conte

Conte romain

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lion-chretiensEn ce temps-là, les déserts de Libye étaient moins fréquentés qu’ils ne le sont à l’heure actuelle. La principale industrie du pays, la culture du lion à l’état libre, donnait d’excellents résultats. Le lion pullulait et il n’y avait pour ainsi dire qu’à se baisser pour en prendre. Et c’était là que les Romains se fournissaient de rois des animaux pour les rudes jeux du cirque.

Donc, un jeune lion de belle allure vivait heureux en ces déserts. La chasse était pour lui un plaisir et un gagne-viande. Aux époques d’amour, il fondait provisoirement une famille, et quand il avait à peu près élevé ses lionceaux, il les plantait là, ainsi qu’il sied, et courait à d’autres aventures.

Un soir qu’il se promenait avec cette nonchalance affectée et ce je ne sais quoi de prétentieux que l’on remarque chez tous les grands fauves, il chut brusquement dans une fosse, qui se trouva, du fait même de cette chute, être une fosse aux lions. des gens armés surgirent, dressèrent une cage où le lion, furieux mais complaisant, se précipita… il était prisonnier.

Durant des semaines et des mois, il fut traîné en cage par les villes, où on le montrait comme une curiosité. Et à mesure que le voyage se poursuivait, les gardiens redoublaient de mauvais traitements envers l’animal : on le laissa jeûner des jours entiers, on le piquait avec des barres de fer rouge, on le ferraillait sans relâche, on lui avait rogné les griffes par surcroît de cruauté.

Enfin, on arriva en Italie, et les belluaires de l’empereur prirent la livraison du lion. On l’enferma dans une cave obscure, où il resta sans boire ni manger, au secret. Et la pauvre bête pensait : « Quelle cruauté nouvelle me préparent-ils ? » Abruti de souffrance, de fatigue, de soif et de faim, il considéra l’univers en sage qui a touché le fond de l’amertume.

Un jour, quand on jugea qu’il était à point, on vint lui ouvrir sa cage, et, à coups de trident, on le pria de sortir par un couloir grillé. Il gagna ainsi une porte ouverte sur la clarté d’un amphithéâtre flambant au grand soleil de juillet. Sur le seuil le lion s’arrêta, et ce qu’il vit l’aurait fait reculer d’horreur, si l’on n’avait pris la précaution de fermer la grille derrière lui.

Au milieu de l’amphithéâtre, une bandes d’êtres hâves, déguenillés, terribles, accroupis dans des attitudes menaçantes, ou levant le poing dans un geste de défi. Le lion, épouvanté, s’écria : « Chien de sort !… Ils m’ont livré aux chrétiens ! »

Et, résigné désormais, il se coucha et attendit la mort.

Pierre Veber. « Almanach illustré du Petit Parisien. »  Paris, 1924.

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Anecdote japonaise

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Dans un jardin se trouvait un oranger qui donnait habituellement des fruits d’une grosseur inusitée. Une année, deux de ses fruits atteignirent des proportions vraiment extraordinaires, et, à titre de curiosité, on les laissa sur l’arbre très longtemps.

Un jour, cependant, le propriétaire de l’arbre se décida à couper les oranges. Lorsqu’il les ouvrit, il en sortit deux vieillards qui se dirigèrent vers une table de go qui se trouvait là, par hasard, et entamèrent une partie.

Après avoir joué un certain temps, un des sages tira de sa robe une racine qui avait la forme sommaire d’un dragon et en donna un morceau à manger à toutes les personnes qui se trouvaient dans le jardin. Puis, ayant demandé de l’eau, il en but un peu et, avec le reste, aspergea le sol d’où surgit un dragon, sur le dos duquel les vieillards s’envolèrent vers le ciel.

« Ko-ji Hô-ten : dictionnaire à l’usage des amateurs et collectionneurs d’objets d’art japonais et chinois. »  Victor-Frédéric Weber, Paris, 1923

Le vilain petit Andersen

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vilain-petit-canardAndersen, célèbre aujourd’hui dans le monde entier et qui fut entouré de gloire vers la fin de sa vie, eut assez de mal à percer. C’est son histoire symbolique qu’il a racontée dans le Vilain petit canard

Ce vilain petit canard est fort malheureux : toute la basse-cour le trouvant gros, laid, mal emplumé, lui fait la guerre, se moquant de lui, le signalant aux chats. Il n’y a pas jusqu’à sa mère qui, honteuse d’avoir mis au monde un semblable monstre, ne souhaiterait de le voir disparaître. Désespéré, il s’en va, et longtemps, longtemps, lorsqu’il rencontre des poules, des canards sauvages, des oies, des chats, même des humains, il est toujours houspillé, et si malheureux, si malheureux, qu’il déclare soudain qu’il ne vous contera plus ses misères et ses peines tant il y en a ! 

… Mais voilà, qu’un jour, traversant un lac, il aperçoit trois magnifiques cygnes. Dieu qu’ils sont beaux ! Sans doute sont-ils méchants aussi, et il va s’enfuir, s’attendant à recevoir des coups de bec. 

