circulation

Propos d’un Parisien

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parisAvez-vous vu, au cinématographe, l’Apprenti chauffeur ? Une auto zigzagante pénètre, en vitesse, dans un magasin de porcelaines, dévaste une terrasse de restaurant, saccage une file de voitures de marchandes des quat’saisons, etc. C’est d’ailleurs très drôle. 

Mais, dans la réalité, c’est moins amusant. Demandez plutôt à cette famille anglaise qui, débarquée depuis dix minutes à Paris, fut mise en salade, place de l’Europe, par un tramway emballé. Heureusement, il y eut plus de peur que de mal. N’importe, je vois d’ici la tête du papa quand ses amis lui demanderont ingénument :

« Quelle a été votre première impression, à Paris ? » 

Ces accidents grand-guigniolesques deviennent de plus en plus fréquents. Récemment, un mécanicien du Métro s’évanouissait dans sa cabine, tandis que sa rame roulait à toute vitesse. Un sergent de ville put faire fonctionner le frein de secours il était temps Vous vous souvenez de l’autobus qui fit un plongeon dans la Seine. Il y a quelques mois, deux dames qui se trouvaient en auto-taxi s’aperçurent que le chauffeur ne dirigeait plus sa voiture. Parbleu ! Il était mort, terrassé par une embolie. 

Ces accidents bien modernes sont assez inquiétants. Mais il est probable que nous en verrons bien d’autres Nous avons des tunnels sous nos pieds. Le sol est sillonné d’automobiles de plus en plus rapides. Avant peu, nous aurons des embarras d’aéroplanes au-dessus de la tête… Bruits de ferraille, pétarades de moteur, coups de sifflet, appels de trompe et de sirène. Gare là-dessous, gare là-haut, gare partout ! Ah mes enfants, qu’est-ce que nous allons devenir ? 

Mais ne récriminons pas. Soyons dans !e mouvement, un mouvement d’enfer ! Et  persuadons-nous bien que tout ça, c’est le progrès, c’est le bonheur.

Clément Vautel. « Le Matin. » Paris, 1913.

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La befana des automobilistes

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befana

C’est une gentille coutume romaine, pour le jour de l’Epiphanie. Les automobilistes, reconnaissants envers les agents qui règlent la circulation du haut de leur petite estrade, avec un bâton blanc qu’ils agitent comme de vrais chefs d’orchestre, offrent un cadeau à leur agent préféré.

Bouteilles de mousseux, vermouth, mortadelle, fruits, cigarettes sont donnés au passage à l’agent qui entasse les offrandes à ses pieds, sans pour cela cesser de surveiller le flot des voitures. Ces offrandes sont apportées à la caserne principale et fraternellement partagées entre les 400 agents, les 150 motocyclistes et cyclistes, les deux douzaines de gardes à cheval qui règlent la circulation dans la ville éternelle. 

Aux cadeaux des particuliers viennent s’ajouter plus de 150 paquets envoyés par l’Automobile-Club de Rome.

« L’Intransigeant. » Paris, 1934.

La voiture-araignée

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automobile

La circulation sur les routes devenant de plus en plus difficile, et parfois fort dangereuse lorsque deux voitures veulent se dépasser. La maison C. Nonevero et Ben Trovato, de Milan, vient de lancer une nouvelle voiture automobile dénommée l‘araignée-sport, qui aura, croyons-nous, le plus grand succès.

Avec ses roues de quatre mètres et ses essieux situés à deux mètres du sol, cette voiture à large voie peut passer facilement par-dessus toutes les voitures existantes qui, on le sait, sont aujourd’hui fort basses. On peut donc, avec ce nouveau véhicule, se promener tranquillement sur les routes sans aucun souci, se laisser dépasser par en dessous si on ne désire point faire de la vitesse et dépasser les autres voitures par en dessus, sans même prendre la peine de les en avertir.

Pour peu que l’usage de l‘araignée-sport se développe, on circulera en double file verticale sur les routes de France sans avoir à redouter désormais aucun accident.

« Les Annales politiques et littéraires. »  Adolphe Brisson, Paris, 1928.

Pauvres piétons parisiens

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Paris-1927
Agence Meurisse

Piétons, frères piétons, vous êtes menacés des plus graves ennuis si vous ne vous conformez point aux ordonnances préfectorales. Prenez garde !

