chats siamois

La marque de la Bête

Publié le

maxime-juan

Dans un salon discret, qu’illumine la lumière tamisée des lampes, une belle et fraîche jeune fille cause avec son fiancé, officier de marine. Dans quelques mois, au retour d’une croisière que le jeune homme entreprend en Extrême-Orient, le mariage sera célébré. C’est une soirée d’adieux, mais d’adieux tout auréolés de bonheur, tout nimbés d’espérance. 

— Que vous plairait-il que je vous rapporte de là-bas ? interroge le jeune homme. Aimeriez-vous des châles des Indes, tout pailletés d’or ou alourdis de broderies ? Ou bien des laques légères du Japon ? Ou encore des porcelaines translucides de la Chine ? 
— Apportez-moi, répond la jeune fille, un couple, de beaux chats siamois. 

Quatre mois plus tard, le jeune homme est de retour. Il rapporte deux bêtes superbes. Leur robe est claire, avec le museau, les oreilles et les pattes brunes, couleur de pain grillé qui aurait un peu brûlé au feu. Leurs yeux sont bleu pâle, de ce bleu indéfinissablement clair qu’ont parfois certains yeux d’enfants anglais. Des yeux impassibles et mystérieux comme le Destin. 

Il arrive, tout heureux, chez sa fiancée. Il porte lui-même, en une cage légère, les beaux animaux prisonniers. Ils sont un peu sauvages, après les longues semaines de captivité à bord du navire de guerre, sans cesse secoué par le roulis et le tangage. Quelques heures de chemin de fer, dans la trépidation et le vacarme, ont fini de les affoler. 

Dans le salon qu’éclaire un pâle soleil d’hiver, on ouvre la cage, et, d’un bond souple, les deux chats siamois s’échappent. Ils promènent autour d’eux un regard inquiet, tandis qu’un long frisson nerveux parcours leur dos souple. La jeune fille s’approche de l’un d’eux, lui parle et, pour le mieux apprivoiser, le saisit dans ses bras. Mais le chat, pris de peur, s’élance et, dans son effort, il laboure profondément, de ses ongles minces, la poitrine de sa maîtresse. 

Deux mois plus tard, les beaux animaux sont devenus familiers et doux. Ils passent tout le long des longues journées à dormir sur d’épais coussins, hiératiquement couchés à la façon des sphinx devant le feu qui flamboie et qu’ils contemplent sans baisser les paupières… Mais le mariage, qui devait avoir lieu dans quelques jours, a dû être retardé. La jeune, fille est sujette à des, troubles étranges, dont le docteur qui la soigne ne parvient pas à diagnostiquer l’origine. 

Un jour, le médecin relève sur sa peau des marbrures inquiétantes. Il se souvient des traînés rouges qui sillonnèrent naguère la blanche poitrine, tracées par la griffe convulsive du chat siamois. Il conseille aux parents de conduire leur enfant à Paris auprès d’un spécialiste des maladies de la peau et du sang. 

Alors, l’horrible vérité se fait jour. 

Cette fraîche jeune fille, qui arrive à peine au seuil de la vie, est atteinte de la lèpre. Non point de la lèpre purulente que nos croisés rapportèrent jadis d’Orient, mais de la lèpre de l’extrême Asie, de cette lèpre sèche qui fait tomber la chair par larges plaques mortes, pareilles à du mica, et qui a fait donner à ceux qui en sont atteints le nom « d’hommes d’argent ». La « marque de la Bête », comme l’appelle Kipling. 

Mal sans remède, sans espérance, il condamne celle qui en est atteinte au retranchement du reste des humains, et à une lente agonie qui peut durer des années. Chaque matin, d’un regard angoissé, elle interrogera son miroir pour y voir la trace sournoise du mal implacable sur son visage si frais aujourd’hui encore, sur son beau corps souple et pur de jeune fille. Et chaque jour elle verra apparaître, plus profonde et plus nette, l’empreinte des doigts de la mort sur sa face. 

Va-t-on l’enfermer dans une léproserie, car il en ‘existe encore en France, notamment tel village écarté qui domine les flots bleus de la mer où naquit Aphrodite, sur le rivage de la Provence ? Ou pourra-t-elle se retirer, morte vivante, en quelque maison isolée, perdue dans la campagne ? 

Une question vient irrésistiblement à la pensée : que va faire le jeune homme, cet officier qui fut la cause, involontaire, je le veux bien, mais la cause tout de même, de ce drame atroce ? 

S’il possède l’âme nostalgique et haute que j’ai connue à tant de marins, et s’il aime cette jeune fille comme savent aimer les hommes à qui la solitude a enseigné l’inanité des espérances humaines, peut- être se dira-t-il que le Destin lui a tracé sa voie ? 

Camille Aymard, 1932.
Dessin de Maxime Juan.

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