Conseil de guerre

Tambour battant 

Publié le Mis à jour le

fort_boyardLorsque j’étais en prison (cela arrive aux journalistes dans les pays libres), j’avais pour compagnon de captivité, au fort Boyard, un cousin du préfet de police actuel. 

Ce détenu avait été capitaine dans la garde nationale. Il avait touché trente sous par jour. Il avait lutté pour la commune. Il avait fait le coup de feu sur les remparts et dans les rues. Le conseil de guerre l’avait frappé. Il portait la lourde croix de la déportation. Il portait aussi le nom de Voisin. Il était propre cousin du célèbre auteur de l’arrestation de M. Schoulguine. C’est un grand honneur d’avoir été le compagnon de geôle du parent  d’un préfet de police ! 

Il m’est arrivé souvent, le soir, dans la casemate où nous couchions, sur un lit de camp, une quarantaine, de jeter un coup d’œil rapide sur les visages anxieux des condamnés. Et quand j’arrivais à la face calme du cousin de M. Voisin, je me disais : 

« Celui-là espère sortir évidemment. Le malheureux ! il dort tranquille. Si jamais pourtant il y a un homme, un seul de déporté, ce sera lui. Il peut être certain de son affaire. C’est précisément parce que son parent est député, membre de la commission des grâces, qu’il est tenu à son égard à la plus rude impartialité. » 

Ah ! c’.est un pays égalitaire que notre France ! et si la justice était bannie du reste de la terre, on la retrouverait au fort Boyard. Les vieux professeurs d’histoire de nos lycées
rappellent sans cesse à la jeunesse l’exemple du Romain Brutus, livrant ses fils, qu’il adorait, au dernier supplice. Notre histoire va s’enrichir de ce haut fait moral : le sacrifice du cousin Voisin. 

Un matin du mois de mars, la place du détenu Voisin fut trouvée vide. Le cousin Voisin s’en était allé en liberté. Le cousin Voisin réintégrait doucement Paris et revenait prendre son siège devant l’âtre conjugal, goûter les joies de la famille. 

Et le directeur du fort Boyard, dans la chambrée, disait d’un air fort embarrassé aux codétenus du bon gracié : 

Vous savez, à ce qu’il paraît, qu’on avait fait erreur pour ce brave homme.
— Ah ! bah !
— Oui, On avait cru lui voir porter un uniforme de garde national… c’était une veste de lancier.
— En vérité ?
— Il n’a point tiré sur l’armée régulière : ce qu’on a pris entre ses mains pour un chassepot était une simple sarbacane. 

Ce qui me surprend, c’est que l’oiseau qui chante, le vent qui souffle, le roseau qui murmure, ne disent point à l’oreille de M. Voisin : 

« Quand on est si conciliant comme membre de la commission des grâces, on devrait se montrer un peu moins impitoyable comme préfet de police. »

Olivier Tolcey « La Lanterne : journal politique quotidien. » Paris, 1877.
Illustration : A. Karl.

Publicités

Le gardien se fait la belle

Publié le

poilus-prisonniers-allemands.

Le Conseil de guerre d’Orléans vient de condamner à deux ans de prison le soldat Raynaud, et les débats de l’audience furent dignes de ces tribunaux comiques, dont parla Jules Moineaux, père de notre Courteline.

Or donc, le soldat Raynaud était occupé à la garde d’une vingtaine de prisonniers boches, lesquels moissonnaient chez M. Courtier, agriculteur. Certain jour d’août, où Phœbus dardait trop ardemment, Raynaud s’en fut boire au prochain village, laissant là ses vingt prisonniers. Ceux-ci, d’un mouvement rythmique et discipliné, continuèrent à faucher. Cependant, ne voyant point revenir leur gardien, à l’heure du souper, ils prirent la sage résolution de rentrer à la ferme. Raynaud, ayant bu avec abondance dormit abondamment dans les blés et ne rentra que le lendemain. Mais il se dit que puisque ses prisonniers travaillaient tout seuls et rentraient d’eux-mêmes, il pouvait s’octroyer une petite permission de 48 heures.

C’est cette permission qui l’amena devant le Conseil de guerre. Ses prisonniers déposèrent à son avantage. L’un d’eux raconta qu’ayant cherché leur gardien partout, ils avaient compris qu’il s’était échappé. Et le fermier déclara qu’il n’avait jamais eu un aussi bon gardien que Raynaud.

Le Tribunal rit aux larmes… mais punit.

« Le Carnet de la semaine. »  Paris, 1917.
Illustration : Prisonniers allemands, surveillés par des poilus. Photographie de presse. Agence Rol. 1917 (avec mon profond respect).