations les plus intimes !

« La Grande revue. Journal de variétés… »  Paris, 1888.