Mais quelle délicieuse surprise ! En se penchant sur l’eau, unie comme un miroir, il s’aperçoit tout à coup qu’il ressemble à ces beaux cygnes. Il est donc un beau cygne lui aussi, et les autres cygnes lui font fête, lui donnent des miettes de pain et le couvrent de caresses. 

C’était le résumé de la vie d’écrivain d’Andersen qui avait connu toutes les déceptions avant d’arriver à la notoriété, puis au succès. Et le conte se termine par ces mots : 

« Peu importe d’avoir été couvé par une cane, parmi des canards, pourvu qu’on soit éclos d’un œuf de cygne... Et ivre de bonheur, mais toujours modeste, comme il sied à un bon cœur, le nouveau cygne s’écrie : «  Jamais, quand j’étais le vilain caneton, je n’aurais rêvé une telle félicité. »

Maurice Gérard. « Le Journal du dimanche : gazette hebdomadaire. »  Paris, 1905.

Illustration : capture You Tube.

Ponts hantés

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Certains ponts  passent pour être hantés, et les voyageurs peureux ne se hasardent pas trop à y passer à une heure avancée de la nuit. Dans la commune de Saint-Gérand (Morbihan), se trouvent deux de ces ponts situés sur le canal de Nantes à Brest.

Les gens de l’endroit racontent que l’un d’eux, le pont de Kergoet, est hanté la nuit par une femme qui vient laver du linge auprès. On dit que c’est une femme épileptique qui s’est noyée près de ce pont en lavant du linge et qu’elle y revient pour faire sa pénitence. Si elle pouvait toucher un passant elle l’entraînerait dans le canal, où elle a, dit-on, son trou, mais les gens qui passent en cet endroit ont bien soin de s’écarter le plus possible du lieu où elle vient laver.

L’autre pont hanté est celui de Saint-Caradec sur lequel passe le chemin de fer (ligne de Saint-Brieuc à Vannes). Il y vient la nuit un esprit qui crie comme s’il demandait du secours. Plusieurs personnes affirment l’avoir entendu crier, et croyant que c’était quelqu’un qui appelait au secours elles se hâtaient de courir à son aide. Mais avant d’être arrivées au pont, elles voyaient comme la silhouette d’un homme se précipiter dans l’eau qui bouillonnait comme si elle recevait un corps quelconque. Arrivées sous le pont, elles n’entendaient, elles ne voyaient plus rien.

« Société des traditions populaires. »Musée de l’homme; Paris, 1892.

La Plaine des filles

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Le jour de la Saint-Jean, quatre jeunes filles de Bonges et de Chez-Bouchet revenaient d’entendre la messe à Lamazière-Haute. Arrivées à une petite plaine qui traverse le chemin d’Eygurande à Châteauvert, elles eurent l’idée de danser une ronde.

A peine avaient-elles commencé qu’un jeune homme inconnu leur demanda de prendre part à la danse. Sur leur refus, il s’éloigna en leur jetant un sort. Dès ce moment, la ronde prit une allure vertigineuse, et malgré leurs parents qui étaient venus les chercher, elles continuèrent à danser jusqu’au lever du soleil. A ce moment le charme de l’Esprit malin fut rompu, et, brisées de fatigue elles purent enfin regagner leurs maisons.

Depuis cette époque, la plaine porte le nom de Plaine des Filles, et lorsqu’une jeune personne de Bonges ou de Chez-Bouchet se marie, la noce, quel que soit le temps, s’arrête pour danser une ronde, une bourrée ou une montagnarde.

Dr. F. Longy. « Notre province : revue mensuelle. » Limoges, 1944.
Illustration : Ronde de catherinettes autour d’un agent de police, à Paris. Agence Rol.

Les fées de France

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La France était bien plus belle quand elle avait encore des fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les parcs embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes des étangs, les landes marécageuses, recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d’agrandi.

A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout, traînant nos jupes dans un clair de lune, ou courant sur les prés à la pointe des herbes.

Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos quenouilles enchantées, nos baguettes, mêlaient un peu de crainte à l’adoration. Aussi, comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde ! D’un bout de la France à l’autre, on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d’elles-mêmes. Mais les siècles ont marché. Les Chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, et fait tomber tant de coupes d’arbres que nous n’avons plus su où nous mettre.

Dès lors, la vertu de nos baguettes s’est évanouie, et, de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes ridées, méchantes. Et voilà comment la France a laissé toutes ses fées mourir.

Extrait « Contes du lundi. » Alphonse Daudet.
Illustration : The kelpie de Herbert James Draper.

Le Noël des oiseaux

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A cheval sur un âne, la Sainte Vierge  allait, sur le chemin de Bethléem, portant Jésus dans son sein. C’était le soir du 24 décembre, un de ces soirs lactés et lisses comme une praline. L’âne tanguait a pleines oreilles, rêveur et maigre, dans les sables violents. Et Saint Joseph, derrière lui, lui fouettait les cuisses avec un long roseau vert.

Le cortège traversait la campagne biblique, champs de courgettes, boqueteaux de cèdres et de térébinthes, landes, espaces inconnus. C’était quelque part là-bas, du côté des pays du Sud, aux environs des Rois Mages. Il faisait chaud, et Saint Joseph, à grands pas, avait la barbe éclatante de sueur.