L’un de vos semblables a cru pouvoir traverser l’avenue des Champs-Elysées à l’endroit choisi par lui. Il n’a pas voulu user du passage qu’un écriteau lui intimait d’emprunter à l’exclusion de tout autre. Et, bien que le juge l’ait acquitté, il a été condamné par la Cour de Cassation.

Peine légère, il est vrai : un franc d’amende. Peine chargée, cependant, de terribles promesses. Car, enfin, il est légalement reconnu que le piéton est dans son tort. Il n’a rencontré qu’un agent et il s’en est tiré avec une petite citation à l’ordre du tribunal. Mais s’il avait été happé par une voiture ? S’il avait eu les côtes enfoncées, les fémurs brisés, les biceps en charpie ? Le malheureux n’aurait eu aucun recours en justice. Non seulement il se serait ruiné à la clinique ou à l’hôpital, mais on lui aurait réclamé vingt sols en sus, sous le prétexte qu’il n’avait absolument rien à faire sur la chaussée prohibée !

Piétons, frères piétons, méfiez-vous ! Et placez-vous sous l’égide protectrice des écriteaux, lorsque vous voudrez, aux Champs-Elysées, passer d’un trottoir sur l’autre trottoir.

Les Annales politiques et littéraires.   Adolphe Brisson. Paris,1927.

Les accidents de voitures à Paris au XVIIIème siècle

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Henri_Rousseau
Henri Rousseau

Bien que, jadis, la circulation des voitures dût être, même relativement, beaucoup moindre qu’aujourd’hui dans les rues de la capitale, un certain nombre d’accidents s’y produisaient, qui, pour la plupart, étaient dus, à vrai dire, non seulement à l’étroitesse des voies, mais aussi à l’absence de trottoirs. Les journaux du temps nous montrent qu’en ce cas les choses se passaient de façon assez singulière. A la date du 1er juillet 1785, nous trouvons, par exemple, dans le Journal de Paris, sous le titre (un peu discordant, à ce qu’il nous semble), de Bienfaisance, la lettre suivante :

Aux auteurs du journal.

Messieurs, un homme qui tirait une petite charrette a été hier accroché et peut-être renversé par un cabriolet, dans la rue Plâtrière. Le particulier qui était dans ce cabriolet, et qui n’a pas voulu s’arrêter pour ne pas faire scène au milieu de la rue, voudrait donner à cet homme des secours proportionnés au mal qu’il peut avoir éprouvé. Il vous prie donc, messieurs, de publier ses intentions par la voie de votre journal, afin que ce malheureux, ou les témoins de cet accident, puissent par la même voie l’instruire de son nom et de sa demeure. 

Ici, l’auteur de l’accident, qui « n’a pas voulu faire scène, » apporte un certain scrupule à réparer le mal que son cabriolet a causé, mais rien ne nous prouve que l’expression de ce regret soit allée à son adresse, car dans les feuilles suivantes le nom du traîneur de charrette ne paraît nullement. Le bienfaiteur dut en être pour son élan généreux. calèche En date du 17 septembre 1786, un cas contraire se présente. Voici ce que publie le journal sous la rubrique: Evénement:

Les accidents produits par l’imprudence des cochers, ou par celle des gens à pied, doivent être rendus publics, pour servir de leçon aux uns et aux autres. Le lundi 11 de ce mois, à neuf heures du soir, une voiture de maître, passant avec rapidité de la rue de l’Université à la rue Jacob, a renversé un malheureux étranger et lui a écrasé la tête. Cet infortuné, nommé Lyonnais, laisse une veuve dans la désolation et huit enfants, dont une fille est femme de chambre, le fils aîné garçon menuisier, le second dans la milice, et les cinq autres dans la misère (sic).

Un bruit vague avait accusé de ce désastre le cocher de Mme la maréchale de Castries. Informations prises, ce bruit est sans fondement.

