Claude Monet

L’Atelier

Publié le

gustave courbet« Je vais voir l’Exposition de Courbet. 
J’y reste près d’une heure et j’y découvre
 un chef-d’œuvre (L’Atelier) dans son
 tableau refusé; je ne pouvais m’arracher
 de cette vue. » (Journal d’Eugène Delacroix.)

Lorsqu’il exécuta, en 1855, cet immense tableau où il s’est représenté dans son atelier, Gustave Courbet avait trente-cinq ans. Ce Franc-Comtois, de stature athlétique, large d’épaules, était né dans une famille bourgeoise, mais qui, vivant sur son domaine, à Flagey, près d’Ornans, gardait en elle toute la sève de l’espèce paysanne. Sa carrure, sa force physique, un tempérament robuste, c’est à son milieu d’origine, c’est à sa race qu’il les doit.

A trente-cinq ans, donc, voici Courbet, tel qu’il se peint au centre de l’Atelier, … un immense tableau, 20 pieds de long, 12 pieds de haut, un tableau à sa mesure, dans lequel il a voulu mettre toutes sortes de choses, désirant confusément composer une grande  scène, mais désirant surtout montrer, figurer, peindre ce qui constituait son monde du moment, ses amis, ses clients, des personnages d’Ornans et d’ailleurs, tous représentés comme on les voit et comme ils sont, défi à ceux qui raillent son goût du commun, son « réalisme ».

Extasiés alors du sourcil à l’orteil, 
Effarés, étonnés, prenant pour le soleil 
La chandelle à deux sous que Margot leur allume, 
Ils cherchent l’ébauchoir, la brosse ou la plume.
………………………………………………………………………………..
Au lieu d’êtres humains, ils font des animaux
Encore non classés par les naturalistes :
Excusez-les, Seigneur, ce sont des réalistes !

Ainsi se moque, en vers médiocres, Théodore de Banville. Courbet riposte :

 Ce tableau-là leur fera voir, s’écrie-t-il, que je ne suis pas encore mort, et le réalisme non plus, puisque réalisme il y a. 

L’Atelier était exposé, ces temps-ci, dans une galerie ouverte au public (1). On s’est précipité pour le voir. Nous en publions une belle reproduction

Voici d’abord, Courbet lui-même au centre : 

 Moi, dit-il, peignant avec le côté assyrien de ma tête.

Lui-même, content de lui, impétueux, insouciant.

Un jour, me racontait l’autre soir Albert André,un des amis les plus fidèles d’Auguste Renoir et qui tenait l’histoire du peintre de Gagnes, lui-même, un jour de vernissage Renoir et Claude Monet traversant le Salon à la première heure, tombent sur Courbet qui, debout, regarde un de ses tableaux :

 Eh bien, monsieur Courbet, dit un des deux jeunes peintres, eh bien, vous êtes content ?
— Peuh ! fait Courbet : content, oui, content. Mais voyez donc comme ils sont bêtes ! Ils ont mis mon tableau à côté d’une porte; tout à l’heure on va s’écraser !

Une grande candeur, mais nulle outrecuidance. Et puis une telle passion pour son art !

A droite, le modèle nu, retenant une draperie; à ses pieds, un chat à fourrure blanche; à gauche, un gamin d’Ornans, la tignasse en broussaille, debout, le nez en l’air et qui baube devant le peintre et son tableau.

A gauche, une femme accroupie, la jambe gauche repliée, d’une exécution étonnante; un chasseur botté de cuir fauve; le groupe bigarré de personnages qui entoure un marchand d’étoffes.

A droite, encore, après le modèle nu : Promayet, le musicien ; Bruyas, l’amateur de peinture, Cuénot, Buchon, Proudhon, ce philosophe Proudhon, qui est de notre manière de voir, expliquera Courbet dans une lettre au critique Champfleury; puis, assis sur un tabouret, Champfleury lui-même, aujourd’hui familier, commensal qui abandonnera cependant le peintre, son ami, après la Commune; et, au premier plan, une visiteuse avec son mari. Enfin, à l’extrême-droite, assis sur une table, d’une jambe seulement, Baudelaire qui lit dans un grand livre.

Baudelaire à part. Un Baudelaire plus jeune que celui dont les portraits ont vulgarisé l’image : l’artiste chez l’artiste. Deux ans plus tard paraîtra la première édition des Fleurs du mal, pour certaines pièces desquelles Baudelaire sera condamné.

Mais Proudhon, qui voisine, sera condamné, lui aussi. Et, plus tard, Courbet lui-même.