Tout à coup, la nuit chut comme un aigle. La Sainte Vierge se sentit plus lasse sous le poids des étoiles. Elle laissait pendre ses mains sur les côtes de l’âne dans un mouvement d’abandon au grand ciel. Toute sa poitrine se perdait dans le mystère. Ses yeux se fondaient dans les mondes. Elle soupirait :

– Je crois que je n’arriverai jamais à Bethléem !

Saint Joseph se mit à rosser l’âne en lui criant : »Hil hill » dans la langue des prophètes. Mais on n’y voyait plus. On marquait le pas, sous bois, dans un maquis de lentisques, de sauges et d’argelets. L’âne,poltron, tournait sur place, s’affolait. Il se mit à braire, bruyamment. Puis, s’arrêta net.

On était dans petite clairière, sous un ciel de branches. La Sainte Vierge descendit. Elle se sentait lourde jusqu’à la mort. Elle glissa, s’abandonna les yeux mi-clos sur ses talons. L’air était tiède, épais, poisseux, chargé des arômes du buis et du genévrier. On entendait les oliviers jouer du piano sur le vent.

Saint Joseph regarda l’heure à sa montre : minuit moins cinq. Il se pencha sur Marie, lui parlant bas à l’oreille, lui tapotant les tempes. Elle haletait par saccades, avec de vastes plaintes nocturnes. On entendait un long battement de cœur dans l’espace.

Ce fut là, sur un lit de mousse, entre deux bouquets de bruyère, que la Sainte Vierge mit au monde l’Enfant Jésus.

Jésus pleura. Et aussitôt toute la terre l’entendit. Il se fit dans la forêt un instant de silence comme un fil. Puis, un étrange remue-ménage commença, dans les airs, le long des pierrailles, sous les arbousiers. Mille pattes se mettaient en marche, mille ailes en mouvement. On sentait autour de la clairière une chaude palpitation de créatures, tout un éveil du règne animal.

Ce fut le hibou qui arriva  le premier. Il débarqua dans les futaies à cloche-pied, se percha sur un sycomore, comme de juste. Là, il s’ébroua, s’ébouriffa, faisant choir sur l’Enfant Jésus une merveille de plumes. Un peu plus tard, un grand lièvre roux montra le bout de son nez, et de ses  oreilles. Il s’approcha, par sauts, se coula à côté de Dieu. C’était maintenant la fin de la nuit, cette heure aiguë où l’ombre pique comme un poignard. Un beau renard apparut, s’assit sur pieds de l’Enfant.

Les premières traces de l’aube ont l’air d’ailes d’anges. Le Paradis, certainement, avait la couleur de l’aube. Au premier coup rose, l’alouette se montra. Elles étaient deux, et elles faisaient  la courte échelle entre Jésus et le ciel, en chantant tire-larigot. Saint Joseph ronflait sous un chêne vert.

Au second rose, ce fut le tour du roitelet. « Laissez venir à moi les petits oiseaux ! » Le roitelet se percha sur un brin de, mousse, et de là il saluait le Seigneur.

Le Seigneur pleurait encore. Vint à passer un vol de passereaux comme des pioupious : il y avait là des mésanges, des fauvettes, des rossignols, des chardonnerets. Ils sautillaient de branche en branche, dansant à la corde avec l’aurore. Du bec, ils suspendaient leurs chansons dans l’azur. Ils mettaient leurs cœurs au clair en l’honneur de l’Enfant de Cœur.

Mais l’Enfant pleurait toujours.

Saint Joseph s’éveilla, sifflant dans l’horizon. Mais en voyant pleurer le gosse, il tressaillit. Il se leva, coupa des pousses de bruyère, en fit un lit pour Jésus. La Sainte Vierge berçait son fils, pâle, alanguie, en murmurant :

– Qu’as-tu mon Jésus ?

Une bande de petits lapins passait par là. Ils risquèrent un coup d’œil. Les pleurs divins leur firent mal à l’âme. Ils se mirent tous ensemble à faire des tours de lapins sur l’herbe. Ils sautaient, dansaient, cabriolaient, sens dessus dessous. Un instant, Jésus leur sourit. Puis, il sanglota de plus belle.

Un écureuil vint lui offrir des amandes. Posté sur un alisier, il les épluchait, malicieusement, avec sa queue, et jetait l’amande au Bon Dieu. Une belette lui apporta des glands, et une colombe des roucoulements. De toutes parts, des grillons inventaient des musiques. Le ciel se mit de la partie. Le soleil vint faire joujou avec Dieu.

Dieu pleurait à perdre haleine.

Alors, on ne sait d’où, passa en ces lieux le Père Noël. Il s’arrêta devant Jésus, lui tendit un beau cheval mécanique. Et Jésus se mit à sourire pour toujours.

Telle est la légende du Père Noël ; voilà du moins comment le soir, au clair de lune, dans les clairières, les vieux lapins et les vieux merles la content à leurs enfants.

Joseph Delteil. « Comoedia. » Paris, 1926.