On espère que le véritable auteur ne tardera pas à secourir les malheureux qu’il a faits. On espère, en même temps, que les gens du monde, instruits de cet événement, recommanderont à leurs cochers d’être plus attentifs. Une affaire si pressante, qu’elle soit, n’exige point que l’on écrase le monde. Faut-il briser la tête des malheureux passants et couvrir de deuil les familles pour arriver une minute plus tôt à un souper ou à l’Opéra ? 

calèche

Cette fois, en dépit du pressant appel et de la mercuriale qui terminent le récit, le coupable ne manifeste en aucune facon le désir de venir en aide aux victimes; mais à son défaut la commisération publique s’émeut, et, dans les numéros qui suivent, nous trouvons pendant une quinzaine une série de notes ainsi conçues:

Avant-hier nous avons reçu 6 livres pour la veuve Lyonnais. Aujourd’hui nous avons reçu 12 livres, d’un petit garçon 6 livres, puis 24 livres, puis 20. Il arrive environ 200 livres de toutes mains.

Autre acte de bienfaisance, en date du 26 janvier 1787:

Messieurs,

Un mauvais carrosse de remise, allant bien doucement, a blessé grièvement, peut-être même écrasé, un enfant qui s’est précipité dans les chevaux. Ce malheur est arrivé sur le boulevard de la Chaussée-d’Antin à la rue Caumartin, le 23, à six heures et demie du soir. On espère que vous voudrez bien faire passer aux parents de cet enfant ce billet de caisse d’escompte de 600 livres, faible compensation d’un événement qu’ils ne peuvent cependant attribuer qu’à leur imprudence.

En somme, réparation offerte par l’écraseur, réclamations en faveur de l’écrasé, et, au cas échéant, intervention charitable du public, telles sont les alternatives ordinaires, à propos de ces faits, qui d’ailleurs reparaissent très souvent dans le journal. Mais voici, pour clore la série, une manière toute nouvelle d’entendre la situation.

Evénement:14 avril 1787.

Messieurs, voulez-vous bien que je profite de votre journal pour tirer d’inquiétude une dame dont les chevaux et la voiture m’ont passé sur le corps hier, dans la rue de l’Échelle, et qui a témoigné beaucoup d’intérêt à mon sort. J’ai eu le bonheur d’en être quitte pour un grand coup au milieu du front avec de fortes contusions aux reins et aux coudes. Je me suis ouvert la veine, a cause du grand mal de tête et de reins que j’éprouvais, et la saignée m’a soulagé; je vois que ce ne sera rien. Le cocher qui a eu l’adresse de réparer le tort qu’il avait d’aller très vite, avec des chevaux très vigoureux (au milieu de beaucoup d’autres voitures qui débouchaient de la rue des Frondeurs), en arrêtant ces animaux tout court et droit, sera récompensé, s’il se présente chez moi.

Retz, médecin ordinaire du roi, rue Saint-Honoré.

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L’idée paraît assez étrange, et l’on serait tenté de ne voir dans cette lettre qu’une habile réclame à l’accident (comme on dirait aujourd’hui), bien que ce Retz, vaillant antagoniste de Mesmer, le magnétiseur, membre correspondant de la Société royale de médecine et de l’Académie des sciences de Dijon, médecin de la marine royale à Rochefort, auteur de nombreux ouvrages très populaires, pût se passer d’un tel moyen de publicité. Toujours est-il que, cinq ou six jours plus tard, une nouvelle lettre paraît, où il semble se justifier d’un reproche de ce genre:

Quelques personnes ont paru étonnées que je destinasse une récompense au conducteur des chevaux qui m’ont terrassé vendredi dernier; la raison en est cependant bien simple. Quand un homme est écrasé, c’est presque toujours parce qu’au lieu d’arrêter ses chevaux, le cocher les fouette au contraire pour fuir la populace et se soustraire à la police. Il consomme alors un crime, qu’il aurait évité de commettre sans la crainte du châtiment. Il m’a semblé plus avantageux d’encourager les cochers à l’humanité que de déclamer contre leurs fautes. Celui qui a arrêté ses chevaux sur moi, et m’a par ce moyen préservé des roues, n’a pas réclamé la récompense promise. Je lui destinais un louis. J’y en joins un autre, et vous prie, messieurs, de disposer de cette somme en faveur du malheureux indigent qui aura été blessé par quelque voiture. Retz.

Le journaliste ajoute qu’il tient la somme à la disposition du premier malheureux au nom duquel on justifiera d’un malheur arrivé et d’une position précaire. Ainsi se réglaient, bien que la police pût y intervenir, comme le prouve un passage de la dernière lettre, les accidents de voitures au siècle dernier. Nous avons « changé tout cela, » mais cela valait, croyons-nous, un souvenir.

in Bureaux de la Mosaïque.  Paris, 1874.