Les artistes n’ont jamais pu se mettre d’accord entre eux pour donner, une fois pour toutes, une définition de l’artiste. Cela se comprend aisément. Tout de même, il y a une certaine manière de voir, une certaine manière de penser « comme tout le monde » qui cause la même horreur à tous les artistes véritables.

Daumier exprimait ça à sa manière, vers 1865, dans un dessin où il montrait deux hommes au Salon de peinture ; l’un se détourne faisant, des deux bras, un geste qui exprime clairement le dégoût, tandis que l’autre, dont la mimique n’est pas moins expressive, s’écrie : « Ne soyez donc pas bourgeois comme ça ! Admirez au moins ce Courbet. »

« Bourgeois » : cela veut dire peur de paraître se distinguer des autres, peur de se laisser entraîner, ne fût-ce qu’un moment, à la suite d’un homme que la majorité condamne ou désapprouve. Courbet haïssait cette forme de la lâcheté. Il disait qu’il voulait être « non seulement un peintre, mais un homme« .

Petit-fils d’un voltairien qui avait résolument pris parti pour la Révolution, Courbet avait dans le sang ce feu, cette passion qui le jetèrent d’abord à la suite de Proudhon, qui le déterminèrent à se joindre aux hommes de l’opposition, après le coup d’État de 1851, et qui, finalement, le lendemain de l’insurrection du 18 mars 1871, l’entraînèrent à la Commune de Paris.

Poursuivi, emprisonné, condamné, puis contraint à l’exil, il fut alors aussi lâchement, aussi bassement injurié qu’homme peut l’être. Meissonnier et seize autres du même acabit donnèrent le coup de pied de l’âne au cours d’une réunion du jury du Salon de 1872, où ils déclarèrent que Courbet déshonorait leur corporation et l’exclurent.

Deux hommes protestèrent cependant ce jour-là : Eugène Fromentin, l’auteur de Dominique et du Maître d’autrefois et Puvis de Chavannes, qui, d’indignation, donna sa démission de membre de ce jury.

Courbet se réfugia en Suisse où il vécut sept années. Il y a dans un livre de Lucien Descaves, Philémon,vieux de la vieille, quelques détails bien suggestifs sur la vie que menait au bord du lac de Genève, à la Tour-de-Peilz, Courbet toujours pareil à lui-même, grand travailleur, grand buveur aussi, toujours plein d’entrain et grand amateur de chansons. Il y mourut, en 1877, et c’est juin 1919 seulement qu’on a ramené en France, à Ornans, les restes de ce très grand peintre.

François Crucy. 1920.

(1) Ce tableau qui s’est vendu à l’origine quelques billets de cent francs fut demandé  par l’Amérique qui en offrait un million. Une souscription s’ouvrit immédiatement. Le Louvre inscrivit pour 250.000 francs. Sur le registre de la galerie Barbazanges où il était exposé, figuraient les noms de peintres de toutes les Écoles unis dans un commun amour d’un art qui s’impose. Les vrais amateurs de la peinture ont montré un égal empressement.
Finalement l’oeuvre est bien acquise en 1920 par le musée du Louvre pour 700 000 francs, offerts en partie par la Société des Amis du Louvre, complétés par une souscription publique et une contribution de l’État.

Publicités

Oeil pour oeil

Publié le

claude-monet

Claude Monet est, en ce moment, à l’honneur dans le charmant pavillon de l’Orangerie, près des Tuileries. Cent vingt toiles, d’inégale valeur, mais dont beaucoup sont des chefs-d’œuvre, attestent le multiple génie du maître impressionniste. Un de nos amis, qui les admirait avec nous, nous rappelait cette petite anecdote peu connue .sur Claude  Monet.  

Un jour, le grand peintre téléphona de Giverny à Vernon, où le docteur Pozzi était en villégiature. 

—  Venez vite, disait sa voix angoissée. il y a un malade à la maison !… 

Le docteur Pozzi part en hâte pour Giverny et, sitôt arrivé, Claude Monet lui présente un petit fox qu’il affectionnait et qui, en effet, souffrait d’une forte indigestion. 

Le docteur Pozzi, un peu vexé d’être confondu avec un vétérinaire, rédigea néanmoins une ordonnance et fit en sorte que, quelques jours plus tard, Black  (ainsi se nommait le fox) était complètement remis sur pattes. 

A quelque temps de là, Claude Monet reçut ce mot :

« Mon cher maître, venez le plus tôt que vous pourrez à Vernon. j’ai un petit service à vous demander. 
Signé ; Pozzi. » 

Claude Monet s’empressa à son tour,et quand il fut dans la propriété du célèbre praticien, celui-ci le fit monter à son grenier et là, lui désignant la porte : 

Voyez, comme cette porte est sale, lui dit-il. Vous seriez tout à fait gentil, mon cher maître, si vous vouliez bien lui donner deux ou trois coups de pinceau !

« Paris-soir. » Paris, 1931.
Illustration Claude Monet, autoportrait.

Les vieux lions

Publié le Mis à jour le

vincent-van-gogh

Vincent Van Gogh, qui était alors âgé de trente-et-un ans, passa par la classe de peinture où professait Charles Verlat, le directeur de l’Académie royale des beaux-arts, type parfait du peintre officiel et tartempionesque, chargé de transmettre à la postérité, par le truchement de la peinture, le souvenir des grandes solennités patriotiques.

Dans cette classe, qui comptait soixante élèves environ, dont une bonne quinzaine d’allemands et d’anglais, Van Gogh arriva un matin, vêtu d’une sorte de sarrau bleu comme en portent les marchands de bestiaux flamands, et coiffé d’un bonnet de fourrure. En guise de palette, il se servait d’une planche arrachée à une caisse qui avait contenu du sucre ou de la levure. Les élèves avaient à peindre, ce jour-là, deux lutteurs qui posaient sur l’estrade, nus jusqu’à la ceinture. Van Gogh se mit à peindre fébrilement, furieusement, avec une rapidité qui stupéfia ses condisciples. « Il avait fait de tels empâtements, nous dit M. Hageman, que la couleur coulait littéralement de la toile sur le parquet. » Quand Verlat vit ce travail, et son extraordinaire auteur, il demanda en flamand, quelque peu ahuri : « Qui êtes-vous ? » Van Gogh répondit tranquillement : « Wel,Ik ben Vincent, Hollandsch » (Eh bien ! je suis Vincent, Hollandais). Alors, le très académique directeur proféra sur un ton dédaigneux en désignant la toile du nouveau : « Je ne corrige pas ces chiens pourris. Mon garçon, allez vite à la classe de dessin. » 

Van Gogh, dont les joues s’étaient empourprées, contint sa colère, et s’en fut au cours du brave vieux M. Sieber, que la nouveauté effrayait, lui aussi, mais qui était d’un caractère moins irascible que son directeur. Vincent resta là quelques semaines, dessinant avec ardeur, s’acharnant, avec une souffrance visible, à saisir la forme, travaillant rapidement, sans retoucher, déchirant le plus souvent son dessin ou le jetant derrière lui, dès qu’il l’avait terminé. Il faisait des croquis de tout ce qui se trouvait dans la salle : des élèves, de leurs vêtements, des meubles, oubliant le plâtre qu’avait donné à copier le professeur. Alors déjà, Van Gogh étonnait par la rapidité avec laquelle il travaillait, refaisant le même dessin, ou le même tableau, dix ou quinze fois. Le peintre s’est expliqué là-dessus, dans la suite, à plusieurs reprises :

« C’est bien beau, écrit-il un jour à son frère Théodore, que Claude Monet ait trouvé moyen de faire de février en mai, dix tableaux. Travailler vite, ce n’est pas travailler moins sérieux, cela dépend de l’aplomb qu’on a et de l’expérience.  Ainsi, Jules Gérard, le chasseur de lions, raconte dans son livre que les jeunes lions ont dans le commencement beaucoup de mal à tuer un cheval ou un bœuf, mais que les vieux lions tuent d’un seul coup de griffe ou de dent bien calculé, et ont une sûreté étonnante pour cette besogne. »

Eugène Montfort.  » Les Marges. » Paris, 1914.

Peinture sans tricherie

Publié le Mis à jour le

claude-monetLe Conseil des Musées nationaux vient d’acquérir la toile célèbre de Claude Monet, à laquelle le peintre attachait un prix tout particulier, les Femmes dans le jardin.

L’oeuvre, composée en hauteur et pour laquelle posa Mme Monet, marque une date dans l’histoire de l’art français. Pour la première fois, un peintre étudiait en plein air les jeux de la lumière. Présentée au Salon, la toile y fut refusée. Monet l’exposa, rue Auber, en vitrine, dans une boutique de marchand. Elle fit scandale, et Manet lui-même, au café de Bade, le soir, s’en gaussa dans un cercle d’amis.

Croyez- vous, leur dit-il, qu’il y a un débutant qui veut faire de la peinture de figures dans le plein air, sans tricherie et sans concession, en ne s’inspirant que de la réalité qu’il perçoit ? Comme si ça s’était déjà vu ! Les maîtres d’autrefois ne connaissaient pas ça. Comme ils avaient raison !

Trois ans plus tard, il était le premier à suivre l’exemple de Monet.  

Ainsi s’exprime le Temps, qui tient l’anecdote de M. Claude Monet lui-même.

« Le Bulletin de la vie artistique. » Paris, 1921.